lundi 26 octobre 2020

La fourmi rouge - Émilie Chazerand (2017)

 


Le masque de protection se superpose à celui qui recouvre déjà notre vrai visage. 





Après en avoir entendu dire beaucoup de bien sur la toile, je me suis lancée dans la lecture de La fourmi rouge, premier roman d'Émilie Chazerand. Comme vous le savez, je suis assez difficile pour ne pas dire complètement blasée en matière de littérature pour adolescents, mais j'avoue que j'ai été à mon tour assez séduite par cette trouvaille !

L'histoire 

Vania a quinze ans, elle entre en seconde. Comme Bella, Harry, August, Georgia avant elle, la jeune a un peu la trouille à l'approche d'une rentrée teintée d'incertitudes. A la manière de Mia dans le Journal d'une princesse, elle s'apprête à nous raconter avec humour ses petites angoisses à la première personne. Rien de nouveau sous le soleil, à première vue... mais en y regardant de plus près, on se rend compte que l'héroïne de La fourmi rouge repousse les limites d'une loose déconcertante de réalisme !   

Déjà, Vania a un nom de serviette hygiénique, une paupière qui fait des siennes, et une plus grande facilité à vomir sur commande qu'à se faire des amis. Si elle n'ira pas jusqu'à s'autoproclamer "ratée et fière de l'être", elle semble s'être fait une raison... Heureusement, quelques solides bouées lui permettent de garder la tête à la surface de la mare au canards de son existence : son père taxidermiste et loufoque, sa meilleure copine de galère Victoire qui n'assume de traîner avec elle que parce que son odeur corporelle insupportable l'empêche d'avoir des amis stylés, et son BFF de toujours, le seul, l'unique, l'irremplaçable Pierre-Rachid dit "Pirach". 

D'ailleurs, parlons-en de celui-là : il n'a rien trouvé de mieux que de profiter des vacances d'été passées au bled pour s'offrir un corps d'adulte et se taper Charlotte, sa pire ennemie ! A la veille d'un premier jour de cours qui s'avèrera encore plus catastrophique que prévu _ spoiler : elle va arriver en retard et involontairement péter le nez du proviseur, je vous laisse le soin de découvrir dans quelles circonstances, cette trahison suprême tombe sur Vania comme un piano sur un personnage de cartoon.




Le mieux, dans ce cas-là, c'est encore d'aller se coucher _ce qu'elle va faire. Mais avant, Vania aura la (forcément) mauvaise idée de consulter sa boîte mail, et d'y découvrir un violent message anonyme qui l'exhorte à se secouer les puces au plus vite, sous peine de disparaître bien vite dans les méandres de l'insignifiance. Nouveau coup de massue. Cette fois, c'est sûr : une nouvelle année de galère s'annonce à l'horizon...  


"Taille moyenne, élève moyenne... Fille moyenne. Pas parce que tu es née comme ça, mais parce que tu as choisi la transparence, la fadeur, l'insipidité. 
Tu es la personne la plus décevante de ce siècle.
Tu es inutile et vide."



Un faux air de déjà vu 

"Ok," me direz-vous, "mais sinon, concrètement, qu'est-ce que ce roman tragico-comique résolument classé dans les "feel good" pour la jeunesse a de plus qu'un autre ?"  

Eh bien, premièrement, il est encore récent, puisque sorti en 2017, et il est donc bourré de références à l'actualité et à la culture de ces dernières années : de Donald Trump aux Ch'tis, en passant par la citation Jenifer et le slip Hello Kitty que seule une amie proche peut vous offrir  "une chatte pour ta chatte"  et qu'on ne met que le dimanche en regardant Jour du Seigneur... aucun détail n'est oublié ! De la même façon, le registre de langue utilisé par les jeunes personnages colle assez à ce qu'on peut entendre dans les lycées de nos jours, me semble-t-il (bon, en plus soft, peut-être...). Dans tous les cas, ces éléments de décor ou de langage révélateurs d'une génération ne sont jamais placés gratuitement dans le texte, avec pour espoir d'aguicher le jeune lecteur : ils ont vraiment leur importance et apportent quelque chose au récit _un effet comique, le plus souvent. 

Ensuite, La fourmi rouge aborde des sujets graves, sans dramatiser, mais sans faux semblants ; entre autres : la rumeur, la réputation, le (cyber)harcèlement, les effets (à plus ou moins long terme...) de la télé-réalité sur les gens, la vieillesse, l'intégration, les préjugés racistes, et, dans une moindre mesure, la radicalisation. Il est question, pour l'héroïne et pour ses pairs, d'apprendre à se faire une place dans le groupe, dans la masse, à devenir "la fourmi rouge" capable de se distinguer du flot de fourmis noires passives ou suiveuses. Rien n'est moins facile, et ce roman s'avère un peu moins optimiste que ce à quoi on aurait pu s'attendre. 

