dimanche 5 mai 2019

Helstrid - Christian Léourier (2019)


Merci à Babelio et aux éditions Le Bélial' pour l'envoi de Helstrid, le dernier roman de Christian Léourier, dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire

Des températures extrêmement basses, des séismes imprévisibles, des orages et des vents violents, une atmosphère visiblement incompatible avec toute forme de vie... Helstrid n'est pas la Terre, c'est le moins qu'on puisse dire ! 

Vic, Enri et les autres humains qui travaillent sur la base de Namà en font l'expérience tous les jours depuis qu'ils sont arrivés sur cette nouvelle planète. Tous se sont engagés volontairement au service d'une mystérieuse "Compagnie" contre un salaire mirobolant, et nombreux sont ceux qui comptent retourner à la case départ, une fois leur contrat terminé. Pour y faire quoi ? Bonne question. Vic, le héros, se la pose encore lorsqu'il déprime. Il a bien compris que les Terriens avaient colonisé Helstrid pour en exploiter le minerai ; mais le nombre important d'humains mobilisés sur les lieux lui échappe : les robots et les intelligences artificielles font déjà tout le travail ! Le rôle de l'homme se limite à appuyer sur quelques boutons et à regarder les machines avancer...




Ici c'est pas Star Wars

Là où beaucoup crieraient leur déception et s'insurgeraient contre la propagande faite sur Terre par la Compagnie pour rallier de nouveaux pigeons à leur dessein obscur, Vic s'est fait une raison : s'il est venu sur Helstrid, c'est avant tout pour rompre avec un passé douloureux, pour reprendre le contrôle d'une vie devenue plate comme de l'eau depuis le départ de sa copine Maï. Changer de planète, même pour s'y tourner les pouces, ne pouvait être qu'un bon moyen de faire table rase de sa vie sur Terre. 

Lorsqu'il est envoyé dans une autre base pour y apporter du ravitaillement, malgré les prévisions météorologiques peu rassurantes, il ne voit dans cette mission qu'une aventure bienvenue dans son quotidien monotone. Peu importe le danger, puisqu'il n'a rien à perdre ; et puis, que risque-t-il ? Il est à la tête d'un convoi de trois solides engins dotés d'intelligences artificielles réactives et ultra fiables, baptisés Anne-Marie, Béatrice et Claudine. Si le début du voyage est plus que tranquille, conditions météo se dégradent rapidement, et Helstrid semble bien décidée à reprendre le pouvoir. Coupé du monde, maintenu dans l'incapacité de prendre la moindre initiative à bord d'un vaisseau régi par l'IA plus que par l'homme, Vic se demande si Anne-Marie ne va pas devenir son tombeau...



Sortez les violons 

Il faut être un artiste pour raconter l'histoire d'un type déprimé coincé dans un gros camion, lui-même coincé en terrain hostile pour une durée indéterminée, avec pour toute compagnie la voix d'une IA quelque peu agaçante... sans perdre son lecteur. Il faut être adroit pour évoquer la phase de deuil consécutif à une rupture sentimentale, la fragilité de la vie, en restant crédible et sans faire pleurer dans les chaumières. Christian Léourier, auteur que je découvre avec Helstrid mais qui a déjà une certaine renommée auprès des amateurs de SF, fait partie de ces écrivains-là. Si l'intrigue qui se dessinait à travers les premiers chapitres me laissait vraiment perplexe _il allait bien se passer quelque chose, quand même, Vic allait bien reprendre son destin en main, à un moment !?_ l'écriture, les dialogues avec Anne-Marie, les phases d'introspection du héros et bien sûr le suspense final font de cet ouvrage un roman efficace.


Si vous vous intéressez au développement actuel des robots et autres intelligences artificielles, tant sur le plan technologique que d'un point de vue éthique (dans quelle mesure peuvent-ils se substituer à l'humain, qu'est-ce qui les différencie, peut-on reproduire des émotions de synthèse ?), ce texte vous donnera matière à réfléchir !

