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samedi 1 mars 2025

[BD] Maudit Victor - Benoît Preteseille (2011) / Sherlock Holmes n'a peur de rien - 1 - Baker Street - Pierre Veys, Nicolas Barral (2004)

Voici le compte-rendu de lecture de deux albums de BD (européenne, cette fois-ci), découverts grâce au podcast le One Eye Club. Je suis en train de me taper tous les épisodes mis en ligne depuis une dizaine d'années, ça donne quelque chose d'assez marrant d'écouter l'actu de la bande dessinée avec une décennie de recul !

Maudit Victor
Benoît Preteseille
Editions Cornelius, 2011



Tout commence par une lettre ancienne, trouvée dans un tiroir par quelqu'un qui fait du tri : elle nous raconte, bribes par bribes, le parcours étrange et tragicomique de Victor G., un jeune homme qui aurait été artiste peintre au XIX° siècle. 

Fasciné par l'oeil de verre prétendument magique de son oncle, le petit Victor se rend volontairement borgne, lui aussi. De cet acte irréfléchi vont découler des rencontres improbables et un destin complètement WTF. D'aventure en aventure, il va devenir peintre malgré son handicap, conforté dans ses aspirations par une artiste qui a elle-même un trou dans le ventre, avant qu'une nouvelle malédiction ne l'empêche de dessiner autre chose que des chevaux, ce qui est pas mal réducteur. Il arrivera tout de même à se faire une place parmi le gratin parisien cultivé, soutenu par une gentille comtesse... qui n'a peut-être pas misé sur le bon cheval. 

Maudit Victor est BD en petit format marrante, avec de belles planches... mais tellement expéditive (150 p.) que je reste sur ma faim. Le côté décousu de l'histoire, qu'on sent pleinement assumé, aurait pu avoir son charme si l'histoire de Victor s'était développée sur deux ou trois volumes, le temps qu'on en sache un peu plus sur le héros, et sur tous ces personnages secondaires intrigants qu'on croise une fois et qu'on ne revoit plus jamais ! 


Un OVNI a regarder passer, même s'il va beaucoup trop vite !

Sherlock Holmes n'a peur de rien - 1 - Baker Street 

Pierre Veys, Nicolas Barral

Delcourt, 2004



Tant pis si je l'ai déjà exprimé un tas de fois : Sherlock Holmes et son univers m'ont toujours laissée de marbre. Bizarrement je me dis encore que, peut-être, un jour, ça va changer, et je continue de m'accrocher à ses réécritures sans trop savoir pourquoi. Bien sûr, j'ai su admirer Dans la tête de Sherlock Holmes, l'incroyable diptyque en BD, et me laisser prendre par l'adaptation en série (celle avec Benedict Cumberbatch), mais ça ne va pas plus loin : l'atmosphère est trop sombre, trop glauque, trop sérieuse à mon goût. 

Du coup, je me suis quand même laissée tenter par le premier tome de la série BD Sherlock Holmes n'a peur de rien parce qu'à la différence des autres versions déjà rencontrées, elle est humoristique _et ne se prend pas au sérieux. 

On retrouve bien notre binôme traditionnel (Holmes la star de l'enquête, Watson l'éternel second), les lieux-clefs (Baker Street, les clubs..) et autres têtes emblématiques du folklore comme l'inspecteur Lestrade et Mre Hudson.. mais agrémentés d'un grain de folie fort appréciable. 

Qui a poussé Lord Beverege par dessus bord alors qu'il naviguait tranquillement sur la Tamise ? Pourquoi le colonel Norton est-il mort subitement ? Watson piqué par une méduse est-il toujours Watson ? L'album propose plusieurs histoires farfelues dans lesquels le célèbre Holmes a réponse à tout, se distinguant autant par son imagination débordante que par son sens de la déduction. 

Le mythe est bien revisité ! Avis plus que positif, il n'est pas exclu que je me m'attarde sur la suite !  