Au fil des pages, on se rend compte que derrière l'humour, les situations cocasses ou anodines, se terrent parfois des souvenirs désagréables, sinon traumatisants. Vania serait-elle en train de nous abreuver de paroles pour éviter de nous livrer ce qui l'empêche réellement de vivre ? Qu'y a-t-il sous le masque de Gottfried, le papa "hyper cool" ? Pourquoi la lycéenne s'auto-qualifie-t-elle sans cesse de "mytho professionnelle" ? Est-elle en train de nous balader ? Ne pas dire, est-ce vraiment mentir ? Secrets et questions existentielles vont se dévoiler petit à petit... Une chose est sûre : un psychanalyste se frotterait les mains à la vue d'une patiente qui vomit tout ce qu'elle peut à la moindre contrariété mais qui cumule les sujets tabous. 

"Certes, nous sommes tous des fourmis, vus de la Lune. Mais tu peux être la rouge parmi les noires.
Qu'est-ce que tu attends pour vivre ?"

Honnêtement, j'ai été très emballée par des premiers chapitres très dynamiques, crépitants comme des Têtes Brûlées, avant que l'euphorie ne retombe petit à petit. Certes, on n'échappe pas à deux trois stéréotypes bien ancrés chez les "adultes référents" et chez certains jeunes décrits dans le livre ; mais à l'inverse, beaucoup de situations sonnent vrai et sont traitées sans complexe. Qui a déjà vu son ou sa meilleur.e pote prendre le large à cause d'une bête histoire de coeur sans lendemain partagera mon sentiment ! Enfin, sachez que le suspense du "mail mystère" est chouchouté jusqu'aux dernières pages ! 

Si vous vous intéressez à la littérature pour la jeunesse, ou si vous cherchez un livre pour des 12-16 ans bons lecteurs, prenez quelques heures pour découvrir ce titre : il passe comme petit fromage affiné (oui, c'est un compliment, et oui, j'ai faim) ! 

Emilie Chazerand. La fourmi rouge. Éditions Sarbacane, 2017. 384 p. ISBN : 978-2-07-513399-9




  

 

dimanche 25 octobre 2020

Le voyage d'Alice Sandair - Jacqueline Merville (2020)

 

Quand on a une merde de chien collée sous la chaussure, on avance, on marche dans l'eau, on court dans l'herbe, et tôt ou tard elle finit par tomber. 
Avec la colère, on peut procéder de la même façon ; ça prend plus de temps, ça ne marche pas toujours, mais ça se tente. 

Lundi matin, au parc de la Villette.
Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai couru dans l'idée qu'un jour, il y aurait peut-être quelqu'un au bout du chemin.


Merci à Babelio et aux Éditions Des femmes
pour l'envoi du dernier livre de Jacqueline Merville intitulé Le voyage d'Alice Sandair. 


Famille, amis, villes et campagnes, attrait pour l'écriture... Alice Sandair a tout plaqué pour aller en Inde et s'installer sur le plateau du Deccan. Jusqu'à tirer un trait sur son identité civile, jusqu'à accepter d'être considérée comme morte pour l'administration française. Pourquoi a-t-elle décidé de prendre un aller sans retour avec pour tout objectif une forêt de bambous plantée à l'autre bout du monde ? On l'apprendra, ou pas, en lisant les bribes de son cheminement intérieur raconté chapitre après chapitre, au fil des pensées de l'héroïne.

En effet, Alice, qu'on appellerait bien volontiers par son nouveau nom indien si on le connaissait, est un électron libre. En Europe comme en Inde, elle ne suivra jamais le mouvement, préférant observer, ressentir et se laisser porter ; si sa quête de soi l'amène à consulter des guides tels qu'un maître spirituel qu'elle nomme "le philosophe" ou à se laisser aller à la méditation, on sent qu'elle ne s'y abandonne jamais totalement. Elle construit sa propre route, et cela lui convient ; ainsi, elle fera la rencontre de James, en qui elle trouvera un compagnon de route qu'on devine aussi épris de liberté qu'elle. On partagera quelques lointains souvenirs de son autre vie avec sa mère, dernier filament du cordon qui la relie à la France, et avec Pierre, cet ami malade incurable qui a su l'encourager à prendre son envol.     