LÉOURIER, Christian. Helstrid. Le Bélial', 2019. 116 p. ISBN 978-2-84344-944-4

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mercredi 3 avril 2019

L'enquête des chats d'Aulnay (Sud)


"Des chats écrasés, ça arrive tous les jours dans le nord de la ville ! Et on n'en parle jamais ! 

_ Hors sujet ! Rugit la Mère Poilue, soudain hérissée. Si tu n'as que ça à dire, barre-toi de mon district, toi, ta femme et ta portée ! 

_ Ca t'arrangerait bien qu'il y ait une famille de chats noirs en moins dans ton royaume, vieille carne ! Ose seulement dire que j'ai tort ! 

Une vingtaine de paire d'yeux aux pupilles dilatées se tournèrent vers Cesari, le chat remonté à bloc. Il était connu pour ses accès de colère et sa tendance à voir partout du racisme à l'encontre des chats de gouttière, mais là, ce n'était vraiment pas le moment. Un voisin était mort quelques jours plus tôt, percuté par une voiture ; on ne savait pas au juste ce qu'il s'était passé, et il importait à tous de le découvrir au plus vite. Jonathan était un chat blanc aux yeux verts très apprécié dans le quartier, vif d'esprit, agile et entreprenant. Malgré son jeune âge, il subvenait aux besoins d'une impressionnante descendance sans jamais rien devoir à personne. En un mot comme en mille, c'était un chat qui avait réussi. Peut-être trop pour certains. A vrai dire, personne ne croyait à un accident. 

La vieille Mère Poilue, matriarche des chats du quartier de Chanteloup, avait convoqué une élite de jeunes félins aux compétences physiques ou mentales remarquables, afin de mener une enquête digne de ce nom. Dans un premier temps, elle comptait constituer des équipes de recherche capables de quadriller la ville depuis le Canal de l'Ourcq jusqu'au parc du Sausset. Qui avait vu quoi, où et quand ? Chaque groupe aurait pour mission de rechercher des informations et d'en rendre compte lors d'une prochaine assemblée.  

Silwan tempéra l'échange qui opposait Cesari et la matriarche de ses ronrons suaves. Il était doux mais imposant ; tout le monde l'écoutait toujours attentivement avec un respect mêlé de peur, car il avait déjà tué un Siamois de taille moyenne en se couchant dessus par inadvertance. 

_ Nous sommes tous dévastés par la colère et par la tristesse, mais ce n'est pas une raison pour manquer de respect à la Mère, Cesari. Griffer le museau des gens ne ramènera pas notre vieil ami, hélas.  

Kimberley, arborant son inusable collier rose bonbon, jaugeait ses congénères ; bien sûr, elle soutenant l'action proposée par la Mère Poilue. Elle regrettait simplement qu'on perde du temps en débats stériles, alors que peut-être, tout près d'ici, des indices étaient en train de disparaître.  

_ On perd notre temps, intervint Orsula, faisant écho à ses pensées. 

Cela dit, leurs avis sur la question divergeaient, et pas qu'un peu.  

_ Personne n'a rien vu, personne ne parlera. Jonathan a été balayé par les humains, point barre. Que peut-on faire contre eux ? Appliquons simplement les règles de survie basiques : prendre ce qu'il y a à prendre, renifler tout ce qui peut l'être, et nous tenir à distance ! Sortons donc de nos rêveries, et faisons le deuil du chat blanc. 

Kimberley soupira d'agacement en entendant la chatte calicot était constamment blasée ; toujours un commentaire cynique pendu aux moustaches, le genre à ne jamais vous regarder en face. Bien qu'elles soient de la même génération, elle avait l'impression d'entendre une vieille chatte décrépie. Pourtant, nombreux étaient les mâles qui n'osaient lui rabatte le caquet, pétrifiés par sa beauté glaciale. Elle espérait que la Mère Poilue lui ordonnerait de la fermer ; elle fit mieux : elle ne prit même pas la peine de répondre. Vexée, Orsula s'étira et vida les lieux. 

_ A présent, et pour conclure cette première assemblée, je vous invite à prendre connaissance de votre équipe auprès de mes intendants tapis derrière la poubelle de recyclage. 

