samedi 29 juin 2019

C'était pas mieux avant.

Une douzaine de poussins multicolores attentifs aux moindres gestes de trois poules d'âge respectable à la fois impressionnantes et rassurantes. Voilà ce que m'évoque le tableau de cette première rencontre-débat entre les bénévoles de l'association locale des retraités et quelques uns de nos élèves. 

La thématique du jour est : "l'école, c'était comment, avant ?" 

Au CDI, on a disposé les tables en U , on a rapproché le tableau blanc à roulettes, en prenant soin de laisser un passage pour les profs de sport et leur matériel rangé dans la réserve (ouais, longue histoire...), on a sorti les aimants.

Autant de signes qui ne trompent pas les habitués du lieu : aujourd'hui, il va se passer un truc. 
Dehors il s'est mis à neiger, histoire d'apporter un peu plus de magie à l'événement. 

Christmasland

Les intervenantes ont prévu de parler de leur propre expérience de l'école et de l'évolution de la ville, photos et cahiers d'époque à l'appui, avant d'amener les enfants à s'exprimer sur leur quotidien. La richesse de leur parcours et le soin qu'elles ont mis à préparer la séance force l'admiration. Les élèves ne s'y trompent pas, ils ont plein de questions. Comme on pouvait s'en douter, les mythes autour des punitions et châtiments corporels les intéressent tout particulièrement, bande de vautours amateurs de peaux mortes ! 




"_Madame, j'ai une question ! (En même temps, il a toujours une question, lui !). C'est vrai que les maîtres vous giflaient et qu'ils vous tapaient sur les doigts avec une règle ?

La réponse catégorique de l'une des intervenantes me fait grincer des dents...
_ Mais nooon, jamais de la vie ! En France, en tous cas, ça ne se fait plus depuis bien longtemps ! Ca arrivait peut-être dans les années 1800, mais nous, on ne nous a jamais on ne nous a frappé à l'école ! 
_ On est vieilles, mais pas à ce point, hihihi... 

Ah ouais ! Elles sont sérieuses ? Eh bien il faut croire que le 24 est une contrée aussi retirée de la civilisation qu'en retard sur son temps, parce que ça se faisait très bien dans les années 1990, et même 2000 ! Pendant quelques secondes, j'ai envie de débarquer au milieu de leur barda, de tout balancer par terre, même leur porte-plume, SURTOUT leur porte-plume de merde, et de leur demander quel intérêt elles ont à passer sous silence tous ces pervers, tous ces mal baisés qui ont canalisé les frustrations de leurs vies ratées à taper sur des gosses pendant des dizaines d'années. Au nom de "l'éducation", "pour le bien de tous", soi-disant. 

Pourquoi ce déni ? Je me réjouis sincèrement qu'elles n'aient pas été bastonnées, mais enfin ! c'est impossible qu'elles ne sachent pas ! 

J'ai eu envie de leur dire qu'à chaque fois que je passe en courant près de chez l'enflure de truie d'instit qui était censée apprendre l'écriture à ma soeur, mais qui lui a malheureusement fait entrer dans le crâne qu'il était normal et acceptable de se faire violenter et violer, je perds la boule et je me sens inspirée. 
Je crois que je ne serai jamais complète tant que je n'aurai pas fait baigner cette bonne femme dans son sang. 
Je crois que je ne serai jamais complète car, évidemment je ne passerai jamais à l'acte.


Alors, comme toujours, je suis restée bien sagement assise derrière mon bureau avec ma listes d'excellents prétextes pour ne pas bouger : ça ferait flipper les petits, ça n'apporterait rien au débat, et puis je me suis engagée à ne pas intervenir afin de ne pas fausser l'échange entre les élèves et les bénévoles. Il serait irrespectueux de contredire des personnes qui ont bravé la neige pour dialoguer avec la nouvelle génération. Au fond, je sais très bien que je me suis tue parce que j'ai pas eu le courage d'ouvrir ma gueule, cette fois-ci. 

mercredi 12 juin 2019

MANGA - One Punch Man - Saison 1 (2015)


Après avoir boycotté cette plateforme de films et séries pendant des mois, je me suis abonnée à Netflix comme une bonne bourgeoise. Il n'y a encore pas si longtemps, je me demandais comment on pouvait être assez con pour tomber dans le jeu du streaming payant... force est de constater que j'ai suivi le mouvement sans trop lutter contre. Bref, l'anime One Punch Man m'a fait de l'oeil.   


L'histoire

One Punch Man a pour décor un univers contemporain fictif mais réaliste, où les hommes sont répartis dans des villes désignées par une lettre de l'alphabet et où les monstres pullulent, menaçant sans cesse les habitants. Afin de rendre le monde vivable, des super-héros "officiels" recrutés sur examen et classés par niveau de compétences quadrillent les rues ; une "Association" des Super-héros _chargée de repérer les dangers potentiels et de déterminer leur intensité avant d'envoyer le héros adéquat sur les lieux_ les pilote autant qu'elle les surveille. Belle organisation.  

Saitama est un jeune chômeur de la ville Z en passe de perdre goût à la vie. Alors qu'il sort d'un entretien d'embauche peu concluant, il rencontre le monstrueux Crabotaure, "l'homme qui a mangé trop de crabe". L'homme-crabe veut d'abord le bouffer mais il renonce, déstabilisé par l'air complètement blasé de Saitama. D'ailleurs, il a mieux à faire : il est à la recherche de l'enfant "au menton fendu comme un cul" qui a eu l'audace et l'inconscience de gribouiller des tétons sur sa carapace pendant qu'il faisait la sieste. Foi de crustacé, dès qu'il le retrouve il lui fait sa fête !