Le voyage d'Alice Sandair n'est pas Caroline aux Indes : Jacqueline Merville ne nous écrit pas le roman initiatique plein d'aventures que le titre laisse imaginer, mais elle nous fait part d'un récit étrange, insaisissable, et peut-être en partie autobiographique ? d'un périple intérieur. C'est pourquoi j'ai bien du mal à résumer les 230 pages d'un livre que j'ai pourtant trouvé facile et agréable à lire. Disons que les pages ont filé comme de l'eau entre mes doigts, un peu comme les journées, les mois et les années de la nouvelle vie indienne d'Alice... sans violence, sans laisser de traces. 

Il faut dire qu'au bout d'un moment, les balises du temps s'estompent tellement qu'on a du mal à définir un semblant de calendrier dans l'évolution géographique et intérieure d'Alice... peut-être parce qu'il ne faut tout simplement pas chercher à le faire.  



Cet album (daté de 1962) sent un peu fort le temps des colonies...
Mais quand même, je l'aime tellement !


Je reconnais que j'ai eu du mal à me raccrocher aux wagons de ce voyage intérieur*. Pour y parvenir réellement, il aurait fallu que je puisse m'identifier au moins un peu au personnage principal ; mais Alice a déjà tellement d'identités qu'il n'y avait plus vraiment de place pour moi ! Alors je me suis contentée de contempler l'histoire de l'extérieur, passant à côté de plein d'éléments trop personnels ou trop poétiques pour moi.... 

Cela dit, j'ai bien aimé partager les découvertes de l'héroïne, qui arrive en Inde avec une "image" d'une culture, et qui, une fois sur place, réalise qu'elle n'en connaissait que quelques facettes. Il est certain que le lecteur en quête d'action risque fort de rester sur sa faim... On est nombreux à vivre à cent à l'heure, parfois malgré nous, parfois parce qu'on le veut bien aussi, obnubilés qu'on est par l'efficacité, la productivité : forcément, l'attitude contemplative d'Alice peut nous déconcerter, voire nous impatienter... et c'est très bien comme ça : rien de mieux qu'un livre-OVNI pour casser ses petites habitudes ! 

Jacqueline MERVILLE. Le voyage d'Alice Sandair. Editions des Femmes, 2020. ISBN 9782721007186


*Je ne suis pas peu fière de ma métaphore ! #cartegrandvoyageurSNCF



dimanche 18 octobre 2020

Exposition "Les 25 ans de DreamWorks Animation"

Contente de vous retrouver ! 

Voilà presque deux mois que je n'ai rien publié sur ce blog, et je crois que c'est une première en dix ans, ou pas loin ! Les débuts d'années sont toujours chargés pour les profs, et les professeurs documentalistes ne font pas figure d'exception. Cela fait partie des charmes du métier... mais là, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas réussi à me poser suffisamment longtemps pour écrire ne serait-ce qu'un résumé de bouquin. Pourtant, tout va bien, je ne suis ni en train de me battre contre le virus, ni en pleins préparatifs de méga teuf interdite, ni même occupée à roucouler dans mon coin _ j'aimerais bien, mais on n'en est pas là...    

Bref, ma main et mon cerveau s'étant rouillés à force de ne plus tripoter le clavier, je vous demanderai d'être patients et de m'indiquer en commentaire, comme d'hab, ce qui vous paraît confus. 

Ce retour sur la toile a pour but de vous faire connaître une petite exposition organisée "hors les murs" par le Musée des Arts Ludiques de Paris ; dédiée à l'univers de DreamWorks Animation à l'occasion de ses 25 ans, elle fait actuellement et jusqu'au 8 novembre un passage express au 2A, rue Montalembert. C'est pas loin du Musée d'Orsay. Bon à savoir : l'entrée est gratuite. 




Le lieu d'accueil, un peu caché, est agréable et permet de répartir l'expo sur plusieurs petites salles. On se doute que ce choix d'installation se veut cohérent avec le protocole sanitaire, mais il se trouve qu'il se prête plutôt bien à la configuration d'une expo organisée en plusieurs petits "pôles" thématiques ou consacrés à un ou deux films majeurs produits par Dreamworks. 

A travers plus de 200 dessins, croquis, œuvres numériques qu'il nous sera bien difficile de voir ailleurs, ses concepteurs ont voulu nous montrer en quoi cette "maison" se distingue des autres grands studios d'animation ... 

... d'une part, parce qu'il n'y a pas de "style Dreamworks" _comme il peut y avoir un "style Disney" qu'on reconnaît aussitôt, par exemple. La diversité des sujets traités et des styles est au contraire importante et recherchée : elle fait toute la force de la production. 
 