Kimberley découvrit avec stupeur qu'elle devrait composer avec la grinçante Orsula et ses trois caprices à la minutes, et Joan, un chaton à peine sevré et sans doute atteint du coryza. La belle équipe de bras cassés ! La chatte tenta de plaider sa cause auprès le la Mère Poilue, sans trop y croire. 

"Orsula parle le chien couramment, toi tu comprends le pigeon et la mouette de ville. Vous serez parfaitement complémentaires. Quant à Joan, eh bien... il faut bien qu'il se fasse les griffes ! Les recherches commencent demain, à la première heure". 

Il était inutile de chercher à négocier davantage: la Mère Poilue avait parlé, elle avait son idée derrière la tête depuis bien longtemps, et rien ne pourrait la faire changer d'avis. Elle descendit de sa matriarcale poubelle encore éclairée par un soleil faiblard, au pied de laquelle les chats convoqués s'étaient couchés. Le vent de mars s'était levé. Une bourrasque souleva le couvercle du container. Beaucoup ne prêtèrent pas attention au phénomène mais Kimberley connaissait assez bien les rites ancestraux des chats de gouttière pour percevoir le mauvais présage. Elle glissa une patte derrière son oreille droite, histoire de conjurer le mauvais sort. 


jeudi 7 mars 2019

Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle - Renaud Bret-Vitoz (2018)


Merci aux Presses universitaires du Midi et à Babelio pour l'envoi de l'ouvrage Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIII° siècle dans le cadre de l'opération Masse Critique ! 



A moins d'avoir vécu à Toulouse ou dans ses environs, à moins d'être un spécialiste de Voltaire et d'autres grands auteurs du XVIII° siècle, à moins d'être très bien renseigné sur l'organisation de la Résistance en France au début des années 1940... il est possible que vous ne connaissiez pas Raymond Naves. Pour ma part, je ne savais pas de qui il s'agissait avant d'ouvrir ce livre : en cela, l'opération Masse Critique m'aura encore été utile !

Qui était Raymond Naves ? 

Né en 1902 et devenu professeur de lettres classiques dans les années 1920, Raymond Naves a enseigné dans différents lycées du sud de la France _il était originaire de Haute-Garonne, puis à Paris. A partir de 1930, il s'illustre en publiant différents travaux sur l'esthétique du XVIII°e siècle, et plus particulièrement sur l'esthétique voltairienne. Il faut savoir qu'à l'époque des Lumières, on n'utilisait pas le terme d'"esthétique", mais plutôt celui de "goût" ; et encore, tout le monde n'était pas d'accord sur la définition. Puisque celle proposée par Voltaire se rapproche le plus de ce qui deviendra l'"esthétique" en tant que "théorie philosophique qui se fixe pour objet de déterminer ce qui provoque chez l'homme le sentiment que quelque chose est beau" *, Naves choisit de s'appuyer dessus, dans ses travaux sur "les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle". Il devient un précurseur dans ce domaine, et présente en 1937 sa thèse intitulée Le goût de Voltaire. Il semblerait que cette oeuvre soit restée jusqu'à nos jours une référence pour les chercheurs spécialistes de ce philosophe.

Durant la Seconde guerre mondiale, et sans pour autant mettre sa fonction d'enseignant entre parenthèses, Naves s'engage dans la Résistance, et y tiendra un rôle certain... jusqu'à être arrêté et déporté au camp d’Auschwitz, où il mourra en 1944 sans avoir pu achever son oeuvre, et sans avoir pu accéder à la reconnaissance qu'il méritait.


Penchons-nous sur ce livre rouge... 

En 2014, soit 70 ans après sa mort, le département Art & com de l'Université Toulouse II Jean Jaurès a organisé une journée d'études commémorative sur Raymond Naves ; les communications présentées par des chercheurs durant ce temps d'hommage et de réflexion ont été recueillies et publiées sous le titre suivant : Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe. Il s'agit de l'ouvrage dont nous parlons aujourd'hui.

