dimanche 21 août 2016

En mode Viking - Everworld 2 "Le Pays Perdu" - K.A Applegate (2000) / Vikings - Saison 1 épisodes 2, 3 et 4 (2013)


Parce que les bourrins sont aussi nos amis, restons chez les Scandinaves aux casques à cornes, avec la suite d'Everworld (qui n'en parle plus beaucoup, en fait), et les épisodes 2, 3 et 4 de la série Vikings (qui en parle toujours, heureusement). 

Hägär The Horrible - Dik Browne


Everworld 2 "Le pays perdu"


Largués du jour au lendemain dans un monde parallèle nommé Everworld, David, April, Jalil et Christopher tentent de survivre malgré le danger ambiant ; après avoir échappé à Loki, le dieu nordique de la destruction, ils trouvent refuge dans un village de Vikings. Ce mince répit leur permet de réfléchir à leur situation, mais ils n'y voient pas plus clair pour autant et doivent attendre de tomber dans le sommeil pour regagner le monde réel l'espace de quelques heures...  

A la fin du tome 1, "A la recherche de Senna", nous avons quitté notre bande de lycéens au cœur d'une bataille opposant les Vikings aux Aztèques. Nous les retrouvons au même endroit, à une différence près : le narrateur n'est plus le même. Christopher à pris les commandes et l'action nous sera racontée à travers son regard et sa langue de vanneur ! 




A Everworld, les peuples peuvent bien se débattre et rouler des mécaniques : s'ils n'ont pas au-dessus d'eux le dieu le plus puissant, ils sont condamnés à une mort certaine. Vikings et Aztèques le savent. Aussi, lorsque le monstrueux Huitzilpochtli parvient à se dégager du marteau de Thor, Sven, Thorolf et les autres perdent toute combativité. Les Aztèques profitent de leur apathie pour en faire de parfaits prisonniers dont ils offriront le coeur à leur oiseau carnassier de dieu. Pris dans la foule, les jeunes gens en baskets voient leur dernière heure arrivée. Or, les meilleures idées naissent toujours lorsqu'on est au pied du mur..

Ce deuxième volet de la série Everworld est tout de même moins stressant que le premier, même si nos cinq aventuriers forcés ne comprennent toujours pas ce qui leur arrive. Il faut dire que leur fuite interminable à travers le relief changeant de ce monde sans logique leur laisse le temps de cogiter, de rêver à ce qu'ils aimeraient bien bouffer... et de s'engueuler copieusement. Plus que la richesse de l'action, "Le Pays Perdu" se distingue par l'attachement de l'auteur à peindre avec plus de précision le caractère de ses personnages. Du coup, on comprend de mieux en mieux pourquoi ce groupe fonctionne aussi mal : ils ne peuvent pas vraiment se sentir ! Christopher est insupportable avec ses blagues à deux balles et le reconnaît bien volontiers, Jalil se la joue "cerveau du groupe" et oublie que toute vérité n'est pas bonne à dire, David s'impose en chef stratège, l'épée à la main, visiblement plus à l'aise dans ce monde que dans l'autre, April tente de recoller les morceaux et c'est grâce à elle que tous sont encore vivants à la fin du bouquin.

A part ça, on n'a toujours pas retrouvé Senna ; mais on n'est plus tout à fait sûr d'en avoir envie... En conclusion, "Le pays perdu" est un peu moins intense que "A la recherche de Senna" mais il gagne en profondeur ; K.A Applegate traite vraiment bien les difficultés de coopération que peuvent rencontrer un groupe d'adolescents : ça change du binôme ou de la traditionnelle bande de copains à la vie à la mort qu'on rencontre souvent dans les romans pour les jeunes. On apprécie toujours autant les situations plutôt drôles rencontrées par les personnages lorsqu'ils passent d'Everworld au "vrai" monde ! 

Edition utilisée ici : 
K.A APPLEGATE. Everworld "Le Pays Perdu". Trad. Valérie Dariot. Folio Junior, 2000. 195 p. ISBN 2-07-054367-6. 
Illustration : G. Spalenka



Vikings - Saison 1 - Episodes 2, 3 et 4


Episode 2 : L'expédition


Ragnar parvient à mobiliser dans le plus grand secret quelques hommes capable de réaliser son rêve d'une expédition vers l'ouest à bord de son nouveau drakkar. Sa femme Lagertha est déçue de ne pas faire partie du voyage, ce qui donne lieu à une dispute assez poilante. Un soir, ils font tellement de bordel en se lattant à coup de boucliers à travers la maison que Bjorn, exaspéré, se relève pour les séparer.

"Vos gueules, putain !"

Une fois n'est pas coutume, Ragnar aura le dernier mot et l'équipage lèvera l'ancre peu après. Evidemment, le chef de clan découvre le pot aux roses assez rapidement grâce à un mouchard à la langue bien pendue et il rumine sa vengeance en attendant le retour de ses enfants terribles. 

Alors qu'ils n'y croyaient plus eux-même, les hommes de Lothbrock accostent en Angleterre et pillent le premier bâtiment qu'ils rencontrent. A savoir, un monastère. Autant dire que le choc des cultures est violent. Les Vikings massacrent sans pitié ces "drôles d'hommes" peu combatifs, et s'étonnent de ne voir aucune femme auprès d'eux, tout en piquant les croix qui ne sont pour eux qu'une belle prise métallique. Ragnar déniche le frère Athelstan et constate avec surprise que ce dernier parle leur langue. Le jugeant utile, il décide de l'épargner et de le ramener à la maison avec le butin. Au risque de se friter avec son "grand frère" Rollo ; ce dernier ne voit pas l'intérêt de se trimbaler un paquet qui n'a rien d'un trésor...

Thor était avec eux pour cette fois-ci, mais le fourbe dieu destructeur Loki n'est jamais loin. Quant à ces hommes assez bêtes pour vénérer un type mort cloué sur une croix, ne vont-ils pas finir par porter la poisse ?
  
Floki, le perché de la bande

Episode 3 "La pêche miraculeuse"

Lorsque Ragnar et ses hommes regagnent Kattegat, ils ne s'attendent pas à se faire subtiliser l'intégralité du butin par le chef de clan, qui estime que les trésors lui reviennent de droit. Autant dire qu'ils ont bien les boules, et repartent en ruminant tandis que Jarl et sa femme quelque peu flippante baisent au milieu des croix en or. Ragnar parvient à récupérer le frère Athelstan à titre d'esclave, bien qu'il ne le considère pas comme tel : il a compris que le prêtre pourrait lui fournir de précieuses informations sur les royaumes de l'ouest, leurs coutumes, leur religion. En effet, le viking ne compte pas s'arrêter en si bon chemin : il obtient l'autorisation de repartir pour une nouvelle expédition ; cette fois-ci, Lagertha sera du voyage, de même que Knut, le mouchard officiel du chef de clan. Quant à la gestion de la ferme en leur absence, elle retombe sur Athelstan, pour la plus grande indignation de Bjorn, qui a un peu moins envie de se foutre de sa tonsure, du coup...

Episode 4 "Justice est faite"

Après avoir abattu froidement une poignée de soldats anglais venus les accueillir sans intentions hostiles, les Vikings atteignent la ville d'Hexham. Leur infériorité numérique les dissuade de faire main basse sur les chaumières avant le dimanche matin suivant : Ragnar sait qu'à ce moment-là, la voie sera libre car toutes les familles seront à la messe. Bingo, les nordiques font leur pillage à l'aise, en finissant par les croix de l'église dont ils semblent particulièrement friands ; mention spéciale WTF à Floki (comme c'est bizarre), qui prend un plaisir dingue à profaner tous les symboles christiques juste pour voir les réactions des Anglais.