Même au CDI, ça passe ! 



jeudi 11 août 2016

Histoires de canassons : Les enfants d'Athéna - Evelyne Brisou-Pellen (2002)


Victime d'une bouffée de nostalgie après ma lecture de Liam et la carte d'éternité, premier tome de sa série à succès Le Manoir, j'ai poursuivi une (re)découverte non exhaustive de l'oeuvre d'Evelyne Brisou-Pellen. Ce fut l'occasion de tomber sur un petit roman historique publié en 2002 : Les enfants d'Athéna. 

Vous seriez pas un peu stressés, les loulous ?
L'histoire 


A Athènes au V°siècle avant J.-C, tout le monde n'a pas la chance d'être un fils de citoyen et de vivre dans une belle maison entretenue par des esclaves. Néèra, Daméas et Stéphanos en font l'expérience lorsqu'ils doivent prendre la fuite, suite à l'assassinat de leurs parents. Jusque là, les trois enfants coulaient une existence paisible auprès de leur jeune mère et de leur père, Alexos le maître potier ; même si les aînés de la fratrie sentaient planer une sourde menace. "Si vous apprenez ma mort, partez vite pour Eleusis, chez Gorgias, le fabriquant de lyres", leur avait dit le digne citoyen du dème de Céramique. L'artiste ne parlait pas dans le vent : c'est la tête retournée par la tristesse, par la peur et par de nombreuses questions sans réponses que Daméas prend la tête de l'expédition. Pourquoi leurs parents ont-ils été tués ? Quel est ce secret qu'il devrait connaître mais que son père n'a pas eu le temps de lui transmettre ? Qui va honorer les rites funéraires en son absence ?
Les voilà partis à la recherche de ce fameux Gorgias.


Bienvenue chez les Grecs (de l'Antiquité) !  

Toujours munie de la plume didactique qui lui est chère lorsqu'elle mêle la petite histoire à la grande, Evelyne Brisou-Pellen nous plonge dans l'univers de la Grèce antique. Elle utilise pour ce faire le regard de ces trois enfants tellement bien protégés jusqu'au drame familial, qu'ils n'en savent pas beaucoup plus que nous, lecteurs du XXI° siècle, sur leur propre société. Le procédé de l'auteur est efficace : on comprend vite que la vie quotidienne des Athéniens et de leurs voisins ne se résumait pas à boire du vin, chanter, ou courir à poil dans des stades. Aussi, même à l'apogée d'Athènes, où la notion de démocratie s'épanouit, d'importantes franges de la population ont intérêt à ne pas trop se faire remarquer ; parmi elles, les femmes, les esclaves, les étrangers et les paysans.

"Ah ben on est pas près de dormir sous cette tente, hein !"
Récolte des olives représentée sur une amphore grecque. Vulci. Vers 520 av. J.-C. 

Dans ce livre, Néèra est la première à faire des frais du patriarcat local : Daméos considère ouvertement sa soeur comme une bonne à rien et refuse de la solliciter quand une décision importante doit être prise. Elle-même n'ose pas s'imposer de peur de marcher sur les plates bandes de ceux qui ont le droit d'ouvrir leur gueule... Dommage qu'elle ne cherche pas tant que cela à s'extirper de son rôle de future pondeuse et qu'elle accepte son sort avec tant de conformisme. Mais n'est-ce pas le lot d'un grand nombre de filles conditionnées par leur éducation, encore aujourd'hui et partout dans le monde ? Voilà un aspect des Enfants d'Athéna qui gagnerait à être relu et approfondi en classe. D'ailleurs, sa rencontre avec Talos, l'ennemi spartiate, l'étranger, bouh! lui ouvrira les yeux : chez lui les femmes peuvent aussi être des guerrières et leur parole est écoutée. A la fin du roman, le jeune homme lui permettra peut-être d'échapper à cette existence de mère au foyer qui ne l'attire guère... après l'avoir monnayée..