Six parties le composent ; elles forment un panorama des champs de recherches et de création abordés par l'auteur-enseignant-critique. Dans un premier temps, Pierre Petremann (professeur d'histoire) dresse une biographie de Naves. Ensuite, une deuxième partie évoque son rôle important dans l'avancée des études dix-huitiémistes à travers la thèse Le goût de Voltaire et la contribution de ce dernier à L'Encyclopédie ; ce sont deux universitaires, Sylvain Menant et Olivier Ferret qui l'ont prise en charge. Les troisième et quatrième parties mettent en valeur les ouvrages pédagogiques écrits par celui qui était avant tout un enseignant : Voltaire dans la collection "Classiques France", Le Prince et l'Anti-Machiavel et L'Aventure de Prométhée (inachevé). S'ils ont pour but premier de faciliter l'étude d'oeuvres littéraires classiques par les lycéens, ces livres sont parsemés de messages militants où l'Occupation et la montée du fascisme sont dénigrés. En guise de cinquième chapitre, il est question de la manière dont Naves interprète les préoccupations esthétiques de Voltaire, en tant d'auteur dramatique cette fois-ci.




Le meilleur pour la fin ! L'ouvrage est clôturé par une sixième partie d'"Addenda" constituée d'un article intitulé "L'abbé Batteux et la catharsis", et d'un recueil de poèmes : Vivaces.  

Ces poèmes retiennent particulièrement notre attention, puisqu'ils ont l'avantage d'être des écrits personnels ; ils sont le dernier contact qui nous reste avec cet homme aux multiples casquettes (prof, militant, chercheur, résistant...) qui s'est surtout illustré par des articles et des livres scientifiques, forcément plus impersonnels. On remarquera que les poèmes de Vivaces sont très souvent centrés sur des lieux plus ou moins ouverts, sur des espaces extérieurs plus ou moins étendus... vivants et libres.

Voltaire
"Hihihihi, comme vous êtes laids !"
Nouvelle lecture et nouvelle bonne surprise.  

Ce recueil de contributions scientifiques est par définition difficile à lire, mais je ne le considère pas moins comme une belle découverte qui me donne envie de me replonger dans l'oeuvre de Voltaire, à la lumière des travaux de Raymond Naves. De là à dire que je vais le faire... 

Bon, Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle est une publication universitaire traitant de points de littérature française, d'histoire, d'arts, de philosophie bien précis. Il est donc possible que j'aie pu en parler de manière inexacte, ou faire des erreurs de compréhension des textes. Aussi toutes remarques, précisions et signalement d'erreurs en commentaire seront-elles les bienvenues. 


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* Définition de l'Encyclopédie Larousse en ligne

Renaud Bret-Vitoz (dir.). Raymond Naves : les débuts de l'esthétique au XVIIIe siècle. Presses universitaires du Midi, 2018. 234p. ill. ISBN 978-2-8107-0567-2



samedi 2 mars 2019

L'hérésie du mois : j'avais jamais entendu parler d'Emma Goldman !


Première publication de l'année 2019 ! 
Il était temps ! 



Il a fallu que je tombe sur un livre de la collection "Ceux qui ont dit non" d'Acte Sud Junior pour découvrir l'existence de l'anarchiste russe Emma Goldman ; en lisant le quatrième de couverture, j'ai appris qu'elle avait été une grande figure de la lutte contre les inégalités aux Etats Unis, en Russie et en Europe au début du XX°siècle. Elle s'est notamment battue pour la reconnaissance des droits des ouvriers, les incitant au passage à se révolter ; mais, de façon générale, il lui tenait à cœur de défendre tous les opprimés _et de les amener à se défendre par eux-mêmes. En tant que femme, Juive, Russe, émigrée... elle savait bien de quoi elle parlait. Elle nous a laissé pour héritage six livres et plusieurs articles pas toujours traduits en français, ou alors assez tardivement. Pourtant, malgré ce palmarès honorable qui lui a valu le surnom d'"Emma-la-Rouge", le personnage m'était inconnu.. Nous a-t-on parlé d'elle à l'école ? Comme elle n'a pas séjourné assez durablement en France pour y mettre le bazar, c'est peu probable. Ou alors j'ai zappé. 