Pendant ce temps, Lagertha surprend Knut alors qu'il est sur le point de violer une villageoise, et le somme de laisser la fille tranquille. Mais le rouquin à la barbe nattée prend la mouche, et choisit de diriger ses ardeurs vers elle, histoire de la remettre à sa place de bonne femme. Ni une ni deux, Lagertha lui pète les couilles et l'embroche. Après quoi elle rejoint le reste de l'équipage, et tout le monde remonte dans le drakkar en direction de la Scandinavie.

Lorsque le jarl _alias le chef de clan_ apprend que Knut, son mouchard, a été tué au cours de l'expédition, il ne croit pas une seconde au motif de légitime défense que lui est servi. Ragnar décide d'endosser la responsabilité du crime pour mettre sa femme à l'abri, et il est fait prisonnier, malgré l'absence de témoins. Le jarl y voit une occasion en or de se débarrasser définitivement du guerrier rebelle, mais il lui manque le témoignage qui justifierait une condamnation à mort. Il tente de soudoyer Rollo car il sait que ce dernier en a marre de vivre dans l'ombre de ce petit frère qui n'accorde jamais d'importance à sa parole...

La bagarre n'est jamais loin, l'histoire n'est pas trop dure à suivre et les personnages sont marrants : c'est vraiment une série sympa !

Vikings 
Saison 1 - 2013 
Michael Hirst / Johan Renck
Canada / Irlande 
9 épisodes de 42 minutes 

vendredi 19 août 2016

Les drôles de bestioles de la littérature de jeunesse...


Ces derniers mois, je suis tombée sur plusieurs ouvrages pour la jeunesse mettant en scène des animaux un peu particuliers  ; il m'a semblé intéressant d'écrire un billet sur deux d'entre eux. Ce blog n'est sponsorisé ni par la SPA, ni par WWF, mais ça pourrait ! 





Gwin, la martre à cornes dans Coeur d'Encre (2003) 

Illustration de Cornelia Funke
Meggy et son père Mo le relieur coulent une vie paisible, au rythme des livres qu'ils lisent ou qu'ils réparent. Une nuit, Doigt de Poussière, un ami de Mo, vient les chercher pour des raisons obscures. L'homme est un artiste cracheur de feu et sillonne les routes pour donner des spectacles. Il ne possède rien d'autre que son sac à dos et Gwin (j'avoue, j'ai ri), sa martre à cornes. Même si elle quitte rarement le second plan dans ce roman, lui apportant au passage une touche humoristique, la bestiole va se révéler utile aux héros ; elle s'illustrera notamment dans un rôle de messagère discrète lorsque les personnages devront se dispatcher, puis en distribuant quelques coups de dents bien placés. Mais attention, Gwin n'est pas un gentil chien chien fidèle prêt à tout pour aider son maître, bien au contraire. Elle pense à sa peau, et malheur à celui qui tente de l'approcher sans y avoir été invité _ Doigt de Poussière le premier ! la première description qui nous est offerte par Cornelia Funke annonce la couleur :

"L'animal était presque aussi grand qu'un lapin mais beaucoup plus mince, avec une queue touffue qu'il pressait contre la poitrine de Doigt de Poussière. Il enfonçait ses petites griffes dans ses manches tout en regardant Meggie de ses yeux fendus noirs et brillants et, quand il bâilla, il montra ses petites dents pointues comme des aiguilles. 
_ Je te présente Gwin, déclara Doigt de Poussière, si tu veux, tu peux lui caresser les oreilles. Elle dort encore à moitié, elle ne te mordra pas. 
_Parce que sinon elle mord ? voulut savoir Meggie. 
_Tu peux le dire ! s'exclama Mo en s'installant derrière le volant. A ta place, je ne la toucherais pas !"
Libre et chasseuse dans l'âme, la petite martre ne supporte pas le port du collier et n'hésite pas à disparaître durant des heures. Pourtant, c'est elle qui amènera Meggie à y voir plus clair malgré les mystères qui l'entourent : en la reconnaissant au milieu des illustrations du livre que son père lui cache _une martre à cornes, ça ne court pas les rues !, elle va comprendre qu'une passerelle est possible entre les histoires et le monde réel...

Pour les références du livre, voir le billet consacré à Coeur d'Encre.



Odilon, le charat dans Les Oubliés de Vulcain (1995)



Le jour de son quinzième anniversaire, Charley apprend brutalement qu'il n'est pas un être humain comme les autres, mais qu'il a été créé de toutes pièces, comme un bon petit robot doté de superpouvoirs. Choqué et dégoûté d'apprendre aussi brutalement ses origines, il fuit la Terre dans un vaisseau container d'ordures qui le largue sur Vulcain, la planète-poubelle où finissent tous les déchets des humains. Il découvre que des populations défavorisées tentent de survivre tant bien que mal avec (et malgré) les détritus de leurs voisins terriens, jusqu'à ce que la maladie de la "rouille" ne les rattrape inéluctablement... Haut des coeurs ! Heureusement, pour ne pas sombrer dans la déprime après tant de bonnes nouvelles, Charley est épaulé par Odilon, un petit animal lui aussi né d'une expérience scientifique. Cet authentique "charat" tient autant du chat que du rat, comme son nom l'indique : A maintes reprises il était allé regarder le charat à travers les parois de plasverre de la matrice artificielle. Petit à petit, il avait vu l'étrange animal se développer. Du chat, il avait gardé la fourrure soyeuse à poils longs ainsi que les petites oreilles pointues. Du rat, il avait la longue queue annelée et les pattes avant ressemblant étrangement à des mains à quatre doigts."  Soutien moral, peut-être, mais pas seulement. Sans vouloir dévoiler la fin de l'histoire, disons simplement qu'il poussera Charley à prendre une décision importante...

Au passage, ce court roman est parfait pour réfléchir aux problématiques de l'écologie et des inégalités sociales avec les élèves de fin de primaire ou avec les collégiens.

Edition utilisée : 
Danielle MARTINIGOL. Les oubliés de Vulcain. Le Livre de Poche Jeunesse, 2005. coll. "Mondes imaginaires". 189 p. ISBN 2-01-01902-4


Hoak, le cochon parlant dans le manga Seven Deadly Sins




Avec Seven Deadly Sins, vous aurez la joie de découvrir un shônen médiéval complètement tiré par les cheveux ! Le "petit" Méliodas tient le "Boar Hat", une taverne ambulante où la bière est aussi bonne que la bouffe y est dégueulasse. Peu importe les critiques et les moqueries des clients qui se laissent berner par son apparence juvénile : son travail lui permet de recueillir assez vite les ragots du royaume de Britannia ! Le lecteur apprend en même temps que le héros qu'il s'en passe de belles à la cour : les Chevaliers Sacrés ont mis le roi à l'écart et jouissent à présent des pleins pouvoirs. Ils ne gênent pas pour jouer les brutes épaisses lorsqu'il s'agit d'effrayer et de faire payer des impôts aux plus faibles. On devine qu'ils fomentent une guerre...

Un jour, le tenancier voit débarquer un immense chevalier masqué sous son armure métallique... et rouillée. Tous les assoiffés prennent la fuite sans se faire prier : ils ont reconnu en lui l'un des Seven Deadly Sins, une bande de chevaliers mercenaires redoutables qu'on n'a pas vu depuis dix ans dans le secteur de Britannia mais qui, malgré tout, font encore l'objet d'un avis de recherche. Méliodas ne s'y laisse pas prendre : il devine rapidement que quelqu'un se cache sous la grande carapace métallique. En effet, la personne qui a revêtu l'armure n'est autre que la princesse Elizabeth, fille du roi réduit au silence ! Afin de sauver son père des griffes des Chevaliers Sacrés, elle s'est mise en tête de retrouver les fameux Seven Deadly Sins. Elle ne pouvait pas mieux tomber, car il se trouve que le jeune patron du Boar Hat a justement fait partie de la fameuse équipée, il y a fort longtemps...