... d'autre part, parce que si les contes, les figures du folklore... servent de point de départ à beaucoup de films, elles finissent toujours par s'en distinguer. S'inspirer des légendes et des mythologies, c'est bien, les analyser pour les revisiter et pour en proposer une lecture contemporaine, c'est encore mieux. Dans une salle était affichée une citation que je ne saurais transcrire avec exactitude, mais qui disait que l'animation ne servait pas tant à réveiller l'âme d'enfant terrée chez l'adulte qu'à réveiller l'adulte qui sommeille en chaque enfant... Ce point de vue est intéressant.  


Malgré tout, les spectateurs adultes, qu'ils soient jeunes ou vieux, qu'ils soient geeks ou pas, représentaient la majeure partie du public hier après-midi : il m'a semblé que bien des souvenirs avaient été réactivés lors de leur visite, même si je ne suis pas du genre à écouter les conversations.  

Le Prince d'Égypte, surtout connu pour sa bande originale.
 
When you believe - Withney Houston, Mariah Carey
A écouter quand vous avez un coup de mou, quand vous pensez que vous n'allez jamais vous en sortir.
Quand t'es en 6ème et que tu as hâte d'être en vacances.
 A écouter aussi quand une bonne nouvelle arrive. 
Quand le soleil revient, histoire de ne pas oublier le chemin parcouru.
 Quand vos potes arrivent enfin à faire un gosse, alors qu'ils n'osaient plus y croire... 


La dernière salle de la bâtisse accueillant l'exposition était consacrée à l'incontournable Dragons _dont j'ai déjà parlé ici il y a presqu'une décennie déjà ! et à Trolls (film que je ne connais pas du tout, mais dont l'univers coloré est fort attrayant).  


               


Bien sûr, les "25 ans de DreamWorks Animation" est aussi l'occasion d'attirer notre attention sur la sortie prochaine des films Trolls 2 et The Croods 2. 



L'unique volaille de l'expo...


Alors, autant vous le dire tout de suite : cette exposition est très visuelle ; je veux dire par là que vous allez pouvoir admirer des oeuvres d'art, mais vous n'allez pas forcément apprendre beaucoup de choses dessus. Tout dépend de ce que vous cherchez en allant voir ce type de manifestations culturelles, mais le peu d'informations ne vous empêchera pas de passer un bon moment et vous laissera sans doute plus "libre" de contempler et d'apprécier ce qui se présente à vos yeux. Personnellement j'avais bien besoin de couleurs et de dessins animés à (re)découvrir en ces jours bien sombres...    




On a aimé...

... l'espace rue Montalembert, sympa, avec son entrée retirée au fond d'une petite cour et ses petites pièces au plafond bas. L'accueil est sympa et facilite l'attente _puisqu'on ne peut pas être trop nombreux en même temps à faire la visite, COVID oblige.  

... la grande chronologie des oeuvres produites par Dreamworks qui marque le début de l'expo : sobre et efficace ! Personne n'est oublié, pas même Joseph, le Roi des rêves et sa rainbow tunique ! 

... le fait que l'entrée soit gratuite : ma foi ce n'est pas négligeable ! 

... la grande diversité des tableaux exposés, allant du croquis au numérique, en passant par le collage. 

... le décor des salles, qui recréent au mieux les différents univers. 

On a moins aimé...

... la difficulté de trouver le nom des artistes, et les infos sur les oeuvres, les cartels étant parfois assez éloignés et pas facile d'accès _ ben oui, c'est beau alors on veut tous voir les dessins de très près, on veut tous prendre en photo le Chat Potté parce qu'il est trop classe. 

... qu'il n'y ait rien sur Chicken Run, mais rien de rien ! pas le moindre petit croquis... J'imagine qu'il y a sans doute une bonne raison d'ordre juridique ou financier à cela, vu que la production était partagée avec Aarman Animations, me semble-t-il. Enfin c'est pas bien grave en soi. 

Prenez soin de vous.
Veillons les uns sur les autres.

dimanche 23 août 2020

Histoires de porcelaine - Que cent fleurs s'épanouissent - Feng Ji Cai (1990) / Tour de France du poulet : étape à Chantilly


Allez allez ! On se motive et on pond son petit billet ! 



L'histoire 

Lorsqu'on prend un train de nuit seul, on croise les doigts pour ne pas avoir à partager le compartiment, ou du moins pour voir débarquer le moins de voisins possibles au cours du voyage. Mais il arrive pourtant qu'un passager vienne occuper une couchette de la nôtre, et qu'il exacerbe même notre pointe de déception en faisant un bordel pas possible. Voilà précisément ce qui arrive au narrateur du roman Que cent fleurs s'épanouissent, un écrivain renommé qui ne sait pas trop s'il doit se vanter de son art, ou le dissimuler : en effet, l'action débute en Chine, au début des années 1970, pas longtemps après la tumultueuse Révolution Culturelle. 