Emma Goldman : "Non à la soumission" - Jeanine Baude (2011) 



Comment caractériser ce livre tout plat (96 p.) au contenu dense ? Ce n'est ni un roman _bien qu'il soit qualifié de "roman historique" en couverture, ni un reportage, ni un documentaire... La forme m'évoque les "docufictions" qui fleurissaient à la télé il y a quelques années, ou le principe de l'émission de France Inter Autant en emporte l'Histoire (j'avoue, j'écoute France Inter ; chacun ses tares !) : à savoir, la présentation de faits réels sous forme de fiction dans un but didactique.  

La narratrice, qu'on pourrait assimiler à l'auteure Jeanine Baude sans savoir si on peut le faire ? est une Française de passage à New York, quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001. Elle découvre une ville sous le choc. Consciente que la population partagée entre horreur et colère a autre chose à faire qu'accueillir les touristes avec le sourire, elle choisit de faire preuve d'empathie. C'est ainsi qu'elle gagne la confiance de Maria, une mère endeuillée qui, en bonne descendante d'Emma Goldman, refuse de se laisser submerger par la peur et par la haine, malgré l'attaque terroriste dont son fils a été victime.         

Conquise par la force de conviction de son interlocutrice, la voyageuse se fascine pour Emma la Rouge et décide de se lancer sur ses traces. Le livre devient alors une sorte de pèlerinage, où chaque chapitre représente à la fois une étape du voyage de la narratrice, mise en regard avec un moment important de l'existence de l'anarchiste : 

  • son arrivée à New-York à l'âge de seize ans, le cœur plein de révolte, bien qu'elle ne connaisse pas encore grand chose du monde,
  • la naissance de son engagement et la découverte de ses qualités d'oratrice,
  • la rencontre avec son futur compagnon de vie, Alexander Berkman, 
  • son discours sur l'Union Square incitant les ouvriers et les chômeurs à la rébellion, qui lui vaudra d'être emprisonnée, 
  • son séjour en prison, au cours duquel son rôle d'infirmière l'amènera à un nouveau cheval de bataille : la condition des femmes, à travers l'idée de "maternité libre"
  • la fondation de la revue Mother Earth, (dans laquelle elle publiera des articles sur la contraception qui la feront botter direct au cachot, une nouvelle fois). 
  • son retour forcé en Russie, empreint de déception : malgré la révolution de 1917, le peuple n'a guère gagné en liberté...  

"Y a quoi ?"

Calquant ses pas sur ceux de l'anarchiste, passée par les mêmes lieux quelques décennies plus tôt, la voyageuse tombe régulièrement dans la rêverie : Emma La Rouge et ses frères d'armes prennent alors vie sous ses yeux, la faisant basculer au rôle de spectatrice de leurs échanges. Le passage d'une époque à l'autre est marquée par un changement de police de caractère que les jeunes lecteurs apprécieront. 

Jeanine Baude fait l'effort de tenir compte du caractère de chacun dans les dialogues qu'elle reconstitue, et d'accorder à Emma Goldman la véhémence et les talents d'oratrice qu'elle devait effectivement avoir. Mais ce livre ne fait pas partie de la collection "Ceux qui ont dit non" pour rien : il a avant tout une portée informative ; il s'agit de faire passer un message à des collégiens, de leur communiquer des faits, un contexte, des idées. Alors forcément, les conversations perdent de leur naturel, et on peut ne pas adhérer.

Attention, je ne crache pas dans la soupe ! Emma Goldman : "non à la soumission" est l'une des rares publications françaises consacrées à cette figure historique, dont on n'est pas forcé de partager tous les points de vue, loin s'en faut, mais qu'on gagne à connaître. Jeanine Baude a le mérite de s'y être collée : il n'était sans doute pas simple d'évoquer de façon complète, succincte et accessible le parcours d'une femme qui a eu la bougeotte toute sa vie, qui a mené des combats sur tous les fronts, parfois clandestinement, en laissant peu de traces écrites de ses travaux ! Merci à elle d'avoir sorti cet ouvrage, donc !