Quelques minutes plus tard, le chômeur croise l'enfant en question sur son chemin, et décide de prendre sa défense, bien qu'il soit laid et qu'il ait cherché la merde. Un combat difficile opposera Crabotaure et Saitama, à l'issue duquel le jeune homme découvrira sa vocation : devenir un super-héros. 

Cent pompes, cent squats, cent abdos et dix kilomètres de course à pieds tous les jours : voilà l'entraînement que s'impose dès lors celui qui va bientôt devenir One Punch Man. Ce programme intensif rendra Saitama chauve avant l'heure mais portera ses fruits, puisqu'il sera dès lors capable de défoncer n'importe quel monstre en un seul et unique coup de poing ! Si son efficacité ne peut que susciter l'admiration, le nouveau héros est surtout frustré de gagner si facilement et de ne jamais pouvoir prendre plaisir au combat.




Heureusement, de nombreux énergumènes vont lui donner du fil à retordre... et les pires ne seront pas forcément des monstres !

En effet, le petit monde de One Punch Man n'a rien de celui des Avengers, où les héros s'allient d'office contre les forces du Mal sans se poser de questions. Ici, c'est du chacun pour soi, ou presque. On aime la rivalité, on respecte son quota de combats hebdomadaire sous peine de radiation de l'Almanach des héros _Pôle Emploi bonjour !, et on n'hésite pas une seconde à marcher sur la tronche du copain pour monter au classement. Selon moi c'est la grande originalité de cet anime : on a l'impression que Saitama et son acolyte Genos se battent plus contre le système que contre les "méchants" ! Au final, si j'ai été séduite par ce manga qui n'est pourtant qu'une succession de bastons inévitablement dominées par les personnages principaux, c'est parce qu'il tourne en dérision les Superman, Wonderwoman imbattables et propres sur eux et arrive presque à en faire des anti-héros.

Du coup, j'ai voulu faire un petit top 8 des héros les plus mémorables / drôles / originaux que le spectateur croise dans la première saison. Parmi la ribambelle de musclés rencontrés après les douze épisodes, voici les touilles que je retiendrai, selon mes critères tout à fait subjectifs et bien éloignés de ceux validés par l'Association des Héros !   

1) Saitama, parce qu'il fallait bien qu'il arrive premier quelque part ! 

One Punch Man a beau avoir réussi à sauver le monde à plusieurs reprises, on ne se souvient jamais de lui ! D'abord parce qu'au début de l'histoire, son activité n'est pas "déclarée" et par conséquent, il n'apparaît pas dans le registre des Super-héros. Par la suite, il passera l'examen idoine mais, bizarrement, ne sera reçu que de justesse et la population ne le reconnaîtra que comme un simple héros de classe C. Pire, dans l'épisode 7 (L'apprenti suprême !), on lui refusera les lauriers puisqu'en explosant une météorite tout près de rayer la ville Z de la carte, il fera de nombreux SDF... les multiples débris enflammés du missile céleste tombant sur les rues et les habitations. Son exploit en demi-teinte lui vaudra d'être mal vu par les êtres humains lambda et son collègue Tiger Marcel (voir plus bas) tentera de le faire culpabiliser. Etre bien intentionné ne suffit pas toujours !


Même si l'on fait abstraction de son mauvais karma, Saitama sort du stéréotype du héros hyper musclé et reste profondément humain, bien qu'il se lamente de ne jamais rien ressentir de positif comme de négatif. Ce gars plein de flegme mène une vie simple de célibataire _jusqu'à ce que son disciple Genos ne s'incruste chez lui, apprécie de rester bien au chaud dans son appartement pour lire des mangas, ne semble pas pressé de se retrouver avec une fille dans les pattes pour le parasiter, sort pour faire quelques courses, cuisine des algues, se fait des omelettes et ne se prend pas le chou. Même le "secret" de sa puissance n'est pas ouf, puisqu'il se résume à un programme de musculation et à une activité d'endurance que des milliers de sportifs dans le monde doivent suivre quotidiennement, dans la vraie vie.

2) Genos, le cyborg justicier... 

... mais aussi le gendre idéal. 


Le jeune Genos, 19 ans, apparaît dès le deuxième épisode de la saison 1 et devient dès lors le deuxième personnage incontournable de la série après Saitama. Se proclamant "cyborg justicier", il poursuit une quête personnelle depuis qu'un robot maléfique a décimé sa famille, et voue un culte au bon scientifique qui l'a protégé et transformé en cyborg à l'issue du drame. C'est pour lui et pour ses proches qu'il s'est donné pour mission de devenir un héros ; aussi voit-il en One Punch Man, à peine plus âgé que lui, le formateur idéal, et décide de s'accrocher à lui comme une tique à un chien.

Dans un premier temps, le super-héros ne voit pas d'un très bon oeil l'intrusion de ce gamin gentil mais incapable de mettre un filtre à ses pensées...

S1-E2
"Maître, quel équipement utilisez-vous ?
_Ben... Aucun...
_Pourtant vous portez bien un casque couleur chair... 
_Un casque ? Ben non, c'est mon crâne ! 
_ Voilà qui est étrange, vous êtes bien trop jeune pour souffrir de calvitie..." 

et pourtant, il vont rapidement constituer un binôme inséparable, quoi qu'ils en disent. Parce qu'il allie fort bien sa perfection robotique à ses qualités humaines, il a la faculté de se mettre tout le monde dans la poche. Lors de l'examen, il supplantera son "maître" sur tous les plans, au point d'intégrer directement la prestigieuse "Classe C" sur l'échelle des super-héros, tout en restant humble et attentif aux pseudos conseils de One Punch Man. Sa jeunesse l'amène cependant à commettre quelques imprudences par excès de bravoure, au point de se faire régulièrement arracher les jambes et les bras. Mais après un tour sur le billard entre les mains du bon technicien muni du bon tournevis, on le retrouve comme neuf.