A première vue, son compagnon de route ne lui dit rien qui vaille, d'autant plus qu'il trimbale une caisse en carton qu'il manipule avec précaution, comme si quelqu'un se cachait à l'intérieur ; l'homme est-il fou et/ou dangereux ? 

Bon gré mal gré, une discussion s'engage. L'étrange passager commence à raconter ses déboires de jeunesse au narrateur _et au lecteur, par la même occasion. Hua Xiayu, puisque c'est ainsi qu'il se nomme, venait alors de terminer de brillantes études d'art et attendait d'être affecté dans un service administratif ou pédagogique de son école. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il apprit qu'une place d'ouvrier dans une usine de céramique l'attendait en province ! 

Croyant d'abord à une erreur, il finit par répondre à la convocation et à quitter Pékin et ses promesses. On est alors au début des années 1960, il n'est pas question de contester le système d'attribution des postes ! Peut-être quelqu'un nourrissait-il de la rancœur ou de la jalousie envers lui, et a utilisé ses contacts pour broyer ses rêves ? Il n'aura guère le temps de chercher d'où est partie la balle, car une fois arrivé à Qianxi, les tuiles s'enchaînent... 


Tuiles...
Usine de céramique... 
Ahah 
Bref.


Au travail, le malaise est palpable : entre les collègues qui ne lui adressent pas la parole, les voisins qui semblent se méfier de lui, les petits chefs qui l'accusent _à tort_ d'être un "révolutionnaire" ou un "anti-communiste", il ne se sent vraiment pas à sa place, et perd rapidement toute envie de s'intégrer. Heureusement, les visites d'un chien errant nommé Le Noir et de Dune, sa future femme, lui permettent de le trouver goût à la vie. Au travail, il se rend compte qu'il est capable de se distinguer des autres ouvriers en créant des poteries et des porcelaines d'une rare finesse : son âme d'artiste est engourdie mais pas morte ! Hua Xiayu est naïf et montre un peu trop sa bonne humeur, surtout quand il s'agit de parler de son mariage. Il ne sait pas encore que les hommes n'aiment pas voir leurs semblables heureux. 

Bientôt, des dazibaos, sorte de tracts diffamatoires qu'il était de bon ton de plaquer sur les murs à l'époque, fleurissent aux environs de sa cabane ; ils dénoncent le supposé passé de dangereux fauteur de trouble du jeune céramiste, qui est pourtant certain de n'avoir rien à se reprocher... D'où viennent-ils ? Sans doute de ..., un petit chef de son usine qu'il soupçonne d'être amoureux de Dune, mais il n'a pas de preuves et sait bien que la parole d'un étudiant citadin ne compte pas. Comme il ne réagit pas et ne semble pas pris de remords _comment le pourrait-il ? le ton monte. Les brimades et ragots laissent place aux franches agressions. Les collègues les moins méprisants se détournent de lui, sans doute pour se protéger, tandis que Dune subit des pressions et ne sait plus qui croire. Comble de l'horreur pour un artiste, on le force à casser à coup de masse toutes ses porcelaines. A ce stade de l'histoire, on se croit perdu au milieu d'un roman de Kafka, on a autant le bourdon que le jeune peintre... et il se pourrait bien que le livre tombe des mains des lecteurs les moins motivés. 



Ce serait une erreur : à partir du moment où la guerre est clairement déclarée, où Hua Xiayu se fait bien tabasser, où il avoue des délits qu'il n'a pas commis pour que sa femme échappe aux coups, où il se fait envoyer en "camp de rééducation" encore plus retiré du monde, le roman prend un nouveau tournant. Le jeune homme a touché le fond, il ne peut que rebondir. Sa peine va devenir une renaissance artistique, grâce à la rencontre de deux paysans, artistes à leurs heures perdues. L'un fait des poteries, l'autre s'illustre dans le découpage de papier. Tous deux sont des artistes qui s'ignorent ; leurs manières ne sont pas raffinées, mais leur oeuvre est vivante, vraie, déconnectée de la politique. Née d'une simple envie de créer, elle certainement pas monnayable ! L'étudiant va beaucoup apprendre au contact de ces formes d'arts dont il ignorait l'existence. 

La femme s'en va, le chien reste 

Ce sous-titre peut vous interpeller, j'en suis consciente ; laissez-moi juste développer. Dans ce résumé bien trop long, j'ai très peu parlé du chien nommé Le Noir qui se donne au peintre et qui va devenir son seul véritable ami. Il a pourtant un rôle déterminant dans le parcours du héros : dès les premiers chapitres, il fait immersion dans son environnement, suscitant d'abord sa peur avant de devenir un véritable ami. 