On peut bien vanter son expertise en alcool et son sens de l'accueil, Méliodas ne serait rien sans Hawk, son fidèle cochon. Si, à première vue, l'animal ressemble fort à ses pairs, on s'aperçoit bien vite qu'il a deux particularités : d'une part, il a le derrière orné d'un trèfle à quatre feuilles ; d'autre part, il parle ! Et pas pour ne rien dire... Plus qu'une simple mascotte, il est la voix de la sagesse, celle qui tente de remettre son jeune patron sur le bon chemin à coups de sermons ! Lorsque Méliodas se laissera aller à tâter les seins de la princesse ou à la mater de trop près, ce qui arrivera somme toute assez souvent.. _ Hawk sera là pour le réprimander, soyez-en sûrs ! Pourtant, le cochon extraordinaire ne se cantonne pas à un rôle de moraliste : quand il s'agit de jouer un bon tour aux Chevaliers Sacrés en revêtant l'armure d'Elizabeth pour les éloigner, il relève le défi sans se faire prier.




Ne préjugez pas non plus de son dynamisme et ne pointez pas du doigt son surplus de gras : il bat au sprint n'importe quel brigand des alentours, une fois qu'il est lancé à pleine vitesse. Pour Méliodas et pour la gentille princesse, Hawk est capable de précipiter l'ennemi dans le ravin d'un coup de groin, et ce, sans le moindre scrupule ! Un véritable ami, quoi !




Pourtant, malgré ses nombreux talents, ce cochon hors du commun _encore que les gorets capables de parler soient plus courants à Britannia qu'ailleurs, puisque Elizabeth dit en "avoir demandé un à Noël" (ok ok...) souffre d'un grand manque de reconnaissance. C'est à lui que revient la lourde tâche de manger tout ce que les clients recrachent lorsqu'ils se risquent à taper dans la tourte de viande de Méliodas. C'est ça ou finir en rôti, alors bon...  De toute façon, toutes les régurgitations du royaume ne suffiraient pas à rassasier un tel porc de compétition !

Peppa Pig n'a qu'à bien se tenir !


Edition utilisée : 
Nakaba SUZUKI. Seven Deadly Sins. 2014, Pika Edition. Coll. "Shônen". 192 p. ISBN 978-2-8116-1356-3


La maman dans Ma mère est un hamster 

Oui oui, parfaitement !



Bahia voit d'un mauvais oeil l'arrivée de Madame Fribule, la nouvelle voisine du dessus : cette vieille dame ressemble vraiment trop à une sorcière, avec ses cheveux blancs, sa verrue, ses talents de guérisseuse et ses animaux de compagnie hors du commun. Lorsque sa mère l'invite à prendre le thé, la petite fille décide de simuler un mal de tête pour éviter toute confrontation, et part faire une sieste. A son réveil, elle réalise avec stupeur qu'elle est seule dans l'appartement... ou presque : un hamster s'agite à ses côtés, pris au piège entre les pattes du chat Patoche. Bahia est intriguée et inspecte le rongeur : d'où peut-il bien venir ? Au bout de quelques instants, elle reconnaît dans les cris de l'animal la voix de sa mère... Un parcours du combattant commence pour "Baba", complètement lâchée par le reste de sa famille : son frère Mathurin est en classe verte et son père est parti en Chine pour des raisons professionnelles. Cerise sur le gâteau : la mère-hamster n'est absolument pas consciente de son état ! Comment lui annoncer la nouvelle ?

Ce court roman illustré crée par Agnès de Lestrade et Fanny Denisse est plein d'une énergie communicative ! Comment s'adapter à une situation improbable _qui relève même du fantastique, l'air de rien ? et garder la pêche dans l'adversité ? Bahia apprendra à réfléchir à toute vitesse pour faire en sorte que sa mère ait une vie décente malgré son état ! Peu importent les apparences, même couverte de poils, sa maman reste sa maman. Or, comme un hamster reste aussi un hamster quoi qu'il arrive, la tâche ne sera pas simple... L'histoire pourra intéresser les profs des écoles et de 6°-5° qui souhaitent mener un débat sur les idées reçues et amener leurs élèves au-delà des préjugés. Ce n'est pas pour rien qu'elle est édités chez Talents Hauts, collection "Livres et égaux".

Bref, à mettre entre toutes les mains, mais hors de portée des matous !


De Lestrade, Agnès. Denisse, Fanny. Ma mère est un hamster. Talents Hauts, 2016. Coll. "Livres et égaux". 64 p., ill. ISBN 978-2-36266-149-5

jeudi 18 août 2016

En mode Viking - Everworld 1 "A la recherche de Senna"- K.A. Applegate (2000) / Vikings - Saison 1 Episode 1 (2013)


Quand j'étais au collège, je n'aimais pas lire (mais j'essayais de convaincre les adultes du contraire, histoire de faire bonne impression). Par conséquent, je suis passée à côté de nombreux titres de littérature de jeunesse intéressants, alors qu'ils étaient à tous à disposition au CDI du petit bahut dans lequel j'ai passé quatre belles années. Dont Everworld, une série fantastique écrite par Katherine Alice Applegate, une auteure américaines également à l'origine des Animorphs. Mieux vaut tard que jamais,  j'ai fait la découverte les deux premiers tomes cet été, entre deux Assassin Royal ; ils prenaient tout bonnement la poussière des rayons romans et je n'y avais quasiment jamais prêté attention malgré la couverture brillante de l'édition Folio Junior. 


Everworld 1 - A la recherche de Senna (2000) 



David est LE nouvel élève d'un petit lycée du Michigan ; son intégration est d'autant plus laborieuse qu'il sort avec Senna, une fille un peu étrange qui fait froid dans le dos de tout le monde sans que personne ne puisse vraiment dire pourquoi. Il s'en moque, car il se sent déjà indéfectiblement lié à elle, comme si la jeune fille exerçait sur lui une force d'attraction. Aussi, lorsque Senna lui demande à brûle pourpoint au détour d'une balade en voiture, "Est-ce que tu me sauveras ?", David répond sans hésiter "Oui, je te sauverai." 

Le lendemain, Senna disparaît, emportée par un loup sous les yeux de David et de trois autres amis à elle. Alors qu'ils tentent de la sauver, les quatre lycéens sont projetés dans un monde parallèle hostile au possible : Everworld. April, Christopher et Jalil ne sont pas tendres avec le nouveau ; pourtant, ils vont devoir coopérer pour survivre au cauchemar éveillé qui les attend.  

Image piquée sur Mythologica.fr
Ahah il a l'air moins sympa qu'Oeil-de-Nuit, ce loup !

En effet, leur première approche des lieux n'est pas très avenante : suspendus par les bras à la muraille d'un château, ils ont les pieds dans le vide et une vue imprenable sur un lac où vogue un authentique drakkar peuplé de Vikings. Lorsque enfin on les décroche du porte manteau, c'est pour les jeter aux pieds du maître des lieux, le grand Loki, dieu de la destruction dans la mythologie nordique. Un peu plus tard, ils apprendront que le loup qui les a plus ou moins conduits là n'est autre que son fils Fenrir. Ils comprendront également que Senna n'est pas vraiment une amie de la famille : chez Loki, on l'appelle la Sorcière !

Au fil des conversations, la lumière se fait... plus ou moins. Everworld serait né d'un cataclysme et les divinités de toutes les mythologies s'y sont réfugiées pour s'affronter les unes les autres, en prenant garde de ne pas tomber dans les griffes d'un super-dieu qui les chapeaute toutes ; autant dire que ça donne une sacrée soupe. Toujours est-il que la bande de jeunes parviennent à prendre la fuite et trouvent refuge dans un village de vikings où ils vont momentanément protégés. 

