mardi 21 octobre 2014

La Neutralité. Une nécessité éthique. Mille difficultés pratiques - Collectif (2014)


Heureusement que l'opération Masse Critique de Babelio a recommencé ! Elle m'oblige à tenir à jour ce blog que j'ai un peu négligé ces dernières semaines, faute de temps. Cette fois-ci, j'ai "gagné" un ouvrage atypique au titre évocateur : La Neutralité. Une nécessité éthique. Mille difficultés pratiques.

Un livre sur la neutralité, c'est un cadeau qui tombe à pic pour une fille qui peine tous les jours à rester impartiale au boulot, avec ses élèves ou avec ses collègues. Ben oui, j'ai mes têtes... Mais je me soigne ! Et je mets quiconque au défi de me prouver que ça se voit !




Qu'est-ce que ce petit livre épais d'une centaine de pages, à la couverture orangée et à la tranche colorée en fonction des chapitres ? Un livret parascolaire pour préparer le bac de philo ? un essai ? une méthode de développement personnel ?

Rien de tout cela. Composé par un collectif de médiateurs professionnels, La Neutralité est la trace écrite d'une journée d'étude réunissant des spécialistes de l'entente à l'amiable, et une poignée d'autres personnes touchées par la question de la neutralité dans l'exercices de leurs fonctions (une psychiatre, un théologien, un ingénieur, un philosophe).

En effet, on ne se rend pas toujours compte, mais être "médiateur" est un métier à part entière : il intervient à tous les étages de la société, et on a recours à lui pour faciliter la résolution des problèmes d'ordre professionnel, public ou encore privé. Souvent relié aux instances judiciaires, parfois sollicité par le magistrat lui-même, il représente la dernière chance d'arrangement à l'amiable entre deux personnes ou deux groupes entretenant des rapports conflictuels. Quand la médiation échoue, les "choses sérieuses" commencent, si l'on peut dire...

C'est pas gagné ! 
 

Un peu à l'image d'un recueil d'actes de colloque, ce numéro annuel des "Cahiers du Montalieu" édité par Médias & Médiations s'organise en quatre parties : 


  • Dans une première partie introduisant le débat et dessinant ses contours, on nous propose le compte rendu de la discussion _plus ou moins orientée des médiateurs venus de tous horizons : qu'est-ce que la neutralité ? faut-il nécessairement être neutre lorsqu'on est médiateur ? Pourquoi ? On retiendra la définition de la neutralité en médiation sur laquelle s'appuieront tous ceux qui prendront la paroles lors de cette journée de travail collaboratif : 


" La neutralité est une attitude du médiateur qui permet de garantir l'impartialité du processus. Elle suppose d'être au clair avec sa situation intérieure (valeurs, vécu et sentiments) et extérieure (dépendance ou conflits d'intérêts) afin de ne pas avoir de projet sur l'issue de la médiation, de pouvoir la mener de manière impartiale."


  • Ensuite, s'enchaînent, plus formalisées, les contributions des cinq invités. Ici, une psychiatre nous apprend à quel point il est difficile d'être à la fois objectif et bienveillant face à son patient ; un frère dominicain élève la neutralité au rang de vertu "kénotique", c'est à dire l'art de faire abstraction de soi pour faire corps avec les autres et les amener à résoudre leurs problèmes. Là, un philosophe nous présente le "désir de neutralité" comme émancipation d'une opposition binaire, allant aux antipodes de la neutralité vue comme une incapacité à prendre parti. Puis, à l'aide des grandes lois de la physique (!), un ingénieur-formateur en médiation, compare la neutralité à une énergie de résolution de problème que le médiateur doit savoir activer, désactiver, canaliser en fonction des parties opposées ! Enfin, une médiatrice familiale officiant en centre pénitentiaire insiste sur la difficulté d'être neutre dans un lieu où le jugement est de mise ; la voie vers la prise de confiance du détenu et sa future réinsertion passe par la parole et l'effacement des idées reçues. On appréciera la variété des domaines du savoir interrogés sur la question.   


  • Puis nous entrons dans la pratique de ce métier épineux, à travers quelques cas problématiques où la neutralité du médiateur est mise à mal : que faire pour rester impartial quand l'un des deux opposants à réconcilier ne vous revient pas ? Quand vous percevez une fragilité chez l'un et que ce ressenti vous pousse à prendre sa défense ? Comment s'y prendre pour "préparer le terrain" avant une phase de médiation ? Comment l'entamer ? Comment voir son évolution, ou sa stagnation ? Comment la finaliser au mieux, en débit d'un contexte houleux ?       
  • Enfin, le collectif a annexé sous la forme d'un dernier chapitre quelques extraits des grands textes de référence des médiateurs européens : entre autres, la directive du Parlement Européen datant du 28 mai 2008, le code de conduite européen des médiateurs, le code national de déontologie, le rapport Magendie (2008). 

Bah ça va, les médiateurs ! Elles ont l'air cool, les Rencontres du Montalieu !

J'ai refermé ce livre après quelques heures de lecture _ouais, je suis encore bien loin du rythme de Shaya :-)

Certes, je ne sais toujours pas pourquoi j'ai envie d'être désagréable avec tel ou telle élève qui vient d'entrer au CDI et qui ne m'a encore rien fait, ni pourquoi j'ai le poil qui se hérisse d'agacement dès que tel ou telle collègue prend la parole. Pourquoi je me défonce avec plaisir pour certains et pourquoi je me pousse au cul pour être simplement professionnelle avec d'autres. Je ne sais toujours pas comment m'y prendre pour aller au-delà de cette subjectivité salement humaine et atteindre la sainte et propre neutralité. En même temps, si le titre m'avait laissé espérer trouver des réponses à mes questionnements, j'ai vite vu que le but de l'ouvrage n'était pas là : La neutralité. Une nécessité éthique. Mille difficultés pratiques s'adresse en premier lieu aux professionnels de la médiation.

Cela dit, son écriture est accessible à tous et son contenu enrichissant. Bien sûr, la première partie ressemble plus à une prise de notes un peu bordélique qu'à une présentation organisée du sujet. Mais quoi de plus difficile que la restitution d'une conversation qu'on devine "à bâtons rompus" ? Les interventions des invités sont tout à fait intéressantes, et même franchement convaincantes. La troisième partie, faisant état de situations vécues par les médiateurs réunis au Montalieu, permettra sans doute aux conciliateurs de tout poil de partir mieux armés dans la bataille ; on peut y piocher deux ou trois conseils pour survivre à un crêpage de chignon en salle des profs ou en réunion de travail. Nul n'est à l'abri de se retrouver un jour pris entre deux feux et de devoir coiffer la casquette du médiateur pour retarder éviter le carnage. Par contre, se réapproprier ces expériences pour s'aider dans la gestion de conflits élève / élève ou prof / élève me paraît peu judicieux : les attitudes prescrites incluent des prouesses de diplomatie, des ronds de jambes et des tours de passe-passe dont on doit absolument éloigner les enfants, au profit de la clarté.  