Les hommes sont de vraies girouettes face aux événements : les ouvriers passent du mépris à l'admiration devant le talent de Hua Xiayu ; l'un d'eux se laisse emporter par la jalousie ; un autre compense ses frustrations par la violence et la cruauté. L'amour de Dune s'étiole bien vite sous l'effet de la méfiance. Pire encore, ils ne se contentent pas de le fuir ou de le sanctionner : ils veulent l'anéantir, lui faire mal en le forçant à détruire lui-même le fruit de son travail, son seul motif de fierté dans sa vie pleine de désillusions.



Le Noir est le seul gage de stabilité dans la vie d'un personnage ballotté par les vents contraires : cela dit, vous vous rendrez compte, si vous lisez ce livre, que si quelqu'un a des raisons de lui en vouloir, c'est bien lui ! Même pendant leur séparation forcée _on ne les laissera partir ensemble au camp de Qingshishan_ la bête jouera son rôle de guide : n'est-ce pas une statuette de chien, censée compenser l'absence du Noir, qui va mettre en relation Hua Xiayu et le colporteur local, par le biais d'un gamin ? Je n'ai pas les références nécessaires pour bien comprendre toute la symbolique dont Feng Ji Cai a voulu charger Le Noir, mais si l'on s'en tient simplement à notre image commune de cet animal, le message est clair : le chien est le meilleur ami de l'homme et il se distingue par sa fidélité.   


La minute coincidence culturelle 

Que cent fleurs s'épanouissent est un roman relativement court, dont le titre fait référence à une fameuse phrase de Mao Tsé Tung : à la base, ces propos encourageaient les intellectuels à s'exprimer librement, mais ils se sont transformés en traquenard pour ceux qui ont eu l'imprudence d'y croire. J'ai  compris la référence à la toute fin de l'histoire... et surtout à l'aide du dossier pédagogique situé à la fin de mon édition Folio Junior qui a un peu vieilli, mais qui reste très instructive !   

L'histoire est facile à suivre, mais une bonne connaissance du contexte politique en Chine à cette époque reste nécessaire, selon moi, pour bien comprendre et pour en apprécier la profondeur. Que cent fleurs s'épanouissent est aussi une réflexion sur l'art et sur la figure de l'artiste. C'est pourquoi je fixerai l'âge de première lecture aux niveaux 4°-3°, d'autant plus que les scènes de violence et les moments contemplatifs pourraient désarçonner les plus jeunes. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas se priver de cette belle transcription des émotions que les œuvres d'art et le processus de création peuvent susciter. 

Croyez-moi ou non, j'ai découvert ce livre juste avant d'aller me promener à Chantilly, pays de la "porcelaine tendre", c'est à dire fabriquée sans argile blanche, depuis le XVIII° siècle. Quelques très beaux services, vases et autres objets du quotidien, sont exposés au château. Beaucoup d'entre eux représentent des motifs faisant référence à la Chine _car on était en plein dans la phase "chinoiseries". 


J'ai seulement photographié les petits bijoux représentant des poules ou des oiseaux, dans le cadre de mon Tour de France du Poulet*, mais si vous allez visiter le Musée Condé, vous pourrez en admirer plein d'autres. Une exposition autour de la porcelaine de Meissen et de Chantilly, intitulée "La fabrique de l'extravagance", est actuellement en cours de montage. 



Plus d'informations sur cette facette sur patrimoine sur la brochure dédiée, éditée par la ville de Chantilly. Valeur sûre, donc !
   
Bon à savoir : 
  • Si vous souhaitez visiter le Domaine de Chantilly et que vous vous y rendez en TER, vous pouvez vous faire faire un billet spécial qui comprend le transport et la visite pour un tarif intéressant, me semble-t-il. Conditions à vérifier sur le site du Domaine et sur celui de la SNCF.  
  • Le billet Domaine donne accès au Château (et au Musée, aux expos), aux Grandes Ecuries, au parc _qui est vraiment très agréable, MAIS PAS au Potager des Princes, comme j'ai pu le lire quelque part. Cela ne vous empêche pas d'y aller faire un tour quand même, car il y a un méga trombinoscope des différences races de poules à l'entrée, et un jardin qui vous filera plein d'idées et vous remettra de vieux proverbes en tête. Sinon, la dame de la billetterie est un peu sèche, mais grâce au système de parcours fléché anti-COVID, hamdoullah vous ne la verrez pas à la sortie.
"Arrêtez de me chier dessus, bordel !"



*Où que j'aille en France, je me lance de défi de dégoter quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une poule, et de le photographier. Quand j'aurais assez de photos, je les alignerai toutes : c'est alors que la vérité sur l'existence de l'univers apparaîtra !   