3) Roulettes Rider, "le héros sans permis"

Nous le rencontrons pour la première fois dans l'épisode 4, "Le ninja des temps modernes" si je ne me trompe pas. A ce moment-là, Tête d'enclume et son Gang des Chauves Sourires font du grabuge autour d'eux, décidés à mener leur projet de destruction des symboles de richesses. One Punch Man s'intéresse peu à leur délire jusqu'à ce qu'il se rende compte que ces terroristes ont le crâne rasé, exactement comme lui. Voilà qui est fâcheux : si jamais la population venait à faire des amalgames, et à le coffrer comme un vulgaire "méchant" ? Parallèlement, plusieurs héros sont sur le pont et comptent arrêter les agissements des Chauves Sourires, dont Roulettes Rider... 


Eh ouais, Roulettes Rider est un super-héros cycliste ; courtois, poli, il porte bien son casque (contrairement à moi, j'avoue) respecte le code de la route et s'arrête au feu rouge même lorsque les bourrins de monstres qu'il a dans le viseur s'apprêtent à défoncer les barres d'immeubles situées quelques mètres plus loin. 


"Halte là, criminels !"
_ Oh regardez ! C'est Roulettes Rider, on est sauvés !"
30 secondes plus tard : 
Et à la fin de l'épisode : 
Tiens, bizarre, j'avais pas franchement l'impression que c'était le bras, son problème..
Sans démériter, sans voler sa place de modeste numéro 1 de Classe C, Roulettes Rider fait son travail et file parfois de bons coups de main à Saitama. Le "héros sans permis" réussit même à bâtir son petit fan club, au prix de gamelles et de coups qu'il sent passer, mais dont il se remet toujours ; du super-héros honnête qui n'oublie pas d'où il vient (sûrement de pas très loin, puisqu'il se déplace uniquement en deux roues) et qui refuse la promotion en classe B pour des raisons obscures. Soit j'ai loupé l'info, soit on en saura plus dans la saison 2, soit on s'en fout. Bref, c'est mon petit préféré. 
  
Allez, puisqu'on est dans les pédales, parlons un peu de ... 

4) ... Priprisonnier, le quota LGBTQI+A%PI=3,14......

Taulard, gay, pervers sexuel à l'affût d'éventuels "petits chéris" plus ou moins consentants, tshirt moulant décoré d'un gros coeur rose pétasse, techniques de combat en tenue d'Adam ("l'angélique style")... Il semblerait que le personnage de Priprisonnier porte à peu près autant de clichés que de muscles. 


Sachez-le, rien n'agace plus Priprisonnier que de voir des monstres marins tenter de défoncer des super-héros athlétiques à belle gueule. Le reste de l'humanité peut bien aller se faire enc**** chez les Grecs. D'ailleurs, on se rend bien compte au fil de la série que les différents héros ne se lancent pas dans la baston par pure envie de faire triompher le Bien, mais, comme on l'a vu plus haut, parce que l'Association les "place" sur des attaques en fonction de leur niveau et de leur secteur géographique. Maintenir l'ordre et la sécurité est leur emploi, rien de plus. 

5) Tatsumaki, la plus vénère 

Insupportable fille aux cheveux verts, aussi arrogante qu'hyperactive, Tatsumaki est efficace à sa manière, il faut bien le reconnaître. Je ne sais pas trop quoi dire sur cette héroïne à l'ego surdimensionné qui braille plus qu'il n'agit, mais c'est l'un des seuls personnages féminins de la série. J'espère de la figure de Tatsumaki sera plus exploitée dans la saison 2. 
    


6) Moustachute, élégance et courtoisie 

Juste pour sa classe et sa moustache, mettons à l'honneur cet épéiste hyper classe d'âge respectable, qu'on voit le temps d'un ou deux épisodes, guère plus, mais qui montre que l'expérience d'une vie pèse aussi son quintal dans la bagarre. 



7) Chien de Garde Man 

J'ai pas souvenir de l'avoir vu faire quoi que ce soit dans aucun épisode, mais sa tenue est tellement WTF (même pour moi), qu'il me semblait important de l'évoquer. 


Cerise sur le gâteau, il me fait penser à Walid, le personnage de la série Les SEGPA qui ne se sépare jamais de son pyjama crocodile. 



8) Tiger Marcel 

Simplement parce que le héros beauf vient d'être inventé, il faut le savoir !  


La prochaine fois, je ferai un top 10 des méchants car ils nous offrent eux aussi un potentiel exploitable. 

Vous l'aurez compris, One Punch Man réussit à captiver non pour la richesse de son intrigue _ on suit le parcours d'un type aux pouvoirs incroyables qui tentent de surpasser d'autres types ultra-puissants en jouant du poing..., mais parce que ce seinen ne se prend pas au sérieux. Le second degré et la dérision se cachent un peu partout, apportant de la fraîcheur à une action parfois prévisible et des couleurs aux personnages ; cela explique sans doute pourquoi l'anime disponible sur Netflix depuis peu semble déjà profiter d'une belle popularité. 


One Punch Man 
Auteur manga : ONE 
Réalisateur anime : Shingo Natsume 
Studio Madhouse - Anime Digital Network 
2015 


Merci au Wikia du manga, j'ai piqué beaucoup de photos chez vous ! 
 https://onepunchman.fandom.com/fr/wiki/Wikia_One_Punch-Man 





dimanche 5 mai 2019

Helstrid - Christian Léourier (2019)


Merci à Babelio et aux éditions Le Bélial' pour l'envoi de Helstrid, le dernier roman de Christian Léourier, dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire

Des températures extrêmement basses, des séismes imprévisibles, des orages et des vents violents, une atmosphère visiblement incompatible avec toute forme de vie... Helstrid n'est pas la Terre, c'est le moins qu'on puisse dire ! 