Par contre, on en apprend beaucoup sur les médiateurs, sur leur difficile métier situé à mi-chemin entre les échecs, la psychologie, le déminage, et sur leur capacité à faire abstraction de leur humanité pour l'exercer correctement. Oh bordel !! Qu'est-ce que j'aimerais pas faire ça !!


Le livre est décoré d'illustrations humoristiques dessinées par un certain Chapu, médiateur à la retraite.


LE MÉDIATEUR (Collectif). La Neutralité. Une nécessité éthique. Mille difficultés pratiques.  François Baudez - Médias & Médiations, 2014. 111 p. ISBN : 978-10-91871-05-1

Cimer  Merci à Babelio et à Yvelinédition / François Baudez Editions pour l'envoi de ces Cahiers du Montalieu. 

 

dimanche 28 septembre 2014

Cesare 1 - Fuyumi Soryo (2013)


L'année dernière, avec les collègues du Réseau de Documentalistes du District, nous nous étions échangé des BD de nos CDI respectifs pour les faire connaître à nos élèves. Ma tutrice, qui travaille dans un collège voisin du mien, avait proposé des adaptations de Stendhal et de Victor Hugo en manga. Nous-même possédions Phèdre et Le Cid en vignettes noires et blanches. L'idée n'était pas mauvaise, au contraire, mais les élèves n'y ont pas touché. A vrai dire, moi non plus ; ceci explique peut-être cela. On n'imagine pas à quel point la manière dont on présente les livres aux enfants influence leur envie de les découvrir.

Du coup, je me suis intéressée à une nouvelle série historique réalisée par Fuyumi Soryo, auteure jusqu'alors connue pour sa bonne disposition à dessiner des chevaux : Cesare.


Tapez 1 si vous pensez qu'elle essaye de ramasser son stylo qui a roulé sous le canapé.
Tapez 2 si vous pensez à la même chose que moi.


L'histoire 

L'Italie de la fin du XV°siècle est ballottée entre les mains crochues de quelques familles rivales : les Médicis, les Borgia et les Della Rovere. Toutes les trois se battent pour accéder au pouvoir et entraîner la chute des deux autres ; il va sans dire que les coups en douce, les morts "accidentelles" et les disparitions "mystérieuses" fusent de toute part, sans qu'aucune ne parvienne à prendre l'ascendant. Malgré l'éclosion des idéaux de la Renaissance italienne, du triomphe de l'Homme et bientôt de la raison, "oeil pour oeil, dent pour dent" est un jeu qui pourrait bien s'éterniser.

D'ailleurs, la relève est assurée à l'Université de Pise, où les étudiants ont reproduit les clans de leurs aînés et s'accrochent âprement aux querelles intestines du passé, sans trop savoir pourquoi. Autant dire que l'ambiance est tendue dans ce temple du savoir, où les Médicis, les Borgia et les Della Rovers se croisent pendant les cours et se toisent pendant les repas.

C'est dans ce contexte orageux qu'Angelo Da Canossa débarque à Pise prêt à défoncer allègrement les portes de la connaissance. Il a la tête pleine d'optimisme, de bouquins et de bonnes intentions, et pour cause : un jeune homme comme lui n'était pas destiné à aller à l'université et à côtoyer les plus puissants. Il doit sa place à son grand-père, un sculpteur un peu en retrait du monde qui l'a élevé et qui a eu la bonne idée de travailler pour Lorenzo de Médicis _ attirant ainsi sa protection. Permettre au petit-fils d'étudier revenait à remercier le grand-père ; aussi Angelo est-il rattaché d'emblée au clan de Giovanni de Médicis, et sommé de manifester au mieux sa reconnaissance.


Le Perceval de Pise 

Il faut croire que Papi vivait dans le monde des Bisounours, car Angelo ne connait absolument rien, ni des "bonnes manières" propres à la vie collective entre intellectuels, ni des enjeux politiques qui gouvernent les rapports sociaux à Pise. La drôle de gueule que les Médicis tirent lorsqu'il leur apprend, tout content, qu'il a chevauché dans la campagne avec Cesare Borgia, le laisse perplexe. Pourquoi lui reproche-t-on d'avoir battu en brèche l'argument de son protecteur lors d'un débat, en cours ? Remercier Giovanni, c'est donc se contenter de l'applaudir et ne plus s'exprimer ? Certains s'amusent de ses boulettes, d'autres sont déconcertés, d'autres encore ont bien du mal à cacher leur irritation. Tous ont une patience limitée. Combien de temps son évidente naïveté va-t-elle lui servir de paratonnerre ?


Cesare Borgia est un grand ténébreux qui ne prend pas souvent la peine d'assister aux cours. Il repère aussitôt chez Angelo les caractères de la victime idéale et se charge de son éducation. Il lui apprend à monter à cheval et lui donne quelques conseils de survie en milieu hostile, au cours d'une promenade nocturne à Pise. Si bien que le petit-fils du sculpteur ne tarde pas à préférer la compagnie du clan des sombres Borgia à celle des précieux blondinets que sont les Médicis...


"Tu vas où avec ton canif ?"

Même si Angelo a tout du héros de manga novice, faible, mais volontaire, on peut aussi le comparer à Perceval. Vous savez, ce chevalier de la Table Ronde élevé par sa mère au fond d'une forêt, préservé des violences du monde médiéval. Il va d'abord passer pour un simple d'esprit en confondant des cavaliers avec des anges _car leurs armures brillent !, puis avoir en conséquence l'envie de devenir pareil à eux. Quitter sa mère dans le fracas, entrer dans la tente d'une fille et manger tout son pâté _parce qu'il avait faim. Voir le fameux Saint Graal que tout le monde cherche et ne pas tilter, faute de savoir de quoi il s'agit. Et progresser, petit à petit, au fil des découvertes et grâce à l'appui des chevaliers plus expérimentés.

Perceval à la Recluserie
"Eh mamie t'as du galérer pour passer la porte ! Te cogne pas au plafond !
_ Goujat !"

La ville piégée 

Ni Perceval ni Angelo n'auraient survécu dans leurs mondes périlleux sans leurs bienfaiteurs respectifs. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien si c'est le jeune et charismatique Cesare Borgia qui donne son nom à l'oeuvre. Par son dessin précis et clair Fuyumi Soryo décrit une ville de Pise à la fois magnifique et effrayante. Le jour, c'est une brillante capitale de la Renaissance ; la nuit, elle devient un trou à rats où les lames de poignards luisent brièvement avant de disparaître dans le dos d'un malchanceux. Seul l'oeil aguerri peut s'en rendre compte et adapter sa promenade en fonction.

Toutes les critiques lues sont unanimes : la mangaka a mené un travail de recherche efficace pour reconstituer l'ambiance et le décor de la ville de Pise en 1491, afin que toutes les subtilités qui font la richesse de cette période historique soient respectées. Elle a d'ailleurs fait appel à Motoaki Hara, un spécialiste de la Renaissance et de l'histoire italienne en particulier.




Utilisation pédagogique ? 