La biographie romancée d'Emma Goldman est suivie d'un dossier documentaire composée d'une chronologie de sa vie, d'une bibliographie, d'éléments de définition de l'anarchisme et d'un point sur quelques autres grandes figures qui ont marqué le XX°siècle en dénonçant les injustices du système.

Jeanine BAUDE. Emma Goldman : "Non à la soumission". Actes Sud Junior, 2011. Coll. "Ceux qui ont dit non". 96 p. ISBN 978-2-7427-9594-9


vendredi 28 décembre 2018

Paris-Conakry - A l'aube de deux vies - Valentine Morning ; Jean-Pascal Ruiz (2017)


La chance m'a de nouveau souri lors de la dernière opération Masse Critique de Babelio : en effet, le roman Paris Conakry - A l'aube de deux vies, écrit par Valentine Morning et Jean-Pascal Ruiz, et publié chez Yaka Books Editions m'a été envoyé tout récemment.



L'histoire 

Hugo est un lycéen parmi tant d'autres, un poil plus romantique que la moyenne, certes, mais qui met un point d'honneur à ne pas faire de vagues. Il vit à Paris avec sa mère, aimante et artiste, et il est entouré de ses deux meilleurs amis Charles et Léa. Hugo est presque comblé : entre les cours et les compétitions de judo, on pourrait croire qu'il n'a guère le temps de penser à son père absent et à la copine qu'il n'a pas. Pourtant, le manque se fait parfois cruellement sentir. 

Un jour, alors qu'il s'est installé dans le square Jean XXIII proche de la Tour Eiffel pour finir de lire Le rouge et le noir de Stendhal, il rencontre Noémie. Coup de foudre instantané _du moins de son côté ! Le lycéen se sent pousser des ailes face à cette Terminale qui semble plus modérée que lui dans ses intentions mais qui, au fond, n'en pense pas moins. Une complicité s'installe bientôt entre les tourtereaux, sous les yeux attendris de Léa et de Charles, qui eux-même sortent ensemble. Enfin, sous les yeux... C'est une façon de parler, car Charles est aveugle. 

Soudain, un obstacle se dresse sur leur chemin : le père de Noémie, qui est ambassadeur de Guinée en France, est envoyé à Buenos Aires puis à Conakry pour une durée indéterminée. Evidemment, sa famille doit le suivre. Si Hugo avait réussi à atteindre le bonheur sans trop d'encombres, il fait l'expérience de la difficulté à le conserver sur le long terme. Leur couple survivra-t-il à la distance ? Peut-on rester fidèle quand on a quinze ou dix-huit ans ? A partir de quand sait-on qu'on a trouvé la femme ou l'homme "de sa vie", si tant est qu'elle / qu'il existe ?



Aimer à l'aveuglette 

Allez, un peu de douceur et de poésie ne font pas de mal ! Paris-Conakry ne dépeint pas seulement la relation extraordinairement harmonieuse de deux jeunes bobos de quinze et dix-huit ans ; ce roman aborde surtout la difficulté de maintenir une relation à distance tout en continuant à avancer chacun de son côté, parce qu'on n'a pas le choix. Quel que soit l'âge du lecteur, il se reconnaîtra forcément dans les questionnements de Hugo _à la fois narrateur et héros_ s'il lui est arrivé de voir son couple plus ou moins tiraillé par les kilomètres... et il sortira sans doute bien rêveur de cette histoire qui emprunte autant au romantisme qu'à l'amour courtois !

Pendant trois ans, alors que beaucoup auraient choisi de reprendre leur liberté, Noémie et Hugo vont communiquer exclusivement par lettres, à l'ancienne. Eh oui, dans cette histoire, que j'aurais tendance à situer à la fin des années 90 ou au début des années 2000 (à tort ou à raison, j'ai peut-être loupé les bons indices temporels) il ne faut pas compter ni sur Skype, ni sur What's App, ni sur les SMS ; même le téléphone est utilisé avec parcimonie. D'ailleurs, l'ambiance générale et le côté mélancolique du héros, qui souffre de sa solitude amoureuse dans les premiers chapitres, m'a pas mal rappelé les échanges de courriers entre Alexis et le taulard mystérieux dans Alexis, Alexia.. Comme un baiser fait à la nuit. Bref passons, c'était juste une parenthèse.