Pourquoi pas, puisque donner de l'argent contre un être humain ne choque personne à Athènes : ça s'appelle tout bonnement l'esclavage. Au temps où les affaires tournaient bien, Alexos avait lui-même un paquet de serviteurs à la maison et à l'atelier _oh, très bien traités, selon les enfants. Les jeunes lecteurs réaliseront quelle importante part de la société représentaient ces femmes et ces hommes venus de loin ou simplement mal nés. Là encore, le parallèle pourra être fait avec bien d'autres civilisations, à des époques plus proches de leur présent.

Étaient susceptibles, entre autres, de devenir esclaves : les enfants "exposés", c'est à dire abandonnés par leurs parents biologiques pour des raisons diverses. Bien sûr, ils pouvaient aussi être adoptés par une famille, comme ce fut le cas de Stéphanos : tout n'était que question de chance et signes des dieux ! 
WTF ?
C'est le nom d'une équipe d'airsoft, apparemment...

Où est le canasson ? 


Eh oui vous l'attendez tous, la vieille carnasse qui justifie le titre de ce billet ! Elle arrive, ne vous en faites pas ! Au tout début de leur escapade, les trois enfants se rendent chez Gorgias ; malheureusement, ils arrivent trop tard : l'homme a été assassiné avant de pouvoir les prendre en charge. Sa femme les encourage à continuer leur route vers Corinthe où un certain Samion pourra les protéger de leurs poursuivants. A la nuit, ils sont hébergés par un couple de paysans mal intentionnés et heureux propriétaires d'une ânesse qu'ils maltraitent. Le petit Stéphanos est outré par leur méchanceté à l'égard de la bête ; heureusement, grâce à son don de communication avec les animaux, il va savoir que l'ânesse "Chrysilla" _ puisque c'est ainsi qu'ils l'ont nommée_ compte bien les accompagner dans leur aventure. 


Photo piquée ici : http://www.caradisiac.com/Dans-le-91-une-anesse-vient-remplacer-le-camion-poubelle-91268.htm

Les aînés sont d'abords très réticents à s'encombrer d'un animal, avant de revoir leur jugement : un âne est un attribut du marchand ou du paysan, non du citoyen. Il représente donc pour eux un excellent camouflage. De plus, Chrysilla annonce les changements de temps en marchant de travers à l'approche de l'orage, par exemple : ça peut servir, au cours d'un voyage initiatique tel que celui des trois enfants d'Alexos et de leur copain le Spartiate. Plus intéressant encore, elle se montre décisive en expédiant en enfer un ennemi des enfants, d'une simple ruade : pratique aussi ! Enfin, Talos la soustraira à ses nouveaux propriétaires... pour avoir un prétexte de reprendre contact avec eux en la restituant. Ici, l'ânesse est vraiment le catalyseur de l'action, même si elle nous est présentée comme un personnage secondaire, rarement placé au premier plan. En temps que fidèle protectrice des gentils enfants et parce qu'elle est dotée d'un coup de sabot meurtrier, Chrysilla gagne la carte Hearthstone "Chevalier de guerre cuirassé". Parce qu'elle le vaut bien !


Edition utilisée :

BRISOU-PELLEN, Evelyne. Les enfants d'Athéna. Le Livre de Poche Jeunesse, 2007. Coll. "Roman historique". 224 p. ISBN 978-2-01-321973-0


dimanche 1 mai 2016

Histoires de canassons : Je m'appelle Holly Starcross - Berlie Doherty (2001)


J'ai eu envie d'ouvrir une série "Histoire de canassons" consacrée aux romans pour la jeunesse où il est question de chevaux et/ou d'équitation. On a tous, dans notre entourage, une copine qui aime les chevaux ; moi oui, en tous cas :) et la passion prend souvent sa source dès l'enfance. Du coup, ça pourra peut-être vous servir.