On s'en doute, les rivalités politiques entre Médicis et Borgia demeurent difficiles à vulgariser auprès des collégiens, qui n'ont pas le loisir de beaucoup les aborder en histoire-géo. L'amateur de Dragon Ball Z et de Yu-gi-oh s'y perdra dès la première page, qui est ni plus ni moins une belle tartine de contextualisation et de références historiques pointues. Par contre, celui qui passe l'épreuve des premières planches aura bien du mal à se défaire du volume avant d'avoir plié les cinq chapitres.
Par contre, le prof d'italien qui aurait le bon goût de trouver la version adéquate pourrait trouver en Cesare (et son alléchant sous-titre Il Creatore che ha distrutto) un support de cours intéressant. En tous cas, si M. Roger tombe sur Angelo Da Canossa, il va forcément l'adopter !

Ce premier volume est conclu par une bibliographie complète des ouvrages utilisés pour assurer la justesse historique du manga.


Un manga à suivre ! 
Ceux qui aiment l'histoire et l'Italie apprécieront autant que moi ; les autres... c'est pile ou face ! 

Ah, j'oubliais : contrairement à ce que peut laisser croire la couverture, il n'y a pas l'ombre d'un poil de cul dans ce premier tome ! 

   
SORYO, Fuyumi. Cesare, 1. Ki-oon Editions. 2013. 226 p. ISBN 978-2-35592-507-8

dimanche 14 septembre 2014

Plaquette de présentation du CDI pour les 6°


   Document de présentation du CDI à destination des 6°, remis à l'issue de la visite du CDI. 



N'hésitez pas à laisser vos remarques en commentaire, je prends tout !  

Principale source d'inspiration : le guide usager de la Bibliothèque François Villon (Paris).   


vendredi 5 septembre 2014

Au revoir (2) Florent


Si le roman Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes) a su réveiller la pisseuse qui sommeille en moi, c'est parce que Charlie Gordon m'a rappelé _toutes proportions gardées_ Florent*, un enfant avec qui j'ai bossé.



Et là, c'est le moment tant attendu où je raconte ma vie ! 
A vos lorgnons, les psychologues de comptoir !  

On recule de trois ans, on revient à Bordeaux, on repasse par la case départ et on empoche 650 euros par mois ; je venais de trouver un boulot de pionne dans le collège catho de la dernière chance, et il fallait bien le reconnaître : je galérais. S'adapter aux petits bordelais s'était avéré plus compliqué que prévu ; d'ailleurs, je vous ai déjà dit ce que je pensais de ces enfants-là : des fils et filles de bourges semblables à tant d'autres, à la différence qu'ils s'étaient déjà fait virer des meilleurs établissements de la ville, ou qu'ils avaient un niveau trop naze pour pouvoir les intégrer. Rien dans la cervelle encore, et déjà si condescendants.

Mais ce bahut portait sur ses épaules un projet louable : l'intégration dans les meilleures conditions possibles de jeunes en situation de handicap mental léger et autres failles cognitives, ou encore atteints de phobies scolaires. Ces enfants faisaient partie de la classe ULIS, ou bénéficiaient de l'appui d'un AVS pendant les cours. Ajoutez à cela un suivi carré de l'évolution de l'enfant par le biais de très régulières réunions au sommet incluant la CPE, les profs spécialisés, le PP, les parents, le psy, l'ergothérapeute, l'éducateur de l'ITEP, le mec de la MDPH, l'AVS, la voisine, le chien... A chaque fois, le petit hall d'accueil grouillait de beau monde, et il en découlait souvent du bon boulot deux heures après. De quoi donner aux parents l'illusion, l'espace de quelques années, qu'un jour leur gosse serait accepté, lui et toutes ses tares, dans notre belle société.

Je sais pas pourquoi j'en parle au passé, en fait.


Rencontre du troisième type 

Bref, c'est dans ce contexte d'amour du prochain et de mollards jetés au pied de la statue de la Vierge que j'ai fait la connaissance de Florent.



Florent faisait partie de ces canards boiteux gavés par les mains bienveillantes de nos instits spécialisés. De quelle trouble souffrait-il ? On ne l'a jamais vraiment su, pour la simple raison que ses psys arrivaient aussi bien à le faire rentrer dans une case pathologique que nous parvenions à le faire tenir sur une chaise. On le disait autiste, mais pas tout à fait. Sous le coup de la peur, de la perplexité ou d'une très grande joie, il pouvait être pris de spasmes, se recroqueviller sur lui-même tout en agitant frénétiquement les mains. Evidemment, cette faille motrice l'empêchait d'écrire, et ses capacités de concentration n'étaient pas top. Scolairement, il savait lire, orthographier, compter _ce qui n'est finalement pas mal pour un élève de sixième, quand on y pense, mais beaucoup de notions lui passaient quand-même au-dessus. Les codes sociaux, on n'en parle même pas. D'un autre côté, je l'ai vu plusieurs fois remonter le cours Pasteur à vélo avec sa tante, et il avait l'air de très bien gérer... Son AVS était une jeune femme énergique et chaleureuse qui suivait la scolarité du spécimen depuis pas mal de temps.



"Il est très attachant, m'avait-elle dit. Il peut analyser finement une situation, la verbaliser pas trop mal, et enchaîner avec des bruits d'avion à n'en plus finir. Il a aussi tendance à avoir des obsessions, à "coller" une personne sans arrêt jusqu'à se montrer exclusif, ou à parler de façon répétitive d'un lieu, d'un événement, d'un objet qu'il a vu et qui l'a mis en joie".

Un jour, pendant une récréation, elle me le confia quelques minutes, le temps d'aller faire une photocopie : Yoann, le seul "ami" de Florent, en avait sa claque de se faire "coller" par son copain de classe trop flippant et l'avait rejeté violemment en le traitant de pédé. Comme il en grimaçait encore une semaine après, inconsolable, Hélène restait dans le secteur pendant les moments de vie en collectivité, histoire que "tout se passe bien".

"On joue à cache cache mais je ne le trouve jamais !" Se lamentait-il 

Et pour cause ! Cette petite pute en herbe de Yoann allait se planquer au CDI pendant qu'il comptait.


"_Reste avec Adeline, en attendant que je revienne ! Ne bouge pas."


Le drôle n'était pas contrariant, il n'a pas bougé.
Il est resté planté à côté de moi pendant toute la récréation.
Mais aussi pendant les suivantes.
Toute l'année.


Intégration ou désintégration 

"Il aime bien le contact des adultes, ça le rassure !" m'avait prévenue Hélène. En effet. A partir de ce jour, Florent se mit à me suivre encore plus fidèlement que mon ombre dans mes déplacements aux quatre coins de la cour, parfois au coeur des conflits _jusqu'à s'exposer à de mauvais coups. Quand je m'arrêtais, il stoppait aussi sa course, et reprenait les pseudo-interactions qu'il avait vainement tenté de créer dans le chahut.