Là où tout à commencé ! Bande de bourges !

A l'issue de ces trois années pendant lesquelles la gondole de l'amour aura vogué à l'aveuglette _bon ok, j'arrête de faire des vannes sur le pote miro, les retrouvailles se préparent enfin... et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles vont être aussi épiques que laborieuses pour le jeune Hugo ! Je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler, mais si la première moitié du livre m'avait paru très psychologique, peut-être un peu trop consacrée au quotidien du héros et de son petit monde, à la rencontre de Noémie... la deuxième ne manque pas d'action : on a vraiment le sentiment de passer une vitesse, et la lecture est d'autant plus agréable.

Pour résumer, Paris-Conakry - A l'aube de deux vies contient tous les ingrédients qu'il faut pour plaire aux jeunes lecteurs et pour les faire réfléchir : une poignée de personnages attachants, quelques cuillères d'amour saupoudrées d'amitié _avec une pincée de niaiserie, mais juste ce qu'il faut, une dose nécessaire de course poursuite en chariot dans un aéroport. Précision importante à destination des allergiques aux cacahuètes : il n'y a absolument aucune trace de cul dans la préparation de ce roman !

Age de lecture conseillé : à partir de 13 - 14 ans, sans vouloir généraliser bien sûr ! Les goûts, la sensibilité, la maturité, etc.. variant d'un enfant à l'autre.   



Stéréotypes ? 

Si j'avais lu ce livre quinze ans plus tôt, il m'aurait sans doute apporté la dose d'optimisme qui me manquait alors pour affronter la vie... Mais le destin a voulu que je ne le lise qu'aujourd'hui, avec mes yeux de prof d'adulte cynique et blasée ; voilà pourquoi certains passages du livre m'ont un peu laissée perplexe.

Tous les personnages sont sympathiques et crédibles, certes, mais ils m'ont semblé extrêmement propres sur eux : Charles et Léa sont des amis exemplaires, et font preuve d'une sagesse que bien des gars de 25 ans pourraient leur envier. Hugo est un brave type, respectueux des filles, studieux, gentil avec sa maman, toujours soucieux de ne pas commettre de gaffe avec son meilleur pote handicapé... Pas de crise, pas d'esclandre, pas de jalousie cachée, seulement de la fraternité et de la bienveillance : c'est tellement beau que c'est limite suspect... Il me semble qu'à part le daron autoritaire de Noémie qui occupe la place du "despote" briseur de couple, on n'a pas de figure de "méchant" dans Paris-Conakry. La mère de Hugo, Elizabeth, femme admirable qui s'est attachée à préserver son fils du souvenir de son mari emprisonné pour avoir braqué une banque (_ça va, ça reste soft, c'est pas non plus un violeur), est tantôt artiste détendue, tantôt louve romaine quand sa progéniture flanche. Le larron en question saura lui aussi montrer sa face pile au bon moment pour contribuer au bonheur de son fils inconnu. On regrettera juste qu'en bon taulard, il doit présenté comme alcoolique et seulement capable de s'exprimer dans un registre familier.

Du coup, j'ai un peu eu l'impression de sortir du pays des Bisounours en refermant ce livre, mais c'est un moindre mal...



Bon, on déconne et on critique, mais saluons tout de même l'initiative de YakaBooks, une maison d'édition citoyenne et engagée, qui propose des livres pour tous et à prix bas (2€).   

MORNING, Valentine ; RUIZ, Jean-Pascal. Paris - Conakry - A l'aube de deux vies. YakaBooks Editions, 2017. ISBN 978-2-37763-013-4



A l'exception du bâtiment d'accueil encore lumineux, les environs sont plongés dans l'obscurité, et ce n'est pas pour me déplaire. Au loin, les premiers déserteurs me font un signe de la main en se dirigeant vers la sortie, tandis que la fête de fin d'année du personnel bat son plein dans la grande salle. C'est sûrement là-bas que les meilleures blagues se font, mais j'ai pas très envie d'y retourner, pour l'instant. L'air frais me dégrise, et l'espoir aussi insensé que puéril d'être rejointe sur ce banc métallique me souffle de ne pas bouger. Je dois être vraiment bourrée pour croire à ce genre de conneries.     




dimanche 11 novembre 2018

Mauvaise humeur


J'essaie d'être aussi tolérante avec les autres que j'aimerais qu'ils le soient avec moi ; mais la semaine dernière, la tâche s'est avérée plus difficile que d'habitude. 