Par contre, autant vous prévenir tout de suite : je ne sais rien des chevaux, et j'ai longtemps eu une représentation négative du sport qu'est l'équitation. A savoir, une activité de richous. Merci Sacha ! qui m'a permis de m'accrocher plus longtemps que prévu à ce cliché. Sacha, c'était un petit bourge du Mirail qui m'a beaucoup emmerdée pendant toute une année scolaire. Ce connard en herbe (ou en avoine, ahah) était un ange avec le reste du personnel éducatif, ce qui lui assurait de pouvoir me faire des sales coups sans qu'on le soupçonne une seule seconde. En contrepartie, je le surnommais Sachatte, pour son plus grand agacement. Ce gamin excellait dans ce sport ; il s'entraînait dur et ça payait. Il n'en était pas peu fier, et il pouvait se le permettre ; je le lui accorde. Bref, s'il ne s'est pas fait aplatir la tronche par un bec de gaz, il doit avoir dans les 18-19 ans. Alors, Sachatte, si tu passes un jour par là... n'oublie surtout pas de te raser, et n'abuse pas du Jockey !


Salut Sachatte !

Afin d'inaugurer cette série d'"histoires de canassons", il sera question du roman Je m'appelle Holly Starcross, écrit par Berlie Doherty, prof anglaise et auteure de nombreux romans pour enfants. Après l'avoir lu, je me rends compte qu'il n'est pas très représentatif dans sa catégorie, mais... ce petit ouvrage a des qualités insoupçonnées et il est beaucoup plus profond que je ne le pensais !



L'histoire 



Holly a quatorze ans et, comme beaucoup d'enfants de son âge, elle ne sait pas vraiment qui elle est. Qu'est-ce qui cloche chez elle ? Alors que tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, elle se rend bien compte que son humeur maussade ne la quitte jamais vraiment. Tout l'énerve et personne ne lui paraît digne de confiance. Pourtant, lorsqu'on a une mère présentatrice de télé connue et admirée dans toute l'Angleterre, un beau-père qui joue les potes, des petits frères et soeurs pénibles par définition mais pleins de vie, une meilleure copine qui tient la route et un ordinateur connecté à Internet dans sa chambre, est-ce qu'on a le droit de se plaindre ? On pourrait dire que non... à première vue. En réalité, Holly souffre de l'absence de son père. Huit ans plus tôt, ses parents se sont séparés et sa mère a subitement fui la maison familiale pour s'installer avec un autre homme, l'emmenant avec elle sans lui donner aucune explication. Depuis, la pilule ne passe pas pour la fille du premier mariage. Elle ressent le besoin d'en savoir plus sur ce père dont elle n'a plus aucune nouvelle, et s'efforce vainement de comprendre la logique de sa mère à l'époque. Mais la célèbre Mrs Murray s'enferme à double tour dans le silence lorsque Holly la questionne... Heureusement, le mystérieux Zed et ses e-mails rassurants parviennent, à mettre un peu d'ordre dans le bazar infernal qui l'agite. Un jour cependant, la terreur envahit les couloirs du collège : des filles remarquent qu'un rôdeur passe ses journées près de l'école, planqué dans sa vieille voiture cabossée. Il paraît qu'il cherche une certaine Holly...


Et sinon, quand est-ce qu'on parle canassons ? 