Everworld a l'avantage de faire intervenir des figures de la mythologie un peu trop souvent mises à la cave, sans pour autant ressembler à un cours d'histoire : Loki, Odin, Fenrir, Huitzilopochtli _dieu aztèque_ sont autant de personnages dont j'avais oublié jusqu'au nom. Quant à ma connaissance des peuples vikings... elle se résume à Hägar Dünor dont les strips étaient publiés dans le journal Sud Ouest, à Dragons ^^ et à un vague drakkar dessiné sur la page "travaux pratiques" de mon cahier d'histoire-géo de 5° ; c'est dire. Toujours est-il qu'à mon avis, ce roman datant d'une quinzaine d'années déjà mérite encore d'être valorisé auprès des jeunes, ne serait-ce que pour cette originalité. Ensuite, K.A Applegate réussit le tour de force de faire jouer ses personnages sur deux tableaux : le monde réel et Everworld. Ainsi dédoublés, les lycéens doivent sans cesse se réadapter à des situations diamétralement opposées : lorsqu'ils sont en train de combattre les Aztèques aux côtés de leurs copains Vikings (oui oui), leur vie de lycéen _et de salarié ! continue, un peu comme s'ils pouvaient se brancher en pilote automatique. Il fallait y penser ! Seul bémol : les plus jeunes lecteurs risquent de s'y perdre...  

Edition utilisée ici : 
K.A. APPLEGATE. Everworld 1 "A la recherche de Senna". Folio Junior, 2000. 221 p. ISBN 2-07-054366-8
Hägar Dünor - Dik Browne
http://www.hagardunor.net/hagardunor.php 

Toute cette bière, ces drakkars et ces sacrifices de moutons m'ont donné envie de combler mes lacunes ; dans la foulée, je me suis tapé le premier épisode de la série Vikings. Inutile de vous préciser de quoi ça parle !  




Vikings Saison 1 - Episode 1 





On reste donc chez les brutasses. Ragnar Lothbrok est un Viking plutôt bien loti : il possède des terres, il a une jolie femme fidèle au caractère bien trempé et un fils prêt à participer au rituel de passage à l'âge adulte _le "Thing". Mais sa petite vie tranquille s'écoule au rythme des pillages estivaux des peuples "de l'Est" déjà appauvris, et cela ne lui suffit plus. Ambitieux et téméraire, il ne rêve que de mener son drakkar vers "l'Ouest" et ses contrées inconnues, où des trésors l'attendent (peut-être...). Il suggère ses projets à son chef de clan, qui y voit un manque de respect envers les directives qu'il a déjà données, et qui le menace de lui sucrer sa ferme s'il ouvre trop sa gueule. Qu'à cela ne tienne, Ragnar sent que les dieux sont avec lui : il a eu des visions prometteuses. Avec l'aide de son frère Rollo, de son ami fantasque Floki, le constructeur de drakkars et de son compas de navigation flambant neuf, le Viking compte bien reprendre les rênes de son destin.


Au bout de quarante minutes, nous avons déjà au compteur : 

- une baston à coup d'épée 



- des coupes improbables 



- une esquive de viol 

"Salut, on vient te violer !"

"Ou pas !"
- une marque au fer rouge



- une décapitation et une lapidation à coup de pierres et de légumes pourris



- une scène de baise 

"J'ai envie de te chevaucher comme un auroch furieux !"
Ok. 
- une poignée de répliques bien rustiques  

"Salut, jeune Bjorn ! Où sont tes parents ?" 
"Euh.. Ils font l'amour"
"Dans ce cas... on va devoir patienter..."
En effet. 
Et le meilleur pour la fin : 

"Tu es dans tous mes rêves. La nuit dernière, j'ai rêvé que tu me servais du boudin noir."


 Qui dit mieux pour un premier épisode ? A suivre ....  


Vikings 
Saison 1 - 2013 
Michael Hirst / Johan Renck
Canada / Irlande 
9 épisodes de 42 minutes 


mercredi 17 août 2016

L'assassin royal - 11 - Le dragon des glaces - Robin Hobb (2003)


Oui oui, vous avez bien compris : vous allez vous bouffer toute la série ! :)  

"C'est encore loin ?
_ Ta gueule !" 

Où est-ce qu'on en était ? 

A la fin de "Serments et deuils", Fitz et son drôle de clan d'Art étaient sur le point de partir vers les contrées d'Outre Mer afin d'accompagner le prince Devoir dans sa quête. Souvenez-vous : lors de leurs fiançailles calamiteuses organisées à Castelcerf, la narcheska Elliania* lui avait lancé le défi d'aller sur l'île d'Aslevjal** pour y couper la tête de Glasfeu, un dragon prisonnier des glaces.

Ce onzième tome s'ouvre sur les appréhensions de notre bâtard royal préféré à l'aube de son grand départ, et se poursuit avec le très long et fastidieux voyage en mer jusqu'aux terres de la fiancée du prince _si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi. Seuls les derniers chapitres du "Dragon des glaces" auront pour décor les paysages outrîliens... Comme le laisse entendre Fitz à plusieurs reprises, rien n'est plus triste et ennuyeux que chevaucher les vagues des jours durant ; à plus forte raison lorsqu'on est ballotté au fond d'une cale. Ce n'est pas Lourd qui dira le contraire : malgré sa difficulté à comprendre l'environnement dans lequel il vit, l'homme fait partie du convoi exceptionnel car la puissance de son Art le rend indispensable au clan. Son importance est telle qu'on ne prête nulle attention à ses angoisses et à son mal de mer, pour son plus grand malheur ; aussi Fitz devra-t-il jouer les garde-malades en mer comme sur terre. Cloué à la cabine du jeune homme simple d'esprit comme une chèvre à son piquet, il aura tout le temps de se morfondre, de s'inquiéter pour tous ceux qu'il laisse derrière lui : Heur, Ortie, et surtout le Fou, mesquinement exclu du voyage par Umbre. Une fois à terre, d'autres sources de préoccupation s'ajouteront aux siennes ; les îles d'Outre Mer ne sont pas les Six-Duchés ! Les clans se tirent tous dans les pattes et la délégation de Castelcerf n'est la bienvenue que pour celui du Narval, représenté par la grand-mère de la jeune Elliania. Personne ne s'attendait à poser le pied sur des côtes clairement hostiles, et ce nouveau paramètre change la donne pour tout le monde, y compris pour ce "vieux renard" calculateur d'Umbre.

Pas de doute, ce n'est pas dans cet avant-avant dernier épisode de la série que vous perdrez le souffle en lisant des scènes de baston, des courses poursuites dans les combles du château ou autres attaques des pirates. Place à l'espionnage, à la force mentale et au pouvoir des rêves ! 

Après on s'étonne qu'Elliania soit piquante ! 


ATTENTION SPOILER ! 


Vis tes rêves, mais pas trop quand même !  

Fitz a du faire bien des concessions dans sa vie pour défendre les intérêts du trône des Loinvoyant ; mais lorsqu'il s'agit de sa fille, il reste intraitable. Bien sûr que la jeune Ortie, dotée d'une magie d'Art aussi puissante que celle de son "cousin" Devoir, pourrait apporter toute sa force au clan du prince ; mais elle perdrait gros : sa vie tranquille loin des dangers de la cour, et surtout sa famille. Est-il souhaitable qu'elle découvre que Burrich n'est pas son vrai père ? Rien n'est moins sûr. Pourtant, sans avoir jamais appris à gérer ses dons, Ortie a développé un pouvoir bien précis : celui de modifier les rêves des autres ; et devinez quoi ! elle va sauver Lourd du désespoir, à la demande de Fitz, et le débarrasser de son mal de mer en intervenant sur son sommeil, à travers la rêverie.

Est-ce que je vous ai dit que les scènes d'actions manquaient, dans "Le dragon des glaces" ? C'est faux : il y en a dans les rêves qu'Ortie et son "vrai" père partagent. Mais à trop la solliciter, celui qu'elle appelle "Fantôme de Loup", et dont elle n'a qu'une image onirique faussée, pourrait bien l'entraîner sans le vouloir au devant des pires dangers...  Les dernières scènes de ce tome mettront d'ailleurs Fitz au pied du mur et son prince lui demandera des comptes sur cette fille qui, en sauvant Lourd, s'est faite remarquer par tous les membres du clan. Si seulement le petit homme savait tenir un minimum sa langue ?