'Adeline, il est quelle heure ? 
_ Il est 12h35, Florent. 
_ C'est pas encore l'heure de la cantine ? 
_ Non, les 6° passent à 12h45. 
_ C'est bientôt ? 
_ Oui. 
_ Je te dis mon emploi du temps. Tu sais ce que j'ai à 13h15 ? Histoire ! Avec M. E. 
_ ... 
_ Et ce matin, tu sais ce que j'avais ? Anglais !! 
_ Ah... 
_ Avec Mme O. Dis, il est quelle heure ? 
_ 12h35. 
_ Tu sais ce que j'ai à 13h15 ? 
_ ... 
_ HISTOIRE !!! avec M.E." 

Casser le déroulement de ses pensées cycliques s'avérait terriblement angoissant pour lui, une fois qu'il était lancé. Alors je suis rentrée dans son jeu, tout en étant consciente de lui faire plus de mal que de bien. Le repousser durement était au-dessus de mes forces. Faut croire que je ne serais pas une bonne éducatrice, car je suis purement incapable de faire mal à quelqu'un "pour son bien" ; c'est déjà un procédé qui m'est difficile à concevoir, alors le mettre en pratique...

Lorsque je traînais dans le bureau des surveillants après la sonnerie, Florent prenait soudain la confiance et venait me chercher.

"_ Bonjour, Adeline ! disait-il simplement, ignorant carrément les autres AED.
_ Et nous, on pue ? riait Nicole

Il ne saisissait pas la blague et la dévisageait de ses grands yeux verts inexpressifs.

_ Bonjour, Florent ! reprenait Nicole, histoire de lui montrer où elle voulait en venir.
_ Bonjour, Nicole.
_ Et tu dis pas bonjour à Ludo ?
_ Non !
_ Pourquoi ?
_ Il pue ?" suggérait-t-il, en m'interrogeant du regard.


Le côté marrant de l'histoire fut vite noyé sous des préoccupations diverses : si Florent avait été inscrit dans ce bahut, c'était pour qu'il se face des copains, rompe son isolement et aille échanger ses poux avec ceux des autres morveux à bouclettes. A mon échelle, il fallait bien que je défende leur projet ; en le sur-protégeant, j'étais en train de tout faire capoter. Puisqu'il avait trouvé en moi une pote de fortune, il n'avait plus besoin de fuir sa solitude et n'essayait plus du tout d'entrer en communication avec les autres élèves. J'étais comme un soin palliatif, mais en beaucoup plus toxique. Je lui permettais de végéter dans la jungle, mais pas de s'y faire une place. Je lui faisais du tort en entretenant ses difficultés de socialisation. Je croyais l'aider, mais je ne l'aidais pas du tout. Et pourtant. Agir autrement n'aurait servi à rien. Je n'allais pas l'abandonner "comme un agneau à l'abattoir"** ; sans exagérer, ç'aurait pu être dangereux de le laisser plonger seul et sans défense dans la masse.

Vous vous doutez bien que notre binôme atypique était loin de passer inaperçu ; si de nombreux élèves n'avaient jamais remarqué l'extraterrestre avant qu'il ne s'accroche à mes talons, une folle envie de comprendre l'incongruité de la situation s'était maintenant emparée d'eux.

"Adeline, c'est qui, lui ? C'est ton fils ? Pourquoi il est tout le temps collé à toi !"

Comprenant qu'il était au centre de l'attention, et que ce n'était jamais très bon pour son matricule, Florent se cachait derrière moi et glissait la main dans son froc si elle n'y était pas déjà.

Ah, oui. L'équipe éducative s'évertuait aussi à résoudre ce problème-là : pas vraiment conscient de ce qu'il était permis de montrer et de faire en société, Florent se taillait très fréquemment des branlettes au milieu de la cour. Un manège vite repéré par tous, évidemment.

"Adeline, t'as vu ton fils y se branle sur toi !!" 

Du coup, les collègues et la direction tendirent l'oreille ; même si les profs et les autres surveillants préféraient en rire en mimant la scène sur mon passage, j'ai senti que ça pouvait vite déraper. Assez rapidement, la principale me coinça pendant ma pause.

"Mais. Vous avez euh... des conversations... avec le jeune Florent ? 
J'avais pris un air détaché. 
_ Pff. Non. Il me demande l'heure, essentiellement, et me récite son emploi du temps. 
_ Et il continue à ... hmm.. à se... 
_ Un peu moins qu'au tout début de l'année, mentis-je. Dès qu'on peut, on lui dit de ne pas le faire en présence des autres..." 

Je haussai les épaules : qu'est-ce qu'on y pouvait ? Puisqu'il ne voyait pas où ce qui clochait dans son attitude, comment aurait-on pu le convaincre d'arrêter les frais ? Au bout d'un certain temps, on a abandonné. Dans ce monde incompréhensible à ses yeux, ses rares plaisirs se limitaient à grimper au sommet de la tour Pey Berland, regarder le livre des plus célèbres monuments de Paris, aller à l'église Ste Eulalie et tirer sur sa queue ; on n'allait pas finir de lui bouffer l'existence en le privant du dernier.
Sa mère était convaincue qu'à force de se frotter au buisson épineux de ses semblables, il finirait par devenir un roc et à s'intégrer. Mais la petite femme soucieuse et oppressante s'était rendue à l'évidence : les progrès n’apparaîtraient jamais tant qu'il n'y aurait pas d'épanouissement en contrepartie de son catastrophique rapport aux autres enfants ; relation que j'avais sans doute tuée dans l'oeuf bien malgré moi, comme je vous le disais plus haut. Malheureusement, Florent était dans la pire des impasses : il était assez lucide pour comprendre que les autres enfants se foutaient de sa gueule, mais pas assez pour cerner la cause des moqueries. Encore heureux que les regards compatissants ou entendus des collègues, lorsqu'ils me croisaient dans les couloirs avec mon neuneu collé aux basques, lui soient passés totalement à côté.

Lorsqu'il débarquait dans une conversation, la salle des profs devenait un champ de pâquerettes exaspérant et malsain où les enseignants battaient allègrement des ailes ; il faut croire que la pire engeance n'était pas du côté des élèves, cette année-là. Pour ma part, j'essayais de convaincre mes collègues que le petit ne se branlait pas sur moi mais dans ce qu'il considérait comme un périmètre de sécurité. Forcément, cette hypothèse était moins croustillante que leurs délires _et donc pas viable sur la durée. Là encore, j'ai lâché l'affaire ; depuis, je ne suis plus déçue par rien. Même moi qui ne crache pas vraiment sur le foutage de gueule, ça m'a écoeurée. C'est dire.

A mon avis, quand on est handicapé mental, il vaut mieux l'être totalement qu'en partie : au moins, celui qui capte les grillons à temps complet n'a jamais mal.





Le bon choix  

Ses parents lui décrochèrent une place dans la section spéciale d'un bahut de la ville d'à côté ; à la surprise générale, Florent et sa mère vint nous dire au revoir au début du mois de juin. J'avoue, j'aurais bien aimée y être préparée, quand même !