"Où est le cheval dans l'histoire ?" me direz-vous plutôt, si vous êtes du genre poli. On y vient, on y vient. Le type qui tourne autour de l'héroïne n'est autre que son père, qui semble enfin avoir retrouvé sa trace après des années et des années de recherches infructueuses. Avec l'accord de sa fille, il l'"enlève" afin de la ramener "à la maison". La maison, c'est la ferme isolée de Noedale, dans le Derbyshire où il élève ses chevaux avec passion. Il y mène la vie simple et sans surprise qui lui plaît mais qui a fini par rendre sa femme malheureuse, petit à petit, jusqu'à ce qu'elle pète un câble... Holly n'a plus beaucoup de souvenirs de cet endroit ; la plupart renaîtront au fil de leur périple, notamment celui de la jument Dixie. Elle se rappelle alors le bien être qui l'envahissait lorsqu'elle était au milieu de ces grandes bêtes et qu'elle copinait avec Rosa, "son" poulain. O combien, déjà, elle les préférait à sa mère ! L'escapade de la jeune Holly et de son père prendra fin à l'issue d'une balade à cheval riche en émotions pour tout le monde.

Sur ce, interlude Petit Poney.
Désolée, j'ai encore trop de mal à ne pas me moquer. Mais j'y bosse ! 


Pire que les gosses 

L'inévitable confrontation entre Diane, la mère, et Phil, le père, sera l'occasion de souligner une réalité souvent peu osée en littérature de jeunesse : l'immaturité des adultes. En effet, les parents de la jeune Holly Starcross sont tous deux des enfants : l'un vit dans son monde de chevaux, l'autre veut punir son ex-mari d'avoir fait passer les animaux avant son confort en se barrant avec leur fille et en imposant à cette dernière d'"oublier" son père. En réponse à cela, le premier enlève la gamine pour que son ex-femme "voie ce que ça fait". C'est par pur égoïsme que Diane a refusé que Holly garde contact avec son père ; l'ultimatum qu'elle pose ensuite à sa fille, à savoir, choisir de vivre avec son père ou avec sa mère, ne vise qu'à piéger l'éleveur de chevaux : pour sûr, il ne s'en sortira jamais avec une ado à charge ! Le fait est que l'homme prend la fuite avant que leur fille ait pu donner une réponse, pour la plus grande joie de la mère qui se met à pérorer "ah, tu vois ! pas de couilles au cul !" Dans certains cas, la conciliation n'est pas possible, même des années après le divorce ! Alors la seule qui puisse faire son choix, de façon neutre, en tenant compte de ce qu'elle veut, elle (car ça, tout le monde s'en fout apparemment...), c'est Holly ! Pour quitter en paix le monde de l'enfance, elle a besoin de connaître son histoire, et celle de sa famille ; son père aura le mérite de bien vouloir répondre à ses questions (et d'être en mesure de le faire), même si l'homme de la campagne n'est pas exempt de tout reproche.

Ok, ils ont su se mettre d'accord pour appeler leur fille Houx.
 Par contre un divorce à l'amiable c'était trop pour eux...

Le choix  

Ok, Phil ne s'embarrasse pas de manières et offre même une bouffée de zénitude plus qu'appréciable pour l'adolescente sous pression : on va ou on veut, et après on verra. Voilà un style de vie auquel Holly n'est pas vraiment habituée, elle qui doit s'occuper des jumeaux, de Zoé, elle qui doit se montrer digne de sa mère, elle qui est bien trop grande pour qu'on la console quand elle pleure. L'espace de quelque jours, elle redevient la fille unique d'un père qui lui dit qu'elle lui a manqué, qu'elle est jolie, que ses idées sont super... Bref, la revoilà au centre de l'attention, et ce n'est pas pour lui déplaire. Mais, aussi improbable que ce soit, Holly a vite la nostalgie de la maison ; et surtout de Zoé, la petite dernière de la fratrie. Elle s'en ouvre à ce père qu'elle connaît si peu, introduisant avec classe et justesse la question du handicap. Lorsqu'on apprend à travers son regard qui se cache derrière le mystérieux Zed, on se dit que le choix de la raison s'impose... Sauf qu'on n'est pas à sa place. A vrai dire, ce roman est curieux : on a l'impression que tous les éléments sont réunis pour que le destin de l'héroïne tourne à la catastrophe, et le choix de la première personne dans la narration renforce cette idée : des ados insouciantes, un rôdeur qui les mate, un mystérieux correspondant virtuel bon pour les déclarations d'amour, une voiture en panne, des gares désertes, un hôtel mal-famé... Et pourtant... rien ne se passe. Les seules aventures dignes de ce nom sont celles appartenant à la "mémoire familiale" des ancêtres de Holly Starcross, que son père lui transmet petit à petit, à chaque étape de leur parcours.. Que va décider Holly ? Retourner chez sa mère ou rester à la campagne avec sa famille paternelle ? Le voilà, le suspense...