Feng Ji Cai. Que cent fleurs s'épanouissent. Folio Junior Edition Spéciale, 1995. 160p., ill. ISBN 2-07-058834-3

mardi 11 août 2020

La fabrique du patrimoine écrit - Objets, acteurs, usages sociaux (2019)

Merci à Babelio et aux Presses de l'Enssib pour l'envoi de l'ouvrage collectif La fabrique du patrimoine écrit - Objets, acteurs, usages sociaux, publié en 2019 sous la direction de Fabienne Henryot. 

Formalisation d'un "Parcours artistique et culturel des élèves" dès l'école primaire, numérisation des collections rares, opérations de médiation et de découverte ludique des collections, des "trésors" conservés dans les musées, dans les services d'archives, dans les bibliothèques, implication de l'Etat et des collectivités... Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'institution a commencé à prendre au sérieux la question du patrimoine sous toutes ses formes, ces dernières années. 

Mais qu'en est-il du patrimoine écrit ? D'ailleurs, comment peut-on définir le "patrimoine écrit" ? Est-on actuellement en mesure de dire précisément quels objets textuels en relèvent ou non, et, si non, qui est habilité à le faire ? A supposer qu'on puisse un jour se mettre d'accord sur une définition de l'expression "patrimoine écrit", qui se chargera de construire, de faire vivre et revivre les écrits de toutes sortes qui nous ont été laissés en héritage ? Cet ouvrage a pour objectif, sinon de répondre à ces questions, au moins de les poser pour y réfléchir à partir de situations concrètes dans lesquelles la "construction" du patrimoine écrit est à l'oeuvre ; entre autres (et surtout) par les bibliothécaires.   

Après une introduction dans laquelle Florence Henryot regroupe différents éléments de définition afin de cerner au mieux le sujet, notant au passage l'aspect dynamique et protéiforme d'un patrimoine écrit en pleine croissance, le livre s'organise en trois grandes parties : 
  • La première traite de différents objets à présent reconnus comme ayant une valeur patrimoniale : les musées de l'imprimerie, les écrits protestants, les différentes éditions des contes de Perrault, les ouvrages de la "bibliothèque bleue" relevant d'une "littérature populaire" longtemps méprisée. L'accès de tous les objets au rang de "patrimoine écrit" s'est souvent fait dans la douleur.   
  • Dans une seconde partie, les acteurs de la patrimonialisation des écrits anciens sont mis à l'honneur ;  ils sont nombreux, ont des profils bien différents les uns des autres, mais ont pour dénominateur commun d'entretenir un lien plus ou moins fort avec le monde des bibliothèques. Ainsi, il est question successivement de la construction d'une identité patrimoniale pour la Bibliothèque royale de Belgique et pour deux bibliothèques de Sélestat, de la patrimonialisation des livres scolaires à la Bibliothèque Diderot de Lyon, et de celle des journaux locaux dans les bibliothèques de Meurthe-et-Moselle à travers la numérisation. 
  • Enfin, on comprend dans la dernière partie du livre qu'il ne peut y avoir de fabrique du patrimoine écrit sans des usages sociaux propulsés par les bibliothécaires (valorisation des collections afin de susciter l'identification culturelle et l'émotion chez les usagers, création de bibliothèques virtuelles pour faciliter l'accès aux oeuvres), ou créés spontanément par les publics (apport des connaissances d'usagers non spécialistes mais curieux et connaisseurs, échange d'impressions autour d'objets du patrimoine sur les réseaux sociaux).



Un sujet fait débat tout au long du livre, en filigrane : celui de la numérisation des écrits. Si son impact est indéniablement positif au niveau de la conservation des oeuvres _puisqu'elle permet de limiter la manipulation, et de la démocratisation des collections _on peut accéder facilement au patrimoine écrit gratuitement et sans se déplacer, elle peut aussi "fausser" le rapport entre l'homme et l'oeuvre : une photographie d'une page d'un livre sans mention de la source et du contexte historique perd une une partie de son sens ; de même, voir un livre en photo, ce n'est pas le feuilleter, le sentir.  

Vous trouverez sans doute ce billet abstrait et peu informatif, mais sachez que j'essaie de faire un résumé d'un livre dense que j'ai lu difficilement car cela fait longtemps que les textes de niveau universitaire ne croient plus trop mon chemin ! A la manière d'une voyante, j'essaie d'être assez vague dans mes propos pour que les inexactitudes puissent s'y camoufler sans trop de problèmes, et pour ne pas faire trop de contresens.   

 
Ceci n'a rien à voir avec le livre, cherchez pas.