C'était déjà une sale journée : je venais de passer un savon à un groupe de cinquièmes occupés à coller des pailles de McDo sur la statue de la Vierge, avant de les engager à tout nettoyer. Mais ma collègue d'Arts Plastiques était alors accourue et m'avait soufflé à l'oreille qu'il s'agissait en fait d'un projet de classe. Je vous assure que cela n'avait rien d'évident

"Ce sera mieux pour lui, vous savez. Déclara sobrement Nicole en apprenant la nouvelle de la bouche-même de Mme B.
_ Eh oui. Répondit-elle, résignée et fatiguée. Allez Florent, dis au revoir ! Et fais-ça bien !

Florent nous serra la pince à tous, en essayant de ne pas trop agiter ses mains ; il y parvint au prix d'un effort considérable. Cela lui avait pompé tellement d'énergie qu'il revint ensuite se laisser tomber sur une chaise, tout mouligasse, laissant ses mains relâcher la tension accumulée.

"_ Merci, vous avez été très importante pour lui cette année." Me dit la mère en partant. Pas franchement concerné, il nous salua en souriant jusqu'aux oreilles, et ses dents étaient décorées de miettes de pain coincées. Sa vie de souffrance ne faisait que continuer, ni plus ni moins ; il n'était pas nécessaire d'en faire toute une histoire.

Il oublierait vite nos semblants de conversations, je le savais. Combien de fois l'avait-on croisé dans le centre ville sans qu'il me reconnaisse ? J'étais associée à un lieu qui lui était à la fois familier et étrange, et dans lequel je représentais une sorte de phare sans lumière vive ; il m'aurait chassée de son esprit avant-même d'avoir atteint la place de la Victoire, cela ne faisait aucun doute. Et à vrai dire, c'était ma consolation.



* J'ai changé le prénom
** Wonder, R.J Palacio 

   

  



  

vendredi 22 août 2014

Larme de Rasoir : Des fleurs pour Algernon - Daniel Keyes (1966)


Phobiques des insectes, attention : un cafard s'est glissé dans cet article ! 


Un jour, en écoutant la joyeuse bande d'Homomicro, j'ai entendu parler de ce roman de science-fiction écrit par Daniel Keyes dans les années 60. Le chroniqueur _ sans doute Eric Garnier, je ne sais plus..._ nous l'a présenté comme un classique du genre.

Charlie Gordon, un jeune handicapé mental, mène une existence sans joie ni peine ni sens, entre son emploi d'homme à tout faire dans une boulangerie et son pénible apprentissage de la lecture à l'école des adultes attardés. Sa bonté d'âme et la volonté d'être "plus intelligent" qu'il manifeste lors des cours de Miss Kinnian l'amènent à être sélectionnés par deux psychiatres pour mener une expérience à risques : permettre de faire grimper le Q.I d'un "arriéré" par le biais d'une intervention chirurgicale.

Alice Kinnian émet des réserves, mais le Dr Strauss et le Professeur Nemur lui assurent que l'opération ne présent aucun risque, puisqu'ils ont déjà testé leurs hypothèses sur une souris et que c'est une vraie réussite : Algernon _ladite souris_ a largement dépassé les capacités mentales de n'importe quel rongeur de son espèce, et parvient à se dépêtrer à une vitesse folle de labyrinthes toujours plus complexes. Du reste, elle se porte bien.



Charlie est surexcité à l'idée d'être enfin "normal" ; il ne sait pas en quoi ça consiste, mais il sait qu'être "intelligent", c'est bien. Vivement que son hospitalisation se termine, et qu'il puisse retourner laver les chiottes de la boulangerie et rire avec Frank et Joe, ses collègues-amis. En attendant, il suit à la lettre les consignes du Dr Strauss : consigner dans un carnet tout ce qui lui passe par la tête, afin qu'on puisse évaluer sa progression mentale au fil des textes.

Voilà pourquoi Des fleurs pour Algernon se présente sous la forme d'un journal de bord tenu quasi quotidiennement par le héros.




Effectivement, tout se passe bien ; à son réveil, c'est une nouvelle vie qui commence pour Charlie, même s'il ne s'en rend pas compte tout de suite. Le brouillard se lève sur le monde qui l'entoure, dévoilant une ville dont il ne soupçonnait pas l'existence, des hommes dont il ne mesurait pas les multiples facettes et la cruauté. Les souvenirs reviennent, comme des coups de massue sur l'"idiot" qu'il était. Pour son bonheur _et son malheur, il comprend tout, enfin.


Attention spoiler !
N'allez pas plus loin si vous voulez lire ce livre. 

(Mais sinon, vous pouvez.)





Charlie, Charlie et Algernon 
 
Au fur et à mesure que ses capacités augmentent, Charlie Gordon prend conscience de son humanité et découvre des sentiments qu'il n'avait jamais éprouvés : la joie, la curiosité, l'amour, mais aussi la honte et la colère.

Il ressent la joie d'être enfin ce que sa famille a toujours voulu qu'il soit, avant de l'abandonner et de le faire passer pour mort : un garçon aux facultés mentales normales.

La curiosité d'apprendre, forcément insatiable, mais aussi incontrôlable ; Charlie doit composer avec deux difficultés, puisqu'il doit d'une part rattraper son retard par la culture, et d'autre part canaliser un cerveau dont les capacités ne cessent d'augmenter. Il devient "une éponge" à savoir, apprend plusieurs langues en quelques jours, et ne conçoit pas que tout le monde ne puisse en faire de même. Mais l'homme n'aime pas se sentir inférieur : complexés, ses collègues s'écartent de lui car il est trop intelligent pour eux et il finit par se faire jeter de la boulangerie. Tout porte à croire que Charlie Gordon est fait pour vivre dans l'isolement, quel qu'il soit.

Même Alice Kinnian ne se risque pas à sortir avec lui : elle se sent tellement bête à côté de lui ! Pourtant, il sait qu'il l'aime, et qu'elle pourrait céder à la tentation ; mais il se révèle incapable de la baiser, à cause d'un blocage causé par les maltraitances d'une mère tyrannique.

Tout comme sa mère, Charlie a honte de Charlie, l'ancien Charlie ; où qu'il aille, quoi qu'il fasse, l'hallucination de Charlie l'idiot bienheureux le scrute de ses yeux ahuris. Au fil de ses comptes-rendus, le jeune homme note ses souvenirs d'enfance en parlant de lui-même à la troisième personne, comme s'il rêvait le passé d'un autre. Il ne comprend pas que ce gamin qui se chiait dessus de peur que sa mère le fouette, sachant qu'elle le fouettait systématiquement quand il se chiait dessus (ouais, c'est le serpent qui se mord la queue) ait pu être lui, un jour. Chacun de ses comportements saugrenus le couvre de gêne à présent ; il aimerait se débarrasser de cet "attardé" qu'il n'est plus, et dont il serait capable de se moquer lui-même. Le seul moyen qu'il a d'y échapper, c'est de s'en distinguer sciemment clairement via ses écrits.

La moquerie, il l'a vécue durant des années sans en souffrir, puisqu'il ne la percevait pas. "N'était-ce pas mieux ainsi ?" se dira plus tard l'homme devenu "un télijan". Lorsqu'il réalise enfin que ses amis Frank et Joe, ont passé des années à lui jouer des sales tours et à rire sur son dos, la colère le saisit enfin, sans qu'il puisse rien en faire : il lui manque l'expérience et la prise d'initiative, qui ne s'apprennent ni dans les livres, ni pendant les séances de psychothérapie.