Vous l'aurez compris, j'ai été très agréablement surprise par ce petit roman que je pensais orienté sur le nombril d'une ado geignarde amie pour la vie avec les chevaux... et qui s'est révélé à mes yeux comme une quête d'identité, une réflexion sur le passage à l'âge adulte. Ne vous arrêtez pas à la couverture, qui est très jolie mais qui sonne un peu midinette, et plongez-vous dedans !

Je m'appelle Holly Starcross a fièrement gagné son badge Licorne de Brume, le label des jeunes lecteurs et lectrices perchés qui cogitent !




DOHERTY, Berlie. Je m'appelle Holly Starcross. Le Livre de Poche Jeunesse, 2005. Coll. "Mon bel oranger". ISBN 2-01-322018-9




mercredi 29 juillet 2015

Alice Écuyère - Caroline Quine (1959)


Parce qu'il faut croire que j'aime bien les chocs thermiques, je suis passée directement de Brainless (Jérôme Noirez, 2015) à Alice écuyère publié en France en 1959 et signé Caroline Quine. Ce livre pour enfant traînait dans ma chambre depuis très longtemps et je me suis demandée pourquoi je ne l'avais jamais lu. En l'ouvrant, la raison de mon mépris pour ce vieux bouquin à la couverture ocre et étoilée, paru dans une vieille collection des Editions Hachette _ "Idéal Bibliothèque" m'est revenue à l'esprit : je n'ai jamais beaucoup aimé cette Alice ! 



  
A mes yeux, Alice Roy était une héroïne passablement énervante ; je devais la jalouser un peu, inconsciemment. Blonde, grande et svelte, cette fille américaine avait un père juriste, une gouvernante et pratiquait l'équitation : c'était donc une grosse bourgeoise et il est certain que mes parents n'auraient pas voulu que je parle à cette fille de RPR, si par malheur elle avait existé pour de vrai ! Comme si cela ne lui suffisait pas d'être née avec une cuillère d'argent dans la bouche, cette petite bêcheuse se disait elle-même "détective amateur", assez douée pour résoudre les énigmes en tout genre et il faut avouer qu'elle savait tout faire mieux que tout le monde sans avoir appris quoi que ce soit. Dans Alice Ecuyère, par exemple, Alice remplace une acrobate qui s'est pété la cheville et s'en tire presque mieux que l'artiste elle-même lors de la représentation alors qu'elle a à peine bossé le numéro une heure avant ! Toujours entourée d'un parterre de personnages médiocres en extase devant ses talents, cette fille me paraissait décidément insupportable ; le processus d'identification, fort important chez les jeunes lecteurs, n'avait pas opéré sur moi et j'ai laissé cette blondasse croupir dans l'ombre en ayant le sentiment de rétablir un certain équilibre social.


L'histoire

Un jour, Alice reçoit de sa tante Cécile un beau bracelet en or agrémenté de cinq petits chevaux qui pendouillent. Ah ces riches, ils peuvent pas s'empêcher se s'offrir des breloques ! Le bijou aurait appartenu à une artiste de renom. Pendant qu'elle se prépare pour sa leçon d'équitation, le cirque Sim s'installe en ville pour quelques jours : voilà un peu d'animation en perspective. C'est avec une excitation non dissimulée qu'Alice accompagne le petit voisin à la parade des artistes et des animaux ; or, au cours de la procession, un clown vient la voir, intrigué par le bracelet : où l'a-t-elle trouvé ? Il dit connaître toute l'histoire qui se cache derrière lui, et elle n'est guère réjouissante... En même temps, la jeune fille remarque que le patron du cirque Sim, M. Karl, a l'air d'être un beau connard et que Lolita la petite trapéziste qui tient lieu de mascotte tire un peu trop la gueule pour que ce ne soit pas douteux. Une enquête s'impose pour Alice !