"Mais quel con !"

Des baffes !! 


Même si la toute jeune Malta et le Gouverneur Cosgo avaient suscité, pour ma part, une violente aversion dans Les Aventuriers de la Mer, jamais je n'avais été autant agacée par certains personnages dans L'Assassin Royal. Ah, si : Royal et Galen ! Mais ça date. Robin Hobb traite tellement bien son "huis clos sur navire" _après la partie de Cluedo à la cour, dans "Serments et deuils", qu'elle nous transmet les envies de meurtres qui nous passent par la tête lorsque traîne quelques semaines durant aux côtés de trois mêmes pelés qu'on n'a pas forcément choisis. Dans l'ordre, j'ai eu envie de baffer Leste, le fils mythomane de Burrich, insolent et fourbe comme pas deux. Fier à outrance de sa magie du Vif, on a presque envie de re-légitimer l'assassinat des vifiers à Castelcerf rien que pour lui. Maintenant habitué à son rôle de prof, Fitz saura garder son calme.  

Pas très loin derrière lui, Umbre joue les connards de première et se gausse du malaise de l'assassin royal lorsqu'il doit se résoudre à révéler à son prince l'identité d'Ortie. Insupportable. 

Lourd porte particulièrement bien son nom dans cette tranche de l'histoire : pris de mal de mer, il passera la première partie du voyage sur le pont... et y chopera une bonne crève, forcément. Alors il passera ses nerfs sur Fitz, parce que c'est forcément sa faute tout ça ; et entre deux reniflements, il lui mettra les bâtons dans les roues autant que faire ce peut. Des baffes, tiens ! 

Enfin, Trame. "Bah, mais il est tout gentil !". Oui, justement, il en fait trop alors qu'on lui demande absolument rien. A chaque fois, le vifier et sa mouette réussissent à se mettre ces grincheux de Leste et de Lourd dans leur poche en moins de trente secondes, et c'est terriblement énervant au regard des efforts du héros qui ne parvient pas à se faire respecter d'eux. A trop jouer le père de tout le monde, Trame en devient pénible, sinon douteux. Allez, des baffes aussi ! C'est gratuit ! 



Une société matriarcale


Attention, la délégation de Castelcerf débarque en terre inconnue, avec des valises de préjugés et des fantasmes exotiques bien précis : ça ne va pas être triste. Déjà, Zylig est une ville aussi dégueulasse que sa bouffe _essentiellement basée sur le pâté de poisson. Ensuite, Devoir et ses proches comprennent vite qu'ils ne sont pas en totale sécurité étant donné qu'on les a logés dans la maison forte avec la surveillance qui s'impose. Enfin, ces gens n'ont pas le même sens de l'accueil que les gens des Six-Duchés : selon eux, fournir la bouffe à des invités revient à les considérer comme faibles et incapables de se nourrir seul. Par conséquent, chaque arrivant prévoit sa gamelle, parce que c'est ça aussi, le respect ! 

Mais surtout, la grande différence entre les îles d'Outre Mer et les Duchés réside dans l'organisation hiérarchique de la société : puisque les hommes font les marioles en mer toute l'année, ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir sur terre, et pas qu'un peu. Si Robin Hobb avait déjà laissé entendre la pertinence d'une société matriarcale lorsqu'elle nous racontait Terrilville dans Les Aventuriers de la Mer, elle la met en scène sans rien laisser au hasard dans L'Assassin Royal. Bien qu'elle n'invente rien _ le mythe des Amazones (les copines de Xéna) ne date pas d'hier, elle recrée ,sans s'appesantir sur les détails, une société où les femmes ont acquis un ascendant sur les hommes ; de plus, elle parvient à traduire avec justesse le regard des hommes de Castelcerf sur ce "monde à l'envers". Cerise sur le gâteau, elle s'éclate en attribuant exclusivement la liberté sexuelle aux femmes, dès lors tout à fait libres de choisir le partenaire qu'elles souhaitent sans que l'homme ait clairement son mot à dire. Fitz ne se sortira de ce dangereux guêpier qu'en faisant croire à une demoiselle qu'il a trop envie de chier pour lui faire l'honneur de coucher avec _argument simple et efficace, tandis que le vieil Umbre se pliera sans broncher aux mœurs des îles. 

Notre seul regret sera que Robin Hobb ne nous ait pas dessiné une petite cartographie des îles d'Outre Mer, dans le style de celle des Six-Duchés, que l'ont peut lire à l'ouverture de chaque volume. Elle nous a été bien utile par le passé ! Enfin, c'est plus facile à dire qu'à faire, et j'ai qu'a la tracer moi-même si ça me manque tant, me direz-vous.

"Le dragon des glaces" plaira aux fans de la première heure, mais pourra se révéler ennuyeux pour les lecteurs qui n'apprécient pas la branlette de méninges _mais est-ce qu'on arrive au tome 11 de L'Assassin Royal si on n'aime pas ça, ne serait-ce qu'un peu ?... Le meilleur moment de ce livre ? La dernière phrase, tout simplement. Sachez-le, ça vaut la peine de bien lire jusqu'au bout ! 


_____________

*Gnagnagna, c'est un peu chiant à prononcer ! Voilà, c'était la note de pas de page foireuse, désolée ! 
** Bon bah j'ai perdu une dent ! 


Edition utilisée ici : 
ROBIN HOBB. L'Assassin Royal 11 - "Le dragon des glaces". Trad. A. Moustier-Lompré. Editions France Loisirs, 2007. Coll. Piment. 404 p. ISBN 2-7441-8735-6

Illustration couverture : John Howe. 
Site de l'illustrateur : http://www.john-howe.com/blog/ 

jeudi 11 août 2016

Histoires de canassons : Les enfants d'Athéna - Evelyne Brisou-Pellen (2002)


Victime d'une bouffée de nostalgie après ma lecture de Liam et la carte d'éternité, premier tome de sa série à succès Le Manoir, j'ai poursuivi une (re)découverte non exhaustive de l'oeuvre d'Evelyne Brisou-Pellen. Ce fut l'occasion de tomber sur un petit roman historique publié en 2002 : Les enfants d'Athéna. 

Vous seriez pas un peu stressés, les loulous ?
L'histoire 


A Athènes au V°siècle avant J.-C, tout le monde n'a pas la chance d'être un fils de citoyen et de vivre dans une belle maison entretenue par des esclaves. Néèra, Daméas et Stéphanos en font l'expérience lorsqu'ils doivent prendre la fuite, suite à l'assassinat de leurs parents. Jusque là, les trois enfants coulaient une existence paisible auprès de leur jeune mère et de leur père, Alexos le maître potier ; même si les aînés de la fratrie sentaient planer une sourde menace. "Si vous apprenez ma mort, partez vite pour Eleusis, chez Gorgias, le fabriquant de lyres", leur avait dit le digne citoyen du dème de Céramique. L'artiste ne parlait pas dans le vent : c'est la tête retournée par la tristesse, par la peur et par de nombreuses questions sans réponses que Daméas prend la tête de l'expédition. Pourquoi leurs parents ont-ils été tués ? Quel est ce secret qu'il devrait connaître mais que son père n'a pas eu le temps de lui transmettre ? Qui va honorer les rites funéraires en son absence ?
Les voilà partis à la recherche de ce fameux Gorgias.


Bienvenue chez les Grecs (de l'Antiquité) !  

Toujours munie de la plume didactique qui lui est chère lorsqu'elle mêle la petite histoire à la grande, Evelyne Brisou-Pellen nous plonge dans l'univers de la Grèce antique. Elle utilise pour ce faire le regard de ces trois enfants tellement bien protégés jusqu'au drame familial, qu'ils n'en savent pas beaucoup plus que nous, lecteurs du XXI° siècle, sur leur propre société. Le procédé de l'auteur est efficace : on comprend vite que la vie quotidienne des Athéniens et de leurs voisins ne se résumait pas à boire du vin, chanter, ou courir à poil dans des stades. Aussi, même à l'apogée d'Athènes, où la notion de démocratie s'épanouit, d'importantes franges de la population ont intérêt à ne pas trop se faire remarquer ; parmi elles, les femmes, les esclaves, les étrangers et les paysans.