En effet, Charlie Gordon demeure un simple cobaye pour ses médecins, au même titre que la souris Algernon. Il se prend d'ailleurs rapidement d'affection pour elle, en se disant que la destinée les a rapproche un peu. Mais il sait aussi que l'avenir d'Algernon en dira beaucoup sur le sien, étant donné qu'ils ont subi le même traitement : si un jour elle décline et meurt, il ne pourra plus donner cher de sa propre peau. L'homme revendiquera inlassablement sont statut d'humain dans l'expérimentation. Après ET avant l'opération. Il ne sera pas vraiment entendu, mais plutôt exhorté à la gratitude envers ceux qui l'ont "sauvé" de son engourdissement mental.

Chacun ses références souristiques !
 (Minus et Cortex)
C'est quand même autre chose que Hermux Tantamoq !


Perturbant 

Présenté comme une oeuvre majeure de la S.F, Des fleurs pour Algernon est particulièrement accessible à ceux qui en lisent peu. Hormis les indications scientifiques données par Charlie au sujet de l'intervention qu'il a suivie, et des effets positifs et négatifs qui en résultent, on n'est pas noyés dans le jargon médical. J'avoue avoir eu une crainte à ce sujet. Les connaissances de l'auteur en psychologie sont par contre bien visibles, et on devine à travers la peinture du héros une bonne connaissance des "simples d'esprit", comme on se plaisait à les appeler, avant. J'avais aussi peur de lire une suite de d'idées reçues agglomérées en un même personnage, mais pas du tout. Mais ce roman de Daniel Keyes (mort en 2014) est avant tout une réflexion sur la difficulté des rapports humains, sans cesse déterminés par la facilité qu'on a _ou pas_ à rentrer dans les clous.


Des fleurs pour Algernon est largement pressenti pour gagner le trophée du Cafard de Plomb spécial Rentrée Scolaire Pluvieuse, et peut-être même, qui sait ! Le prozac d'or !






Même si certaines incohérences dans la rapidité d'évolution de Charlie font qu'on a bien conscience de lire de la fiction, ce récit est bouleversant, voire perturbant. L'histoire vaut le détour, mais pas si vous êtes dans une période de déprime, car elle pourrait bien vous achever !





KEYES, Daniel. Des fleurs pour Algernon. Trad. de l'anglais par Georges H. Gallet. Editions J'ai lu. 2002. Coll."Science Fiction". 252 p. ISBN 2-290-31295-9







mercredi 20 août 2014

Bakuman T.1 - Tsugumi Ohba ; Takeshi Obata (2008)


L'autre jour, je suis allée voir le film Les Enfants loups, Ame et Yuki (Mamoru Hosoda) avec des potes que je ne connaissais que de manière virtuelle. Non seulement, cette projection en plein air au Parc de la Villette à Paris fut un moment fort sympathique, mais en plus, elle m'a donné envie de me remettre un peu aux manga. Du coup, j'ai mangé le premier volume de la série Bakuman créee par Tsugumi Ohba et Takeshi Obata, les auteurs des fameux Death Note ; il traînait chez moi depuis un moment, puisque je l'avais commandé en même temps que les Drôles de racailles adulés par les gosses, histoire de penser un peu à ma gueule, pour changer. Bien m'en a pris.   


L'histoire 

Mashiro n'est pas une tête brûlée ; il est fermement convaincu qu'on réussit sa vie en décrochant un travail propre à s'assurer une existence confortable et ordinaire au possible. A l'âge où ses copains de collège rêvent leur vie d'adulte sans se soucier du chemin à parcourir jusque là, lui n'est pas très pressé d'y parvenir, et pour cause : il est déjà blasé et le grain de folie qu'il a peut-être eu dans ses jeunes années s'est éteint. Alors, bien sûr, Mashiro est doué pour le dessin et peut même se vanter d'avoir remporté des prix pour ses oeuvres, à l'école primaire. Bien sûr, il continue à gribouiller des personnages dans la marge de son cahier, pendant les cours. Mais de là à cultiver son art pour en faire son métier, plus tard... Puisque les rêves sont voués à rester des rêves, pourquoi faudrait-il s'y accrocher ?




Pas du tout tête brûlée mais un peu tête en l'air, Mashiro oublie son cahier de maths au collège, un soir, et évidement il ne s'en aperçoit qu'en rentrant chez lui. Il part aussitôt le récupérer dans la salle de cours et le trouve non pas sur sa table, mais dans les mains de Takagi, LA tronche de la classe. Ce dernier reconnaît avoir feuilleté le cahier oublié et le complimente sur ses qualités de dessinateur. La situation le gêne quelque peu car les deux garçons ne s'adressent pas spécialement la parole et de plus, Mashiro a tiré le portrait d'Azuki, la fille avec qui il voudrait bien sortir. Mais Takagi le met à l'aise, car il a un deal à lui proposer : former à eux deux un binome de mangaka, en tirant profit de leurs points forts respectifs. Il écrira le scénario tandis que son équipier dessinera.  




Tout d'abord, Mashiro refuse en bloc. Il sait à quel point la vie d'artiste peut être cruelle, lui qui a un oncle mangaka ; ou plutôt avait, car le pauvre homme est mort de surmenage avant de terminer son oeuvre et après avoir traversé des années de solitude laborieuses pour bien peu de reconnaissance. Contrairement à Takagi, il a une connaissance lucide et désenchantée du monde de l'édition. Mais petit à petit, il se laisse séduire par l'optimisme et la motivation du premier de la classe...


Rêves, destin, sagesse parentale : qui croire ? 

Je ne vois pas quel lecteur pourrait échapper complètement au processus d'identification qui s'opère lorsque Mashiro nous promène par la pensée dans son univers de collégien ; quand on a 14 ans, penser à son avenir est tellement angoissant qu'on réagit comme on peut : on stresse et on travaille pour intégrer les meilleures formations professionnelles, de peur de finir sous les ponts, ou pire, à la charge de ses parents _n'oublions pas qu'on est au Japon. On s'accroche à ses talents et on croit dur comme fer qu'ils modèleront notre vie. Ou alors on s'en fout, parce qu'au fond, on a trop peur quand on y pense. Bakuman traite bien la question, en nous présentant trois personnages qui portent des regards différents sur leur futur : Mashiro, Takagi et Azuki. 

Comme on l'a vu plus haut, Moritaka Mashiro veut se couler dans le moule bien confortablement : l'avenir, c'est loin, c'est compliqué et ça ressemble de loin à une interminable succession de problèmes. Alors autant sauver ce qui peut l'être, et travailler assez dur pour avoir un bon boulot sans trop se faire remarquer. Ainsi, ses parents seront contents _une souffrance de moins pour eux aussi ! Vous l'aurez compris, ce n'est pas un optimiste, mais plutôt le genre de garçon à se dire "si je ne fais rien, au moins, je suis sûr de ne pas me vautrer". Il faut dire que la mort de son oncle Nobu l'a bien traumatisé ; aussi, maintenant, le manga se résume en un pourcentage : 0,01 %. C'est la proportion des dessinateurs qui parviennent à vivre de leurs créations. Pourtant, il semblerait que Mashiro soit poussé par le destin à suivre les pas de Nobu : le cahier oublié, le fait que Takagi le trouve, son attirance silencieuse pour Azuki faisant écho à la prude correspondance échangée entre Nobu et sa non-copine pendant des années... Sans compter le soutien inattendu de son père et de son grand-père, venant couvrir à deux contre un les conseils plus sages de la mère.