Crazy horse !


Au cirque Sim, le ver est dans le fruit depuis longtemps. Karl règne en tyran sur sa troupe en menaçant tout le monde de licenciement pour le moindre pet de travers. Par cette méthode, il entend nouer les langues de ceux qui connaissent ses entourloupes. L'homme a fait croire à Lolita que ses parents, tous deux trapézistes, étaient morts en se réchant la gueule pendant un spectacle et qu'il l'avait recueillie ; sauf que pas vraiment. Lola, la mère de Lolita, serait encore de ce monde et vivrait quelque part en Europe. Pour aller jusqu'au bout de ce secret de polichinelle qui hante le cirque, c'est même elle qui aurait revendu le bracelet aux petits chevaux pour se faire quelques sous.

Aujourd'hui, Lolita veut fuir le cirque et son tyran M. Karl pour se marier avec le clown Pedro. Mais avant cela, elle aimerait revoir sa mère... et puis récupérer son héritage aussi, s'il y en a un, tant qu'à faire ! Alors elle sollicite Alice Roy _qui d'autre ? pour accélérer le mouvement. De son côté, Karl n'apprécie guère la présence constante de cette fille à papa autour de ses caravanes...

Elle fait trop sa meuf !!


Enquête, spectacle et grande liberté 

On ne va pas se mentir, Alice et ses amis ont vieilli. Leurs dialogues, leurs préoccupations d'adolescents et les micro-blagues que l'auteur nous fait dans certaines mises en scène ne parleront pas beaucoup aux lecteurs d'aujourd'hui. Dans le meilleur des cas, ils se foutront grave de la gueule des personnages _et cette touche comique non voulue, due au simple vieillissement de l'oeuvre, me plait toujours autant.

Pourtant, si Alice écuyère prête à rire, il faut bien reconnaître que ce roman pour enfants fait honneur à la bibliothèque verte car l'action est au rendez-vous du début à la fin, et l'enquête est bien menée. Bien sûr, l'héroïne bénéficie de quelques retournements de situation et d'heureux hasards très capillotractés, mais sa vivacité d'esprit et son "expérience" des "malfrats" fait plaisir à lire. On comprend que la série des Alice ait eu autant de succès auprès des jeunes dans les années 1960-1970 et suivantes. A présent, l'effort d'adaptation que ceux d'aujourd'hui doivent fournir est plus important, à tel point que les aventures d'Alice prennent une dimension presque historique : de la même manière qu'on se sent téléporté dans une autre ère lorsqu'on lit les aventures de Sherlock Holmes et de Hercule Poirot, Alice nous plonge dans les Etats-Unis de la première moitié du XX°siècle, une époque où l'on s'envoie des télégrammes et où on court chez sa mère pendant des bornes pour passer un coup de fil.

C'est quoi cette batte de baseball ??