"Ah ben on est pas près de dormir sous cette tente, hein !"
Récolte des olives représentée sur une amphore grecque. Vulci. Vers 520 av. J.-C. 

Dans ce livre, Néèra est la première à faire des frais du patriarcat local : Daméos considère ouvertement sa soeur comme une bonne à rien et refuse de la solliciter quand une décision importante doit être prise. Elle-même n'ose pas s'imposer de peur de marcher sur les plates bandes de ceux qui ont le droit d'ouvrir leur gueule... Dommage qu'elle ne cherche pas tant que cela à s'extirper de son rôle de future pondeuse et qu'elle accepte son sort avec tant de conformisme. Mais n'est-ce pas le lot d'un grand nombre de filles conditionnées par leur éducation, encore aujourd'hui et partout dans le monde ? Voilà un aspect des Enfants d'Athéna qui gagnerait à être relu et approfondi en classe. D'ailleurs, sa rencontre avec Talos, l'ennemi spartiate, l'étranger, bouh! lui ouvrira les yeux : chez lui les femmes peuvent aussi être des guerrières et leur parole est écoutée. A la fin du roman, le jeune homme lui permettra peut-être d'échapper à cette existence de mère au foyer qui ne l'attire guère... après l'avoir monnayée..

Pourquoi pas, puisque donner de l'argent contre un être humain ne choque personne à Athènes : ça s'appelle tout bonnement l'esclavage. Au temps où les affaires tournaient bien, Alexos avait lui-même un paquet de serviteurs à la maison et à l'atelier _oh, très bien traités, selon les enfants. Les jeunes lecteurs réaliseront quelle importante part de la société représentaient ces femmes et ces hommes venus de loin ou simplement mal nés. Là encore, le parallèle pourra être fait avec bien d'autres civilisations, à des époques plus proches de leur présent.

Étaient susceptibles, entre autres, de devenir esclaves : les enfants "exposés", c'est à dire abandonnés par leurs parents biologiques pour des raisons diverses. Bien sûr, ils pouvaient aussi être adoptés par une famille, comme ce fut le cas de Stéphanos : tout n'était que question de chance et signes des dieux ! 
WTF ?
C'est le nom d'une équipe d'airsoft, apparemment...

Où est le canasson ? 


Eh oui vous l'attendez tous, la vieille carnasse qui justifie le titre de ce billet ! Elle arrive, ne vous en faites pas ! Au tout début de leur escapade, les trois enfants se rendent chez Gorgias ; malheureusement, ils arrivent trop tard : l'homme a été assassiné avant de pouvoir les prendre en charge. Sa femme les encourage à continuer leur route vers Corinthe où un certain Samion pourra les protéger de leurs poursuivants. A la nuit, ils sont hébergés par un couple de paysans mal intentionnés et heureux propriétaires d'une ânesse qu'ils maltraitent. Le petit Stéphanos est outré par leur méchanceté à l'égard de la bête ; heureusement, grâce à son don de communication avec les animaux, il va savoir que l'ânesse "Chrysilla" _ puisque c'est ainsi qu'ils l'ont nommée_ compte bien les accompagner dans leur aventure. 


Photo piquée ici : http://www.caradisiac.com/Dans-le-91-une-anesse-vient-remplacer-le-camion-poubelle-91268.htm

Les aînés sont d'abords très réticents à s'encombrer d'un animal, avant de revoir leur jugement : un âne est un attribut du marchand ou du paysan, non du citoyen. Il représente donc pour eux un excellent camouflage. De plus, Chrysilla annonce les changements de temps en marchant de travers à l'approche de l'orage, par exemple : ça peut servir, au cours d'un voyage initiatique tel que celui des trois enfants d'Alexos et de leur copain le Spartiate. Plus intéressant encore, elle se montre décisive en expédiant en enfer un ennemi des enfants, d'une simple ruade : pratique aussi ! Enfin, Talos la soustraira à ses nouveaux propriétaires... pour avoir un prétexte de reprendre contact avec eux en la restituant. Ici, l'ânesse est vraiment le catalyseur de l'action, même si elle nous est présentée comme un personnage secondaire, rarement placé au premier plan. En temps que fidèle protectrice des gentils enfants et parce qu'elle est dotée d'un coup de sabot meurtrier, Chrysilla gagne la carte Hearthstone "Chevalier de guerre cuirassé". Parce qu'elle le vaut bien !


Edition utilisée :

BRISOU-PELLEN, Evelyne. Les enfants d'Athéna. Le Livre de Poche Jeunesse, 2007. Coll. "Roman historique". 224 p. ISBN 978-2-01-321973-0


jeudi 4 août 2016

Coeur d'Encre - Cornelia Funke (2003)



Lorsque nous étions en sixième, notre professeur de français (et musique)  nous avait fait écouter un enregistrement sur cassette du Petit Prince de Saint-Exupéry ; je crois qu'il s'agissait d'une lecture de l'oeuvre par Gérard Philipe, mais je n'en suis pas bien sûre. Toujours est-il que, grâce à ces trente minutes d'écoute, nous avions pu découvrir quelques unes des mille et unes surprises que nous cachaient le petit bonhomme blond dessiné sur les billets de cinquante francs...



A l'issue de cette nouvelle expérience de lecture d'oeuvre, les avis avaient été mitigés ; si beaucoup n'avaient pas osé exprimer leur perplexité, leur trouble ou leur admiration, Bruno n'avait pas caché son exaspération en poussant un bruyant soupir. Il fallait vraiment que l'ennui ait eu raison de lui car il n'était pas insolent. Alors que nous nous attendions tous à une réaction explosive du prof, qui incarnait un peu la vieille école rigide, mais juste et sans abus ! _contrairement à ce connard de vieux Magnol qui, dans la salle voisine, giflait à tour de bras en toute impunité, il lui avait calmement demandé de nous faire partager le fond de sa pensée.

"Bah, c'est pour les petits !" avait simplement rouspété Bruno dans un haussement d'épaules qui voulait dire "on a déjà perdu la moitié de l'heure, n'est-ce pas suffisant ?". Oh, ce n'était pas un bouffon ; juste un garçon pragmatique qui n'aimait pas trop sortir des clous. Au collège, on bosse, point barre, sinon à quoi bon ?

Comme ses voisins s'étaient enhardis et avaient envoyé un florilège d'interventions allant dans le même sens, le prof avait conclu par quelques paroles énigmatiques : "Relisez-le plus tard, car cette histoire peut se comprendre de différentes manières. En fonction de qui on est, de ce qui nous touche, et de l'âge qu'on a. Vous êtes indifférents au Petit Prince ? Soit vous avez effectivement passé l'âge, soit vous êtes encore trop jeunes." Bon, je ne le cite pas mot pour mot, car ça remonte un peu tout de même, mais l'idée générale est là.

Croyez-le ou non, je n'ai jamais (re)lu le Petit Prince de Saint-Exupéry, bien que l'occasion se soit présentée, et je serais bien en peine de dire pourquoi. Mais je reste persuadée qu'il est extrêmement difficile d'intéresser des enfants de plus de dix ans à des histoires où rêverie, poésie et autres animaux parlants priment sur une action échevelée et des intrigues sentimentales. Difficile, pas impossible, hein ! On est d'accord ! Je dis simplement que ça demande un vrai travail en amont. C'est pourquoi j'ai été très surprise en début d'année dernière qu'une élève de sixième suggère pour le CDI le roman Coeur d'Encre. Elle avait des étoiles plein les yeux. Vous ne voyez pas encore le rapport avec le Petit Prince j'imagine ? C'est normal.
 