Au passage, on appréciera l'effort fait par les différents auteurs pour s'appuyer sur des cas concrets qui parleront au plus grand nombre ; il faut cependant bien le reconnaître : les différentes contributions qui composent cette oeuvre s'adressent surtout aux lecteurs familiers du monde des bibliothèques. Ce n'est pas faire de tort aux auteurs et à l'éditeur que de le dire, bien au contraire : La fabrique du patrimoine écrit se lit un crayon à la main, en prenant des notes, avec dans l'idéal un terminal connecté à portée de main, histoire de consulter les multiples articles du BBF, sites Internet, références d'auteurs... rencontrés au fil de la lecture.     

A lire si vous travaillez dans le domaine de la culture, du patrimoine, des bibliothèques, de la documentation... voire à acheter si vous préparez des concours pour exercer dans cette branche, à terme. Il peut vous apporter pas mal de références qui nourriront ces passionnantes dissertations, commentaires de textes, notes de synthèse... qu'on vous demande de rédiger histoire de voir ce que vous avez dans le ventre ! 

La fabrique du patrimoine - Objets, acteurs, usages sociaux. Sous la dir. de Fabienne Henryot. Presses de l'Enssib, 2019. Coll. Papiers. 308 p. ISBN 978-2-37546-123-5



lundi 27 juillet 2020

Découverte de Shotcut - 2 - Sortie à Vallereuil



Montage : Shotcut 
Musique : Jason Derulo - Savage Love 

samedi 25 juillet 2020

Découverte de Shotcut : Le TER / L'insecte

Quand j'étais en Terminale, j'avais un prof de philo qui habitait à Bordeaux et qui prenait le train pour venir enseigner à Périgueux Il le loupait assez régulièrement... Au début de l'année, ses pépins de transports nous arrangeaient bien, car elles nous laissaient entrevoir trois longues heures de liberté (on était en L). Mais au fil des mois, les absences du prof ont commencé à nous préoccuper ; lui ne s'inquiétait pas outre mesure. Il était même assez détendu _ comme seul peut l'être quelqu'un qui a déjà son BAC en poche, et tentait de nous rassurer : on avançait bien (quand il était là), les notes de l'examen blanc n'était pas si catastrophiques que ça, en tous cas il avait déjà vu bien pire, et puis nous ne devions pas oublier que nous aurions le choix entre trois sujets, le jour J. Alors, à supposer qu'on n'arrive pas à boucler le programme, il était peu probable que le texte et les deux questions relèvent tous de chapitres que nous n'aurions pas eu le temps d'aborder.



Comme cela ne suffisait pas à nous convaincre, le prof de philo a consenti à nous distribuer, juste avant la semaine de révisions,  des liasses de polycopiés contenant tous les cours qu'il n'avait pas eu l'occasion de nous dicter durant l'année scolaire. Voilà, théoriquement, maintenant, l'intégralité du programme était entre nos mains, ou alors dans nos sacs besace en bandoulière : nous étions donc invités à fermer nos gueules et à arrêter de nous plaindre.

En lisant les photocopies de cours, on a eu l'impression de vivre un trimestre en accéléré ; certes, ça ne remplaçait pas les heures d'étude en classe, et comme l'enseignement à distance n'était pas encore trop le norme, ce qui n'était pas compris dans le texte ne le serait jamais _ pour ma part, j'ai rapidement cessé de compter les zones d'ombre, je n'avais plus le temps.. Mais tous les chapitres étaient là, effectivement. Les bons ont sans doute tout enregistré l'intégrale sur leur mémoire interne à la première lecture. Plus tard, les pires râleurs de la classe ont reconnu qu'ils n'avaient pas plus mal retenu les chapitres découverts quelques jours avant le BAC que les textes sur la conscience qui nous avaient occupés presque tout le premier trimestre.  

Cette année-là, seuls deux élèves n'ont pas eu le BAC dans notre classe, et il me semble que leur échec ne dépendait pas directement du cours de philo. Du reste, ça ne les a pas empêchés de très bien s'en sortir dans la vie. 

Plus le temps de s'apitoyer sur son sort. 
Plus le temps de se demander si le réveil est trop tardif ou pas ; il vient quand il doit arriver, tout simplement. Mieux vaut se lever tard qu'ouvrir ses volets de bonne heure pour montrer aux voisins qu'on n'est pas une feignasse... sans savoir ce qu'on va faire de sa journée. 
 L'important, c'est d'agir vite, une fois debout, pour profiter au maximum.

Le TER - Chenille
Merci la Bande à Basile pour l'ensemble de son oeuvre.


Si vous savez comment s'appelle cet insecte WTF, n'hésitez pas à lâcher un com ! 

Evidemment, ce logiciel de montage sera bientôt utilisé à des fins plus sérieuses...