Vic, Enri et les autres humains qui travaillent sur la base de Namà en font l'expérience tous les jours depuis qu'ils sont arrivés sur cette nouvelle planète. Tous se sont engagés volontairement au service d'une mystérieuse "Compagnie" contre un salaire mirobolant, et nombreux sont ceux qui comptent retourner à la case départ, une fois leur contrat terminé. Pour y faire quoi ? Bonne question. Vic, le héros, se la pose encore lorsqu'il déprime. Il a bien compris que les Terriens avaient colonisé Helstrid pour en exploiter le minerai ; mais le nombre important d'humains mobilisés sur les lieux lui échappe : les robots et les intelligences artificielles font déjà tout le travail ! Le rôle de l'homme se limite à appuyer sur quelques boutons et à regarder les machines avancer...




Ici c'est pas Star Wars

Là où beaucoup crieraient leur déception et s'insurgeraient contre la propagande faite sur Terre par la Compagnie pour rallier de nouveaux pigeons à leur dessein obscur, Vic s'est fait une raison : s'il est venu sur Helstrid, c'est avant tout pour rompre avec un passé douloureux, pour reprendre le contrôle d'une vie devenue plate comme de l'eau depuis le départ de sa copine Maï. Changer de planète, même pour s'y tourner les pouces, ne pouvait être qu'un bon moyen de faire table rase de sa vie sur Terre. 

Lorsqu'il est envoyé dans une autre base pour y apporter du ravitaillement, malgré les prévisions météorologiques peu rassurantes, il ne voit dans cette mission qu'une aventure bienvenue dans son quotidien monotone. Peu importe le danger, puisqu'il n'a rien à perdre ; et puis, que risque-t-il ? Il est à la tête d'un convoi de trois solides engins dotés d'intelligences artificielles réactives et ultra fiables, baptisés Anne-Marie, Béatrice et Claudine. Si le début du voyage est plus que tranquille, conditions météo se dégradent rapidement, et Helstrid semble bien décidée à reprendre le pouvoir. Coupé du monde, maintenu dans l'incapacité de prendre la moindre initiative à bord d'un vaisseau régi par l'IA plus que par l'homme, Vic se demande si Anne-Marie ne va pas devenir son tombeau...



Sortez les violons 

Il faut être un artiste pour raconter l'histoire d'un type déprimé coincé dans un gros camion, lui-même coincé en terrain hostile pour une durée indéterminée, avec pour toute compagnie la voix d'une IA quelque peu agaçante... sans perdre son lecteur. Il faut être adroit pour évoquer la phase de deuil consécutif à une rupture sentimentale, la fragilité de la vie, en restant crédible et sans faire pleurer dans les chaumières. Christian Léourier, auteur que je découvre avec Helstrid mais qui a déjà une certaine renommée auprès des amateurs de SF, fait partie de ces écrivains-là. Si l'intrigue qui se dessinait à travers les premiers chapitres me laissait vraiment perplexe _il allait bien se passer quelque chose, quand même, Vic allait bien reprendre son destin en main, à un moment !?_ l'écriture, les dialogues avec Anne-Marie, les phases d'introspection du héros et bien sûr le suspense final font de cet ouvrage un roman efficace.


Si vous vous intéressez au développement actuel des robots et autres intelligences artificielles, tant sur le plan technologique que d'un point de vue éthique (dans quelle mesure peuvent-ils se substituer à l'humain, qu'est-ce qui les différencie, peut-on reproduire des émotions de synthèse ?), ce texte vous donnera matière à réfléchir !

LÉOURIER, Christian. Helstrid. Le Bélial', 2019. 116 p. ISBN 978-2-84344-944-4

tous les livres sur Babelio.com



mercredi 3 avril 2019

L'enquête des chats d'Aulnay (Sud)


"Des chats écrasés, ça arrive tous les jours dans le nord de la ville ! Et on n'en parle jamais ! 

_ Hors sujet ! Rugit la Mère Poilue, soudain hérissée. Si tu n'as que ça à dire, barre-toi de mon district, toi, ta femme et ta portée ! 

_ Ca t'arrangerait bien qu'il y ait une famille de chats noirs en moins dans ton royaume, vieille carne ! Ose seulement dire que j'ai tort ! 

Une vingtaine de paire d'yeux aux pupilles dilatées se tournèrent vers Cesari, le chat remonté à bloc. Il était connu pour ses accès de colère et sa tendance à voir partout du racisme à l'encontre des chats de gouttière, mais là, ce n'était vraiment pas le moment. Un voisin était mort quelques jours plus tôt, percuté par une voiture ; on ne savait pas au juste ce qu'il s'était passé, et il importait à tous de le découvrir au plus vite. Jonathan était un chat blanc aux yeux verts très apprécié dans le quartier, vif d'esprit, agile et entreprenant. Malgré son jeune âge, il subvenait aux besoins d'une impressionnante descendance sans jamais rien devoir à personne. En un mot comme en mille, c'était un chat qui avait réussi. Peut-être trop pour certains. A vrai dire, personne ne croyait à un accident. 

La vieille Mère Poilue, matriarche des chats du quartier de Chanteloup, avait convoqué une élite de jeunes félins aux compétences physiques ou mentales remarquables, afin de mener une enquête digne de ce nom. Dans un premier temps, elle comptait constituer des équipes de recherche capables de quadriller la ville depuis le Canal de l'Ourcq jusqu'au parc du Sausset. Qui avait vu quoi, où et quand ? Chaque groupe aurait pour mission de rechercher des informations et d'en rendre compte lors d'une prochaine assemblée.  