Tu sens ma joie de vivre ?

Takagi est un vrai catalyseur ; des premières aux dernières pages, le grand blond volubile et facétieux crève les vignettes, explose les bulles, brise en mille morceaux l'image qu'on se fait de la tronche de la classe. On peut le percevoir comme une sorte d'ange gardien qui pousse Mashiro à se dépasser, à écouter ses envies et à croire en lui. Sa réussite scolaire, qu'il doit plus à son potentiel qu'au travail qu'il fournit, lui donne la confiance dont il a besoin et, maintenant qu'il a trouvé un copain capable de combler ses lacunes en dessin, il est sûr de son succès en tant que scénariste de manga : "L'échec n'est pas une option".  

BG !!

Azuki est une fille. Ca change tout à la donne. Takagi sous-entend que son ambition de doubler des animes est une forme d'échappatoire à la triste condition des filles, sur laquelle on va revenir. Pour l'instant, simplement en prenant en compte ce qui nous est dit d'elle dans ce premier volume, il semblerait que la jeune fille cache bien son jeu. Si sa timidité l'empêche de sortir de chez elle, à part pour se rendre au cours de danse ou au collège, elle n'en a pas moins un caractère bien trempé et sait poser fermement ses conditions aux projets que Mashiro et Takagi lui présentent.  

Et voici une fois de plus l'incontournable de tout manga qui se respecte :
LA BONNASSE !!!!!!!!!!!
(Azuki)

Ces filles qui ne rêvent pas   

La faille de Bakuman se situe peut-être ici. Il me semble que les quelques personnages féminins mis en scène n'ont pas la part belle, bien au contraire. C'est mon impression, à vous de voir. Examinons une par une les concernées.

- Azuki : c'est une bonne élève, la deuxième après Takagi. Mashiro l'aime car elle est belle, calme et timide, mais on notera qu'il croit assez peu en elle quand il découvre qu'elle veut devenir doubleuse de dessins-animés : "Quoi ?! Doubleuse ?! Que... Mais... Elle n'a aucune chance d'y arriver ! Discrète et timide comme elle est.. Rêver, c'est bien, mais il faut un peu de réalisme aussi !". C'est beau l'amour.

- La mère d'Azuki : elle est belle, avenante accueillante, très bavarde, et disons-le, elle fait un peu cruche quand même.

Elle se fait des bigoudis, parce que c'est son choix.

- La mère de Mashiro : à vue de nez, c'est une harpie qui passe son temps à appeler son fils sur son portable pour lui gueuler dans les esgourdes de rentrer à la maison bosser ses cours. Elle est bien la preuve que bien souvent, la parole ne remplace pas l'action, en l'occurrence, la décision du grand-père de remettre les clés de l'atelier de Nobu à Mashiro. Enfin, lorsqu'elle tente de dissuader son mari d'encourager les projets artistiques de son fils, il la balaye d'un terrible "Les hommes ont tous des rêves. Les femmes ne peuvent pas comprendre." que chacun appréciera à sa valeur, et qui me reste sur le gésier, personnellement.


La mère de Mashiro étant passablement moche, je vous mets une image du Père Castor à la place.
En toute innocence. 


Bakuman, un manga misogyne, ou un manga dénonciateur ? Difficile de savoir où commence l'humour, et ou finit la critique de la société. La suite nous le dira...


Mangaka, mode d'emploi    

Bakuman en intéressera plus d'un grâce aux nombreuses informations techniques qu'il donne sur les pratiques artistiques des créateurs de manga. Les connaisseurs n'y apprendront sans doute rien de bien nouveau, mais tous les autres y trouveront de quoi s'instruire : nemus, plume Kabura, plume G, plume ronde, pose des trames, catalogues d'arrière-plans... Tout comme Takagi, charrié par Mashiro pour son peu de connaissances en dessin, j'ai fait des découvertes. De plus, à la manière d'ancrer l'histoire dans la réalité du monde de l'édition, on discerne le vécu _et les embûches_ sans doute connus par les auteurs.


Les bonnes critiques récoltées par Bakuman ne sont pas volées : l'idée est originale, l'histoire est réaliste sans vous plomber l'ambiance, les héros sont drôles sans être lourds. Seul le traitement des personnages féminins me déplaît pour l'instant, mais ça ne m'empêchera pas de lire la suite ! 



OHBA, Tsugumi ; OBATA, Takeshi. Bakuman (tome 1). Kana, 2010. 208 p. ISBN 978-2-5050-0826-2





vendredi 8 août 2014

Quand la jolie cliente ne revient pas : Hermux Tantamoq Tome 1 : "Le temps ne s'arrête pas pour les souris" - Michael Hoeye (2002)

Avant de partir en vacances, je me suis mis de côté quelques romans pour enfants disponibles au CDI : comme chacun sait, lire des histoires farfelues écrites en gros caractères rend les voyages en train moins fastidieux. Et l'air de rien, la SNCF nous permet parfois de faire des découvertes sympathiques :

Hermux Tantamoq tome 1 "Le temps ne s'arrête pas pour les souris"
Michael Hoeye.
L'histoire 

Bienvenue dans un monde parallèle, celui des souris ! Hermux Tantamoq est horloger dans la petite ville de Pinchester. Aimé de tous et pourtant solitaire, il vit dans un appartement modeste mais confortable en compagnie de Terfèle, sa coccinelle apprivoisée. Son travail le passionne et le déroulement de ses journées est  _on s'en doute, réglé comme une montre : réveil, boulot, petit-déjeuner à 10h avec beignets au café de Lanayda, boulot, retour à la maison, prise de bec avec une voisine chiante particulière, goûter de copeaux de fromage en lisant Couine Hebdo et repos jusqu'au lendemain. Il aurait pu en être ainsi pendant des années, jusqu'à ce qu'un grain de sable vienne se loger dans le mécanisme bien huilé.

Ce grain de sable s'appelle Linka Perflinker : c'est une souris aviatrice. Elle se présente à la boutique d'Hermux pour faire réparer une montre abîmée, et même si son passage est très rapide, elle reste assez longtemps pour taper dans l’œil de l'horloger. Ce dernier se défonce pour redonner vie et éclat à l'objet passablement esquinté, afin qu'il soit fonctionnel pour le lendemain à midi ; mais quand arrive l'heure convenue pas de Mlle Perflinker à l'horizon. Ni l'après-midi. Ni les jours suivants. Tantamoq est à la fois surpris et dépité : il n'aurait jamais cru qu'une telle souris lui poserait un lapin.