Bien qu'elle soit effectivement douée, Alice est quand même extrêmement libre de ses mouvements. Ok, elle a dix-huit ans, mais quand même. Parallèlement, les trois amis auxquels elle fait appel dans cette aventure se montrent extrêmement dévoués et disponibles. A croire qu'ils n'ont pas de vie. Marion et Bess s'occupent sans broncher des tâches ingrates de secrétariat, telles que sous-tirer une autorisation au père d'Alice par harcèlement téléphonique ou prévenir la gouvernante que tout va bien, tandis que la star du livre fait des galipettes sur son cheval et récolte les lauriers. La petite Bess, présentée d'entrée comme une fille boulotte un peu superficielle, par rapport à sa cousine Marion garçon manqué _donc sérieuse, fiable, sportive, gouine, entreprenante, forcément... est celle qui se fait le plus avoir. En effet, elle se retrouve bien malgré elle à jouer les doublures de fortune lorsque Alice doit quitter momentanément le cirque pour les besoins de l'enquête. Quant à Ned Nickerson, le "camarade" d'Alice (comprendre : son mec), il est juste bon à protéger sa dame quand le danger se manifeste. Le reste du temps, elle n'hésite pas à le renvoyer subtilement voir ailleurs si elle y est.

Enfin, James Roy, le père d'Alice, est un père extrêmement cool pour l'époque. On sait qu'il est "avoué" _elle le dit tout le temps, qu'il est plutôt riche, et on remarque qu'il a une confiance infinie en sa fille :
"Papa, je peux remplacer l'acrobate du cirque, ce soir ? _Oui pas de problème !"

"Papa, on peut aller à Londres, demain ? C'est pour faire passer un message à la maman de Lolita, qui est peut-être morte, en fait ! _ Oui bien sûr, je peux même venir avec toi, je t'aiderai à la chercher !"

"Papa, on peut ramener la maman de Lolita ? Mais on n'ira pas à New York directement, j'aimerais bien qu'on fasse un détour d'une demi-journée pour brouiller les pistes... _Oh mais quelle excellente idée !"

Du rêve en barres pour les gamins !  

Alice et le méchant communiste

Idées reçues
    
Par curiosité, j'ai fait quelques recherches sur Caroline Quine et la série des Alice, via Google et Wikipedia, comme les gamins ! Parce que merde ! c'est les vacances ou pas ? Eh bien j'ai appris des choses, voyez-vous.

Dans ma tête, Alice faisait partie de la littérature de jeunesse 100% française. Je pensais que l'auteure avait voulu faire dans l'exotisme en situant l'histoire aux Etats-Unis, mais en fait, pas du tout : ce sont les noms des personnages qui ont été plus ou moins francisés. Ainsi, Nancy Drew devient Alice Roy dans la version traduite pour le petit public françois. Si cela vous intéresse _moi pas trop, je vous l'avoue, voici un site dans lequel vous pourrez trouver toutes les correspondances : http://alicebooks.free.fr/. Merci Wikipédia ! On peut dire ce qu'on veut sur cette encyclopédie collaborative, mais si je n'avais pas lu la liste des sources qui ont servi à composer l'article "Alice Ecuyère", je n'aurais peut-être jamais trouvé ce site ! Bref, on va pas faire un débat Wikipédia maintenant.

Autre surprise : ils sont plusieurs dans la  tête de Caroline Quine !! En fait, Carolyn Keene (pour les anglophones) n'est pas une seule et unique personne. C'est une sorte de pseudo collectif derrière lequel se cachent plusieurs écrivains. Dont Harriet S.Adams, véritable auteur d'Alice Ecuyère. C'est quand même elle qui nous intéresse aujourd'hui !


Ca fait du bien de pouvoir mettre un visage derrière un nom.

Quoique...

Que dire pour conclure, sinon que j'ai essayé plusieurs fois d'imaginer la tête de mes élèves devant les prouesses d'Alice Roy et de ses copains-esclaves versus un M. Loyal qui menace les clowns de les virer et un palefrenier aigri qui essaie d'étrangler les gens avec des fouets décoratifs. A chaque fois j'ai beaucoup ri.

Si vous avez eu un coup de cœur en lisant ce billet _je vois pas trop comment ce serait possible, mais bon, tout arrive : il est en vente sur e-bay !


CAROLINE QUINE. Alice Ecuyère. Hachette, 1966. Coll. "Ideal Bibliothèque". 186 p., ill. Trad. Hélène Commin.