Silwan tempéra l'échange qui opposait Cesari et la matriarche de ses ronrons suaves. Il était doux mais imposant ; tout le monde l'écoutait toujours attentivement avec un respect mêlé de peur, car il avait déjà tué un Siamois de taille moyenne en se couchant dessus par inadvertance. 

_ Nous sommes tous dévastés par la colère et par la tristesse, mais ce n'est pas une raison pour manquer de respect à la Mère, Cesari. Griffer le museau des gens ne ramènera pas notre vieil ami, hélas.  

Kimberley, arborant son inusable collier rose bonbon, jaugeait ses congénères ; bien sûr, elle soutenant l'action proposée par la Mère Poilue. Elle regrettait simplement qu'on perde du temps en débats stériles, alors que peut-être, tout près d'ici, des indices étaient en train de disparaître.  

_ On perd notre temps, intervint Orsula, faisant écho à ses pensées. 

Cela dit, leurs avis sur la question divergeaient, et pas qu'un peu.  

_ Personne n'a rien vu, personne ne parlera. Jonathan a été balayé par les humains, point barre. Que peut-on faire contre eux ? Appliquons simplement les règles de survie basiques : prendre ce qu'il y a à prendre, renifler tout ce qui peut l'être, et nous tenir à distance ! Sortons donc de nos rêveries, et faisons le deuil du chat blanc. 

Kimberley soupira d'agacement en entendant la chatte calicot était constamment blasée ; toujours un commentaire cynique pendu aux moustaches, le genre à ne jamais vous regarder en face. Bien qu'elles soient de la même génération, elle avait l'impression d'entendre une vieille chatte décrépie. Pourtant, nombreux étaient les mâles qui n'osaient lui rabatte le caquet, pétrifiés par sa beauté glaciale. Elle espérait que la Mère Poilue lui ordonnerait de la fermer ; elle fit mieux : elle ne prit même pas la peine de répondre. Vexée, Orsula s'étira et vida les lieux. 

_ A présent, et pour conclure cette première assemblée, je vous invite à prendre connaissance de votre équipe auprès de mes intendants tapis derrière la poubelle de recyclage. 

Kimberley découvrit avec stupeur qu'elle devrait composer avec la grinçante Orsula et ses trois caprices à la minutes, et Joan, un chaton à peine sevré et sans doute atteint du coryza. La belle équipe de bras cassés ! La chatte tenta de plaider sa cause auprès le la Mère Poilue, sans trop y croire. 

"Orsula parle le chien couramment, toi tu comprends le pigeon et la mouette de ville. Vous serez parfaitement complémentaires. Quant à Joan, eh bien... il faut bien qu'il se fasse les griffes ! Les recherches commencent demain, à la première heure". 

Il était inutile de chercher à négocier davantage: la Mère Poilue avait parlé, elle avait son idée derrière la tête depuis bien longtemps, et rien ne pourrait la faire changer d'avis. Elle descendit de sa matriarcale poubelle encore éclairée par un soleil faiblard, au pied de laquelle les chats convoqués s'étaient couchés. Le vent de mars s'était levé. Une bourrasque souleva le couvercle du container. Beaucoup ne prêtèrent pas attention au phénomène mais Kimberley connaissait assez bien les rites ancestraux des chats de gouttière pour percevoir le mauvais présage. Elle glissa une patte derrière son oreille droite, histoire de conjurer le mauvais sort. 


jeudi 7 mars 2019

Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle - Renaud Bret-Vitoz (2018)


Merci aux Presses universitaires du Midi et à Babelio pour l'envoi de l'ouvrage Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIII° siècle dans le cadre de l'opération Masse Critique ! 



A moins d'avoir vécu à Toulouse ou dans ses environs, à moins d'être un spécialiste de Voltaire et d'autres grands auteurs du XVIII° siècle, à moins d'être très bien renseigné sur l'organisation de la Résistance en France au début des années 1940... il est possible que vous ne connaissiez pas Raymond Naves. Pour ma part, je ne savais pas de qui il s'agissait avant d'ouvrir ce livre : en cela, l'opération Masse Critique m'aura encore été utile !

Qui était Raymond Naves ? 

Né en 1902 et devenu professeur de lettres classiques dans les années 1920, Raymond Naves a enseigné dans différents lycées du sud de la France _il était originaire de Haute-Garonne, puis à Paris. A partir de 1930, il s'illustre en publiant différents travaux sur l'esthétique du XVIII°e siècle, et plus particulièrement sur l'esthétique voltairienne. Il faut savoir qu'à l'époque des Lumières, on n'utilisait pas le terme d'"esthétique", mais plutôt celui de "goût" ; et encore, tout le monde n'était pas d'accord sur la définition. Puisque celle proposée par Voltaire se rapproche le plus de ce qui deviendra l'"esthétique" en tant que "théorie philosophique qui se fixe pour objet de déterminer ce qui provoque chez l'homme le sentiment que quelque chose est beau" *, Naves choisit de s'appuyer dessus, dans ses travaux sur "les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle". Il devient un précurseur dans ce domaine, et présente en 1937 sa thèse intitulée Le goût de Voltaire. Il semblerait que cette oeuvre soit restée jusqu'à nos jours une référence pour les chercheurs spécialistes de ce philosophe.

Durant la Seconde guerre mondiale, et sans pour autant mettre sa fonction d'enseignant entre parenthèses, Naves s'engage dans la Résistance, et y tiendra un rôle certain... jusqu'à être arrêté et déporté au camp d’Auschwitz, où il mourra en 1944 sans avoir pu achever son oeuvre, et sans avoir pu accéder à la reconnaissance qu'il méritait.