A quelques temps de là, un grand rat aussi gracieux qu'un unicellulaire marin et pas plus agréable qu'un bordelais un jour de pluie déboule dans le magasin. Il demande à Hermux de bien vouloir lui remettre la fameuse montre, ce qu'il refuse. Contraint de vider les lieux, le rat s'en va bredouille tout en proférant des menaces ; intrigué, l'horloger ferme le magasin et le suit discrètement : il est impossible qu'une souris aussi classe que Linka Perflinker soit copine avec une grognasse pareille ! Où va-t-il l'emmener ? Quelles drôles de découvertes va-t-il faire ? Difficile d'en dire plus sans dévoiler toute l'histoire, mais sachez seulement qu'il a bien raison de s'inquiéter !

A partir de ce moment-là, la souris tranquille se mue bien malgré elle en détective privé. Car vous l'aurez compris, Hermux n'est pas Mickey Mouse ! Mener l'enquête les quatre pattes dans le sang a de quoi mettre sens dessus-dessous son petit bidon rempli de copeaux de fromage ! Pourtant, stimulé par son coup de coeur _et par la curiosité, il va tenter de se frayer un chemin vers la vérité : s'il parvient à libérer Linka, elle sera à coup sûr impressionnée, et qui sait, il pourra peut-être se la faire trouver en elle une nouvelle amie !



Chez les souris 

Comme le dit si bien Michael Hoeye, "le temps ne s'arrête pas pour les souris". On notera au passage qu'il ne s'arrête pas non plus pour les autres. En lisant le premier tome des aventures d'Hermux Tantamoq, chacun appréciera les spécificités de ce fantastique monde de rongeurs finement construit par le romancier :

  • Les gens ont des noms bizarres chez les souris ! 

L'auteur s'est bien éclaté : "Hermux Tantamoq", "Linka Perflinker", "Pup Schounagliffen", "Tucka Mertslinn"... Seul "Hiril Mennus", LE méchant, a un nom facilement prononçable !



  • Pas de fachos chez les souris ! 

En parcourant les premières pages, je me suis crue dans Souris souris, ce dessin animé quelque peu soporifique qui passait sur France 3 tous les matins, dans les années 1990. A travers de courts épisodes, on suivait les tribulations de deux gentilles souris chargées de récolter les dents de lait des petits humains au péril de leur vie. Et ce, dans le seul but de satisfaire les caprices architecturaux d'une vieille reine tyrannique ! C'était doux, c'était mignon, c'était une autre vision de l'esclavage. Mais si, vous connaissez, c'est obligé !


Du coup, j'ai été rassurée de voir que cette société comptait également d'autres bestioles sympathiques telles que les rats, les taupes et les écureuils de terre. Les coccinelles sont au demeurant réduites à l'état d'animaux domestiques et les serpents, des bêtes féroces à éviter. Tout ce petit monde cohabite plutôt bien, même si Michael Hoeye profite astucieusement de la situation pour faire passer un message de lutte contre le racisme. J'ai noté trois ou quatre situations de quiproquo dans lesquels Hermux essaie de ménager les susceptibilités après avoir commis une boulette.

Conversation téléphonique entre Hermux et un policier
" _ Mais je suis persuadé qu'elle est dans un fichu pétrin. Elle est partie avec trois rats très sournois.
_ Surveillez vos paroles, monsieur Tantamoq. Je suis un rat moi-même, et fier de l'être. Pas d'insultes, je vous prie. 
_ Je ne disais pas cela parce que ce sont des rats. Mais ce n'étaient pas des rats très gentils."

Il me semble que cette manière d'aborder la question des idées reçues des uns et des autres est bien trouvée.


  • Chez les souris, les poulets ne sont pas très efficaces ! 


L'extrait sus-cité m'amène à un constat : il semblerait que Hoeye ait un souci avec la police : les flics de Pinchester sont tout bonnement des rongeurs qui ne veulent se mêler de rien tant que le sang n'est pas venu éclabousser leurs godasses, et qui prennent la mouche facilement. Mais bon, ce sont juste ceux de Pinchester, hein, on est d'accord !!





  • Il y a de beaux fdp traîtres chez les souris !


Pour les souris comme pour le reste de l'Univers, il vaut mieux avoir affaire à un vrai méchant qu'à un faux gentil : lisez bien le livre jusqu'au bout ! Bien sûr, Hermux Tantamoq : le temps ne s'arrête pas pour les souris met en scène des méchants aux défauts bien typés, tels que Turka, la souris insipide de condescendance qui refuse le vieillissement, ou Mennus, le savant fou. Les gentils sont aussi bien braves à tous les niveaux. Malgré tout, le traître est bien là, assis dans l'ombre (hihi, pardon, vraiment). On croit avoir cerné tout le monde ? Eh bien non !

Hermux Tantamoq est un joli roman bien écrit, comme on les aime. Nous. Les adultes. Avant de le lire, je me demandais pourquoi cet exemplaire était aussi rarement sorti du collège (trois fois, pour être précis). Il est épais, certes, pas mais énorme non plus. Quant à la couverture, rien à dire : elle donne envie, y compris aux mecs _ qui ont tendance à croire que les romans, c'est pour les filles. Pourtant, ça ne fonctionne pas.

Pour l'instant, je formulerais deux hypothèses :

_ Les élèves de mon bahut ne sont demandeurs ni d'heroic fantasy, ni de magie, ni d'animaux qui parlent. Ils veulent du réel, du gore qui fait peur, de la baston, du shit, et si possible, du vrai sang sur les pages. Le must étant encore le shit entre les pages _ c'est peut-être la seule condition pour qu'ils adhèrent à une histoire de souris qui parlent. Bref, ce sont des adolescents.
=> Ils sont trop grands pour Hermux.

_ Hermux n'est pas le héros dont on rêve : réparateur de montres, bedonnant, pas vraiment hardi... S'il avance dans ses aventures, c'est au prix de nombreuses boulettes de débutant. Il est évident que Hoeye nous invite à aller au-delà des apparences physiques. Chaque situation vécue par le héros est une réflexion sur les possibilités d'évolution d'une personne, un travail sur les représentations. C'est trop pour eux, ils n'ont pas encore le recul nécessaire pour se dégager de la vision basique et modèle du super-héros, musclé, rapide, très mal fringué, efficace partout. Quoi de plus logique ? pour se construire, il faut bien qu'ils posent leurs fondations sur quelque chose simple. Ensuite viendra le temps de démolir pour reconstruire par-dessus, et c'est là qu'on pourra les aider. Y compris à travers des livres tels que celui-ci. Mais une démarche de médiation sera indispensable, car ils n'iront pas d'eux-même. 
=> Ils sont encore trop petits pour Hermux _oui, même en 3°. 

Tout cela n'engage que moi, bien sûr, même si je n'invente rien !

HOEYE, Michael. Hermux Tantamoq (tome 1) "Le temps ne s'arrête pas pour les souris". Traduit de l'anglais par Mona de Pracontal. Paris : Albin Michel, 2002. 319 p. ISBN : 2-226-12-972-3