L'histoire 

Meggie vit avec son père Mortimer, alias "Mo". Elle partage avec lui sa passion de la lecture et des belles histoires. Comme l'homme est relieur, la maison est envahie de livres : voilà qui tombe bien. Les jours s'égrènent dans le bonheur le plus parfait pour cette fillette, qui n'irait pour rien au monde troquer ce cocon familial tranquille et féerique contre une vie plus palpitante. Elle sent bien que son père lui cache quelque chose : il est soucieux de la maintenir un peu à l'écart de la société et ne lui donne jamais clairement la raison de leurs déménagements fréquents. Mais peu lui importe : tout ce qu'elle voudrait, c'est que Mo lui lise des histoires. Or, d'aussi loin qu'elle se souvienne, il n'a jamais accepté de lire un livre à voix haute et ça, ça l'intrigue un peu.

Hélas, une telle quiétude ne pouvait durer éternellement. Doigt de Poussière et sa martre à cornes font irruption chez Mo au cours d'une nuit pluvieuse, sonnant le glas de leur existence sans vague. En saisissant des bribes d'une conversation entre les deux hommes, Meggie comprend bien vite que l'énergumène partage avec son père de lourds secrets. Elle devine d'instinct que sa visite va donner un nouveau sens à leur vie. Bingo ! Le lendemain matin, tout ce petit monde quitte la maison en direction de celle de la "tante Elinor", une dame solitaire au caractère bien trempé, amie des livres elle aussi...

Les mystères ont beau avoir un côté excitant pour une fille débordante d'imagination, l'agacement lui picote les entrailles : quand Mo va-t-il lui expliquer ce qu'il se passe ? Toujours évasif sur la disparition de sa mère neuf ans plus tôt _elle en a maintenant douze, il refuse de reconnaître qu'il prend la fuite devant quelqu'un dont il a peur. Quelqu'un que Meggie ne connaît que de nom : Capricorne. Qui est-il ? Que lui veut-il ? Pourquoi Doigt de Poussière, ce talentueux cracheur de feu dont elle n'avait jamais entendu parler jusque là, en sait-il plus qu'elle ? Pourquoi sa martre de compagnie porte-t-elle des cornes ? Pourquoi Mo a-t-il emballé aussi soigneusement que précipitamment un livre qu'elle n'a pas le droit de feuilleter ? Aujourd'hui, elle veut savoir ; et en même temps, pas vraiment, car elle a très peur de ce qu'elle pourrait apprendre...


ATTENTION SPOILER

Poésie et stress ambiant 

Pas de doute : ce roman sur la lecture et ses pouvoirs est aussi terrifiant que magique !

Le voyage qui les emmène vers la demeure d'Elinor marque une rupture entre le monde réel et un univers merveilleux à la fois séduisant et terriblement dangereux. La bulle d'insouciance dans laquelle Meggie s'est blottie éclate brutalement lorsque Mo se fait enlever à la nuit tombante par de sinistres inconnus, alors que Doigt de Poussière fait diversion en lui démontrant ses talents de cracheur de feu. Seule sous la responsabilité de sa vieille tante plus attachée aux bouquins conservés dans sa maison qu'à sa famille, elle a l'impression de vivre un cauchemar éveillé et nous y entraîne inexorablement. En effet, l'écriture imagée de Cornelia Funke nous permet de partager (un peu trop bien) son malaise : si Coeur d'encre est un roman dont la poésie peut donner la nostalgie de nos premières années, il en ressuscite aussi toutes les terreurs qui les caractérisent ! Ainsi aura-t-on droit aux ombres maléfiques, aux incendies ravageurs, à l'exposition d'animaux morts ou agressifs, à l'angoisse de la disparition des parents et à la suspicion d'abandon, aux menaces à l'arme blanche, à l'enfermement dans une chambre noire (et humide).

Ces joyeusetés seront à tous les coups relayées par une poignée d'avatars de la peur pleins de méchanceté... et de faiblesses. A l'image de Capricorne, le big boss des méchants, qu'on fantasme à loisir avant de pouvoir tomber nez-à-nez avec lui. Au fait, qu'est-ce qu'un horrible comme lui peut-il vouloir au doux Mortimer, au juste ? Sa langue ! Il se trouve que Mo a un don qu'il ne maîtrise pas du tout mais qui pourrait se révéler bien utile : il lit tellement bien qu'il est capable de faire surgir dans le monde réel tout ce qui est écrit dans un livre. Capricorne et sa bande ont bien compris qu'ils pouvaient ainsi s'enrichir : les histoires de trésors cachés ne manquent pas, après tout... Ils sont prêts à bien des malices pour avoir à leur botte ce papa poule qu'ils surnomment "Langue Magique".  

Ajoutez à cela des lieux glauques et des geôles inconfortables comme il se doit, des subalternes aussi violents que superstitieux et / ou abrutis, tels que le flippant Basta et son grand couteau, des voitures en panne d'essence au mauvais moment et une police qui ferme les yeux pour ne pas mettre les pieds dans le sombre Village de Capricorne...

Pour Meggie, cette épopée prend vite la tournure d'un voyage initiatique : séparée de son père pour la première fois de sa vie, elle entre dans le monde des adultes par la porte du local à poubelles et fait successivement l'apprentissage de la trahison, de la brutalité physique et même de la violence verbale. Au revoir le pays des Bisounours, et bienvenue dans les contrées cramées, mais non moins fictionnelles, de Basta, Nez-Aplati et leur grand chef. L'héroïne apprendra autant des autres que d'elle-même, et découvrira même sa propre dualité en passant l'expérience du mytho, en jouant des pieds et des mains, et se révélant même un peu jalouse de sa mère disparue.


Coeur d'Encre a été adapté en film en 2009

   Le pouvoir des mots 

Passée l'angoisse qui prend le lecteur aux tripes, on remarque que Coeur d'Encre est avant tout un éloge complet de la lecture. Est-ce un second niveau d'interprétation accessible seulement au lecteur adulte ? Pas tout à fait, même si cet aspect m'a fait penser au Petit Prince dont je parlais plus tôt, avec ses profondeurs cachées derrière des éléments d'histoire destinée aux jeunes enfants.

Non, dans ce roman publié par l'illustratrice et écrivaine allemande Cornelia Funke, le pouvoir des livres et de la lecture est tout de même explicite ! Mo la "Langue Magique" et sa fille en sont les témoins :  convoités par Capricorne parce qu'ils savent lire, et bien lire, ils savent que leur vie ne sera pas menacée tant qu'on aura besoin d'eux. D'ailleurs, ils jouent autant qu'ils le peuvent de leur avantage, en utilisant notamment une écriture codée pour communiquer à leur aise lorsqu'ils sont séparés. Leurs opposants, eux-même sortis tout droit d'un livre, ne savent pas lire, ou mal : leur auteur y a veillé, et c'est pourquoi il n'a jamais peur d'eux. D'un coup de crayon, il peut les anéantir et ne se gêne pas pour le leur rappeler.

L'écriture, la lecture, le savoir sont définitivement les meilleures des armes : voilà ce que Cornelia Funke, qui est aussi l'auteure des jolies illustrations qui clôturent les chapitres, a voulu dire à ses jeunes lecteurs. A présent, il va falloir mettre ce délicieux petit pavé de six cent pages entre les mains d'élèves qui ne sont pas convaincus par la force des mots. En évitant de leur dire que c'est l'histoire d'une fille qui adore lire des contes, qui a plein de livres chez elle mais qui fait un peu la gueule parce que son père ne veut pas lui lire d'histoires... Honnêtement, je ne sais pas trop comment je vais vendre la camelote, là... mais j'espère vraiment que je vais y arriver, parce que ça vaut le coup...