Penchons-nous sur ce livre rouge... 

En 2014, soit 70 ans après sa mort, le département Art & com de l'Université Toulouse II Jean Jaurès a organisé une journée d'études commémorative sur Raymond Naves ; les communications présentées par des chercheurs durant ce temps d'hommage et de réflexion ont été recueillies et publiées sous le titre suivant : Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe. Il s'agit de l'ouvrage dont nous parlons aujourd'hui.

Six parties le composent ; elles forment un panorama des champs de recherches et de création abordés par l'auteur-enseignant-critique. Dans un premier temps, Pierre Petremann (professeur d'histoire) dresse une biographie de Naves. Ensuite, une deuxième partie évoque son rôle important dans l'avancée des études dix-huitiémistes à travers la thèse Le goût de Voltaire et la contribution de ce dernier à L'Encyclopédie ; ce sont deux universitaires, Sylvain Menant et Olivier Ferret qui l'ont prise en charge. Les troisième et quatrième parties mettent en valeur les ouvrages pédagogiques écrits par celui qui était avant tout un enseignant : Voltaire dans la collection "Classiques France", Le Prince et l'Anti-Machiavel et L'Aventure de Prométhée (inachevé). S'ils ont pour but premier de faciliter l'étude d'oeuvres littéraires classiques par les lycéens, ces livres sont parsemés de messages militants où l'Occupation et la montée du fascisme sont dénigrés. En guise de cinquième chapitre, il est question de la manière dont Naves interprète les préoccupations esthétiques de Voltaire, en tant d'auteur dramatique cette fois-ci.




Le meilleur pour la fin ! L'ouvrage est clôturé par une sixième partie d'"Addenda" constituée d'un article intitulé "L'abbé Batteux et la catharsis", et d'un recueil de poèmes : Vivaces.  

Ces poèmes retiennent particulièrement notre attention, puisqu'ils ont l'avantage d'être des écrits personnels ; ils sont le dernier contact qui nous reste avec cet homme aux multiples casquettes (prof, militant, chercheur, résistant...) qui s'est surtout illustré par des articles et des livres scientifiques, forcément plus impersonnels. On remarquera que les poèmes de Vivaces sont très souvent centrés sur des lieux plus ou moins ouverts, sur des espaces extérieurs plus ou moins étendus... vivants et libres.

Voltaire
"Hihihihi, comme vous êtes laids !"
Nouvelle lecture et nouvelle bonne surprise.  

Ce recueil de contributions scientifiques est par définition difficile à lire, mais je ne le considère pas moins comme une belle découverte qui me donne envie de me replonger dans l'oeuvre de Voltaire, à la lumière des travaux de Raymond Naves. De là à dire que je vais le faire... 

Bon, Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle est une publication universitaire traitant de points de littérature française, d'histoire, d'arts, de philosophie bien précis. Il est donc possible que j'aie pu en parler de manière inexacte, ou faire des erreurs de compréhension des textes. Aussi toutes remarques, précisions et signalement d'erreurs en commentaire seront-elles les bienvenues. 


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* Définition de l'Encyclopédie Larousse en ligne

Renaud Bret-Vitoz (dir.). Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle. Presses universitaires du Midi, 2018. 234p. ill. ISBN 978-2-8107-0567-2



samedi 2 mars 2019

L'hérésie du mois : j'avais jamais entendu parler d'Emma Goldman !


Première publication de l'année 2019 ! 
Il était temps ! 



Il a fallu que je tombe sur un livre de la collection "Ceux qui ont dit non" d'Acte Sud Junior pour découvrir l'existence de l'anarchiste russe Emma Goldman ; en lisant le quatrième de couverture, j'ai appris qu'elle avait été une grande figure de la lutte contre les inégalités aux Etats Unis, en Russie et en Europe au début du XX°siècle. Elle s'est notamment battue pour la reconnaissance des droits des ouvriers, les incitant au passage à se révolter ; mais, de façon générale, il lui tenait à cœur de défendre tous les opprimés _et de les amener à se défendre par eux-mêmes. En tant que femme, Juive, Russe, émigrée... elle savait bien de quoi elle parlait. Elle nous a laissé pour héritage six livres et plusieurs articles pas toujours traduits en français, ou alors assez tardivement. Pourtant, malgré ce palmarès honorable qui lui a valu le surnom d'"Emma-la-Rouge", le personnage m'était inconnu.. Nous a-t-on parlé d'elle à l'école ? Comme elle n'a pas séjourné assez durablement en France pour y mettre le bazar, c'est peu probable. Ou alors j'ai zappé. 


Emma Goldman : "Non à la soumission" - Jeanine Baude (2011) 



Comment caractériser ce livre tout plat (96 p.) au contenu dense ? Ce n'est ni un roman _bien qu'il soit qualifié de "roman historique" en couverture, ni un reportage, ni un documentaire... La forme m'évoque les "docufictions" qui fleurissaient à la télé il y a quelques années, ou le principe de l'émission de France Inter Autant en emporte l'Histoire (j'avoue, j'écoute France Inter ; chacun ses tares !) : à savoir, la présentation de faits réels sous forme de fiction dans un but didactique.  

La narratrice, qu'on pourrait assimiler à l'auteure Jeanine Baude sans savoir si on peut le faire ? est une Française de passage à New York, quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001. Elle découvre une ville sous le choc. Consciente que la population partagée entre horreur et colère a autre chose à faire qu'accueillir les touristes avec le sourire, elle choisit de faire preuve d'empathie. C'est ainsi qu'elle gagne la confiance de Maria, une mère endeuillée qui, en bonne descendante d'Emma Goldman, refuse de se laisser submerger par la peur et par la haine, malgré l'attaque terroriste dont son fils a été victime.         

Conquise par la force de conviction de son interlocutrice, la voyageuse se fascine pour Emma la Rouge et décide de se lancer sur ses traces. Le livre devient alors une sorte de pèlerinage, où chaque chapitre représente à la fois une étape du voyage de la narratrice, mise en regard avec un moment important de l'existence de l'anarchiste : 

  • son arrivée à New-York à l'âge de seize ans, le cœur plein de révolte, bien qu'elle ne connaisse pas encore grand chose du monde,
  • la naissance de son engagement et la découverte de ses qualités d'oratrice,
  • la rencontre avec son futur compagnon de vie, Alexander Berkman, 
  • son discours sur l'Union Square incitant les ouvriers et les chômeurs à la rébellion, qui lui vaudra d'être emprisonnée, 
  • son séjour en prison, au cours duquel son rôle d'infirmière l'amènera à un nouveau cheval de bataille : la condition des femmes, à travers l'idée de "maternité libre"
  • la fondation de la revue Mother Earth, (dans laquelle elle publiera des articles sur la contraception qui la feront botter direct au cachot, une nouvelle fois). 
  • son retour forcé en Russie, empreint de déception : malgré la révolution de 1917, le peuple n'a guère gagné en liberté...  

"Y a quoi ?"

Calquant ses pas sur ceux de l'anarchiste, passée par les mêmes lieux quelques décennies plus tôt, la voyageuse tombe régulièrement dans la rêverie : Emma La Rouge et ses frères d'armes prennent alors vie sous ses yeux, la faisant basculer au rôle de spectatrice de leurs échanges. Le passage d'une époque à l'autre est marquée par un changement de police de caractère que les jeunes lecteurs apprécieront. 

Jeanine Baude fait l'effort de tenir compte du caractère de chacun dans les dialogues qu'elle reconstitue, et d'accorder à Emma Goldman la véhémence et les talents d'oratrice qu'elle devait effectivement avoir. Mais ce livre ne fait pas partie de la collection "Ceux qui ont dit non" pour rien : il a avant tout une portée informative ; il s'agit de faire passer un message à des collégiens, de leur communiquer des faits, un contexte, des idées. Alors forcément, les conversations perdent de leur naturel, et on peut ne pas adhérer.

Attention, je ne crache pas dans la soupe ! Emma Goldman : "non à la soumission" est l'une des rares publications françaises consacrées à cette figure historique, dont on n'est pas forcé de partager tous les points de vue, loin s'en faut, mais qu'on gagne à connaître. Jeanine Baude a le mérite de s'y être collée : il n'était sans doute pas simple d'évoquer de façon complète, succincte et accessible le parcours d'une femme qui a eu la bougeotte toute sa vie, qui a mené des combats sur tous les fronts, parfois clandestinement, en laissant peu de traces écrites de ses travaux ! Merci à elle d'avoir sorti cet ouvrage, donc !

La biographie romancée d'Emma Goldman est suivie d'un dossier documentaire composée d'une chronologie de sa vie, d'une bibliographie, d'éléments de définition de l'anarchisme et d'un point sur quelques autres grandes figures qui ont marqué le XX°siècle en dénonçant les injustices du système.

Jeanine BAUDE. Emma Goldman : "Non à la soumission". Actes Sud Junior, 2011. Coll. "Ceux qui ont dit non". 96 p. ISBN 978-2-7427-9594-9


vendredi 28 décembre 2018

Paris-Conakry - A l'aube de deux vies - Valentine Morning ; Jean-Pascal Ruiz (2017)


La chance m'a de nouveau souri lors de la dernière opération Masse Critique de Babelio : en effet, le roman Paris Conakry - A l'aube de deux vies, écrit par Valentine Morning et Jean-Pascal Ruiz, et publié chez Yaka Books Editions m'a été envoyé tout récemment.



L'histoire 

Hugo est un lycéen parmi tant d'autres, un poil plus romantique que la moyenne, certes, mais qui met un point d'honneur à ne pas faire de vagues. Il vit à Paris avec sa mère, aimante et artiste, et il est entouré de ses deux meilleurs amis Charles et Léa. Hugo est presque comblé : entre les cours et les compétitions de judo, on pourrait croire qu'il n'a guère le temps de penser à son père absent et à la copine qu'il n'a pas. Pourtant, le manque se fait parfois cruellement sentir. 

Un jour, alors qu'il s'est installé dans le square Jean XXIII proche de la Tour Eiffel pour finir de lire Le rouge et le noir de Stendhal, il rencontre Noémie. Coup de foudre instantané _du moins de son côté ! Le lycéen se sent pousser des ailes face à cette Terminale qui semble plus modérée que lui dans ses intentions mais qui, au fond, n'en pense pas moins. Une complicité s'installe bientôt entre les tourtereaux, sous les yeux attendris de Léa et de Charles, qui eux-même sortent ensemble. Enfin, sous les yeux... C'est une façon de parler, car Charles est aveugle. 

Soudain, un obstacle se dresse sur leur chemin : le père de Noémie, qui est ambassadeur de Guinée en France, est envoyé à Buenos Aires puis à Conakry pour une durée indéterminée. Evidemment, sa famille doit le suivre. Si Hugo avait réussi à atteindre le bonheur sans trop d'encombres, il fait l'expérience de la difficulté à le conserver sur le long terme. Leur couple survivra-t-il à la distance ? Peut-on rester fidèle quand on a quinze ou dix-huit ans ? A partir de quand sait-on qu'on a trouvé la femme ou l'homme "de sa vie", si tant est qu'elle / qu'il existe ?