Coeur d'Encre est le premier roman d'une trilogie ; suivent Sang d'Encre et Mort d'Encre. Si beaucoup sur la toile affirment qu'il est accessible dès dix ans, je le verrais plutôt sous les yeux des collégiens... ou même des plus grands. Je pense qu'à douze ans, j'aurais eu peur de passer pour une bouffonne en empruntant un livre qui parle de livres, mais c'est un point de vue personnel. On appréciera les nombreux rebondissements qui prouvent qu'un roman sur la lecture peut aussi regorger d'action ! Que les plus ou moins jeunes s'y plongent, ne serait-ce que pour profiter des courts extraits littéraires qui ouvrent chaque chapitre.

Edition utilisée pour illustrer ce billet :

FUNKE, Cornelia. Coeur d'Encre. Folio Junior, 2010. Trad. Marie-Claude Auger. 672 p. ISBN 9782070622085. 






      

lundi 1 août 2016

L'assassin royal - 10 - Serments et deuils - Robin Hobb (2003)


D'un jour à l'autre, on se révèle plus ou moins bien inspirés lors de nos prises de décisions, d'initiatives ou de paroles : ce n'est pas FitzChevalerie qui nous dira le contraire. La lecture du dixième tome de l'Assassin Royal, "Serments et deuils" ne manquera pas de nous rappeler, à plusieurs reprises, à quel point il est frustrant de ne pouvoir remonter le temps pour gommer un acte commis dans la précipitation ou une parole maladroite. Depuis le début de la série, c'est sans doute cette partie de l'épopée des Loinvoyant qui met le plus à mal l'affect de la fine fleur de Castelcerf : confinés en attendant l'arrivée du printemps et le départ du Prince Devoir pour sa quête insensée du dragon Glasfeu, la reine Kettricken, Umbre, Astérie et les autres font tourner en bourrique le "Bâtard au Vif", qui ne sait plus où donner de la tête ! Entre conflits d'intérêt, souci du peuple, desseins personnels et loyauté envers la famille royale, il n'est pas besoin de braver la montagne ou la forêt pour tourmenter son âme : rester dans l'enceinte du château suffit. Rien de tel qu'on bon huis clos bien malsain pour faire resurgir et mijoter les vieilles rancoeurs...    




Où est-ce qu'on en était ? 


Les Secrets de Castelcerf s'était achevé sur le défi lancé au prince Devoir par sa fiancée Outrîlienne Elliania de se rendre sur l'île d'Aslevjal au printemps suivant pour y couper la tête du légendaire dragon Glasfeu. En attendant que les beaux jours reviennent, Fitz a de quoi occuper son hiver _car oui, il fera évidemment partie de l'expédition_ : dénicher les vifiers espions présents à la cour, en finir avec Laudevin et les autres Pie, remettre son fils sur le droit chemin, constituer et surtout former le clan d'Art du prince !

Ce programme déjà chargé sera plombé d'une série d'embûches plus ou moins prévisibles ; Fitz a perdu la moitié de son acuité sensorielle en même temps que son compagnon de Vif, ce qui le met en difficulté. De plus, il va être une fois de plus victime d'un de ses violents accès de colère et tuera trois ennemis d'un coup, manquant d'y laisser sa peau par la même occasion. Mais on se souvient que l'assassin royal est déjà ressuscité deux fois par le passé, et comme on le dit souvent : jamais deux sans trois !

D'artiseur imparfait, l'homme-lige des Loinvoyant va devenir contre son gré professeur et chef d'orchestre d'un clan d'Art bancal composé du prince, d'un serviteur handicapé mental et d'Umbre. Heur ne s'assagit pas, bien au contraire ! Sa relation avec la jeune Svanja lui donne des ailes et il est tenté de s'envoler loin de ses motivations premières, à savoir l'apprentissage du métier d'ébéniste.


ATTENTION ! Les prochains paragraphes donnent des informations sur la suite de la série !! 
     



Révélation, Hésitation, Fascination, Acceptation : le tome de toutes les différences 

"Ca va parler de nous ??"
Euh non non, c'est juste pour la blague ! 
"Ok, bah on repart, hein !!"

A plusieurs reprises, j'ai regretté que Robin Hobb fasse le choix de prêter à ses personnages principaux des attitudes particulièrement bienveillantes et des propos trop bien pensants ; mais ce n'est pas le cas ici. Fitz est confronté à deux situations où son ouverture d'esprit est sollicitée, et à deux reprises, c'est un fiasco _il essaiera de redresser le tir, hein ! c'est quand même un gentil_ : la déclaration d'amour du fou, qu'il repoussera sans ménagement et sans cacher son dégoût à se savoir aimé d'un gars (à supposer que c'en soit un), et l'inclusion de Lourd, un serviteur déficient mental, dans le clan d'Art qu'il est censé former autour du Prince Devoir. L'assassin royal se déroule dans un univers médiéval où il eût été difficile d'imaginer des types gay friendly et soucieux d'intégrer à la cour les personnes porteuses de handicap. On ne s'étonnera pas que Fitz essuie des remarques homophobes et que Lourd se fasse racketter par ses pairs dans l'enceinte-même du château. Or la phase d'acceptation viendra contre toute attente, et c'est pourquoi les livres de Robin Hobb savent nous redonner la patate en quelques lignes ; Devoir et Fitz s'adapteront progressivement à leur compagnon artiseur et le prendront rapidement sous leur aile pour améliorer ses piètres conditions de vie.

Les leçons d'Art racontées par l'auteur seront l'occasion de peindre des portraits psychologiques profonds des personnages sans que cela nous paraisse fastidieux ; en particulier celui d'Umbre Tombétoile, l'ancien mentor de Fitz que l'on suit depuis les tout premiers chapitres de la saga mais que l'on découvre ici sous ses aspects les plus noirs : ambitieux et avide de pouvoir, refusant de vieillir, compétiteur, calculateur, capable de vendre père et mère pour arriver à ses fins. On savait depuis toujours qu'il n'avait aucun scrupule à mener son apprenti assassin pour "la bonne cause", mais dans Serments et deuils, il devient carrément antipathique. 

Contrairement à la reine Kettricken qu'il conseille _mais dont il jalouse de plus en plus le trône, l'empoisonneur semble avoir beaucoup de mal à masquer son mépris des vifiers, également nommés membres du "Lignage". Faire venir à la cour des sujets porteurs de cette "magie" lui paraît saugrenu et dangereux ; il est vrai que, dans cet univers cruel où un homme est acclamé en héros parce qu'il a tué trois hommes pour une "bonne raison", la souveraine donne l'impression de sortir tout droit du monde des Bisounours. Son discours politique est une suite de mesures totalement désintéressées, plus symboliques de tolérance et d'égalité les unes que les autres ! Encore une fois, on fait fi des différences et on apprend à vivre ensemble ! Youhou, deux ou trois licornes pailletées et le tableau sera parfait !



Je ne sais pas si les lecteurs de L'Assassin royal auront un avis unanime à ce sujet _et si ce n'est pas le cas, tant mieux ! mais la conversation houleuse entre Fitz et le Fou est à mon sens la plus émouvante sur les dix premiers tomes. D'une part, parce que le Bâtard au Vif avoue qu'il perd pied en comprenant qu'il ne connaîtra jamais à cent pour cent son seul véritable ami, et d'autre part parce que la déclaration d'amour du Fou est à la fois sobre et déchirante de désespoir.

"Nous aurions pu vivre toute notre existence sans avoir cette conversation. Tu viens de nous condamner à ne jamais l'oublier" 

  
Malgré la stagnation des aventuriers à Castelcerf, la tension ne se relâche pas et les épées sortent des fourreaux sans se faire prier quand c'est nécessaire. Les différentes formes de magie se téléscopent jusque dans les rêves de Fitz et de sa fille Ortie. Il ne manque plus que les dragons ! Mais ça, c'est pour le prochain épisode... A suivre mais sans se précipiter, car il ne reste plus que trois volumes à lire avant la fin... 





Robin Hobb. L'Assassin Royal 10. "Serments et deuils". 2003, parution française en 2004
Présente édition : Editions J'ai Lu, Coll. "Fantasy", 2014. 412 p. ISBN 978-2-290-34439-2
Illustration : Vincent Madras