Aimer à l'aveuglette 

Allez, un peu de douceur et de poésie ne font pas de mal ! Paris-Conakry ne dépeint pas seulement la relation extraordinairement harmonieuse de deux jeunes bobos de quinze et dix-huit ans ; ce roman aborde surtout la difficulté de maintenir une relation à distance tout en continuant à avancer chacun de son côté, parce qu'on n'a pas le choix. Quel que soit l'âge du lecteur, il se reconnaîtra forcément dans les questionnements de Hugo _à la fois narrateur et héros_ s'il lui est arrivé de voir son couple plus ou moins tiraillé par les kilomètres... et il sortira sans doute bien rêveur de cette histoire qui emprunte autant au romantisme qu'à l'amour courtois !

Pendant trois ans, alors que beaucoup auraient choisi de reprendre leur liberté, Noémie et Hugo vont communiquer exclusivement par lettres, à l'ancienne. Eh oui, dans cette histoire, que j'aurais tendance à situer à la fin des années 90 ou au début des années 2000 (à tort ou à raison, j'ai peut-être loupé les bons indices temporels) il ne faut pas compter ni sur Skype, ni sur What's App, ni sur les SMS ; même le téléphone est utilisé avec parcimonie. D'ailleurs, l'ambiance générale et le côté mélancolique du héros, qui souffre de sa solitude amoureuse dans les premiers chapitres, m'a pas mal rappelé les échanges de courriers entre Alexis et le taulard mystérieux dans Alexis, Alexia.. Comme un baiser fait à la nuit. Bref passons, c'était juste une parenthèse.


Là où tout à commencé ! Bande de bourges !

A l'issue de ces trois années pendant lesquelles la gondole de l'amour aura vogué à l'aveuglette _bon ok, j'arrête de faire des vannes sur le pote miro, les retrouvailles se préparent enfin... et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles vont être aussi épiques que laborieuses pour le jeune Hugo ! Je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler, mais si la première moitié du livre m'avait paru très psychologique, peut-être un peu trop consacrée au quotidien du héros et de son petit monde, à la rencontre de Noémie... la deuxième ne manque pas d'action : on a vraiment le sentiment de passer une vitesse, et la lecture est d'autant plus agréable.

Pour résumer, Paris-Conakry - A l'aube de deux vies contient tous les ingrédients qu'il faut pour plaire aux jeunes lecteurs et pour les faire réfléchir : une poignée de personnages attachants, quelques cuillères d'amour saupoudrées d'amitié _avec une pincée de niaiserie, mais juste ce qu'il faut, une dose nécessaire de course poursuite en chariot dans un aéroport. Précision importante à destination des allergiques aux cacahuètes : il n'y a absolument aucune trace de cul dans la préparation de ce roman !

Age de lecture conseillé : à partir de 13 - 14 ans, sans vouloir généraliser bien sûr ! Les goûts, la sensibilité, la maturité, etc.. variant d'un enfant à l'autre.   



Stéréotypes ? 

Si j'avais lu ce livre quinze ans plus tôt, il m'aurait sans doute apporté la dose d'optimisme qui me manquait alors pour affronter la vie... Mais le destin a voulu que je ne le lise qu'aujourd'hui, avec mes yeux de prof d'adulte cynique et blasée ; voilà pourquoi certains passages du livre m'ont un peu laissée perplexe.

Tous les personnages sont sympathiques et crédibles, certes, mais ils m'ont semblé extrêmement propres sur eux : Charles et Léa sont des amis exemplaires, et font preuve d'une sagesse que bien des gars de 25 ans pourraient leur envier. Hugo est un brave type, respectueux des filles, studieux, gentil avec sa maman, toujours soucieux de ne pas commettre de gaffe avec son meilleur pote handicapé... Pas de crise, pas d'esclandre, pas de jalousie cachée, seulement de la fraternité et de la bienveillance : c'est tellement beau que c'est limite suspect... Il me semble qu'à part le daron autoritaire de Noémie qui occupe la place du "despote" briseur de couple, on n'a pas de figure de "méchant" dans Paris-Conakry. La mère de Hugo, Elizabeth, femme admirable qui s'est attachée à préserver son fils du souvenir de son mari emprisonné pour avoir braqué une banque (_ça va, ça reste soft, c'est pas non plus un violeur), est tantôt artiste détendue, tantôt louve romaine quand sa progéniture flanche. Le larron en question saura lui aussi montrer sa face pile au bon moment pour contribuer au bonheur de son fils inconnu. On regrettera juste qu'en bon taulard, il doit présenté comme alcoolique et seulement capable de s'exprimer dans un registre familier.

Du coup, j'ai un peu eu l'impression de sortir du pays des Bisounours en refermant ce livre, mais c'est un moindre mal...



Bon, on déconne et on critique, mais saluons tout de même l'initiative de YakaBooks, une maison d'édition citoyenne et engagée, qui propose des livres pour tous et à prix bas (2€).   

MORNING, Valentine ; RUIZ, Jean-Pascal. Paris - Conakry - A l'aube de deux vies. YakaBooks Editions, 2017. ISBN 978-2-37763-013-4



A l'exception du bâtiment d'accueil encore lumineux, les environs sont plongés dans l'obscurité, et ce n'est pas pour me déplaire. Au loin, les premiers déserteurs me font un signe de la main en se dirigeant vers la sortie, tandis que la fête de fin d'année du personnel bat son plein dans la grande salle. C'est sûrement là-bas que les meilleures blagues se font, mais j'ai pas très envie d'y retourner, pour l'instant. L'air frais me dégrise, et l'espoir aussi insensé que puéril d'être rejointe sur ce banc métallique me souffle de ne pas bouger. Je dois être vraiment bourrée pour croire à ce genre de conneries.