"Alors, ça se passe bien, cette année ?" me demande une ancienne collègue mutée dans un établissement voisin réputé "moins difficile" que le nôtre. Elle a pris l'intonation apitoyée de celle qui a réussi à déserter le champ de bataille mais qui fait mine de souffrir pour les frères d'armes qui ont encore les pieds dans la fagne. "Alors, ça ne se passe pas trop mal, cette année ? Malgré la violence, le bruit, les travaux, les absents, la pluie, le froid, la mort..." 

Mais le fait est que, bah, cette année, on n'a pas trop à se plaindre. L'équipe s'est stabilisée, les collègues entretiennent sinon de bons rapports, au moins des échanges courtois, et le comportement des élèves s'en ressent : les jeunes sont globalement plus apaisés et trouvent moins facilement les failles qui mènent au chaos. Bien sûr, on n'est qu'en novembre, et, pour citer une autre collègue réagissant en aparté au discours plein d'espoir prononcé par les principaux en début d'année, "on va pas s'enjailler". Les morveux ont plus d'un tour dans leur sac, et chez eux, le calme apparent laisse présager le pire. 

Voilà, dans les grandes lignes, ce que je lui explique en regroupant les affiches de ses anciens élèves, qu'elle souhaite récupérer afin de les montrer aux nouveaux. 

"Et la direction ?" 

Encore une fois, il ne trouve que je n'ai rien de négatif à dire ; et quand bien même ce serait le cas, je me garderais bien de m'en ouvrir à une personne qui a déjà prouvé qu'elle ne savait pas tenir sa langue. 

Le silence s'installe. Visiblement, Patricia* est venue en mode vautour, survolant son ancien lieu de travail et se préparant à fondre sur ses éventuels dysfonctionnements pour s'en gargariser. Bien sûr, elle a des tas de raisons d'être dans cet état d'esprit : elle n'était pas hyper jouasse d'avoir été affectée par chez nous et lorsqu'elle a commencé à se sentir bien dans ses baskets, réussissant sans peine à gagner l'estime et le respect de ses élèves... son poste a été supprimé. Alors oui, on peut comprendre qu'elle ait envie de nous vomir dessus pour se sentir mieux. Mais sur l'instant, j'ai eu envie de la traiter de charognarde et de l'envoyer se faire foutre. J'étais pas d'humeur pour les oiseaux de mauvais augure. 


Gros Lourd le Vautour, personnage de l'histoire Tchico le petit Indien
Ce spectacle de marionnettes était joué par la Compagnie Les Trois Chardons.
Tous les ans, elle venait égayer notre année de maternelle avec leurs histoires magiques : Galou le berger, Lucille et Malo, L'oiseau bleu... et nous laissait des bons de commande pour acheter la version livre-cassette.
On les a tous.

"Et toi ? 

Je pariai intérieurement sur un monologue de dix minutes consacré à l'excellence du bahut d'à côté ; non, même pas. 

"Tu savais que Mme Machin était partie du collège X cet été ? Elle vient à peine d'être remplacée par un type. Tu crois qu'il lui est arrivé quoi ? ça ressemble à un abandon de poste, non ? Elle a peut-être une maladie grave... Elle était dépressive ?" 

Décidément, quel optimisme... 

_ Oh...je ne sais pas... Je pense qu'elle a simplement obtenu sa mutation... Elle était pas d'ici." 




Si elle commence à gicler son venin sur ses ex-nouveaux comparses, c'est le signe qu'elle-même n'est pas au mieux de sa forme. Oh, elle est capable de faire preuve d'un meilleur esprit, et j'ai assez bossé avec elle l'année dernière pour le savoir. Il faut qu'on se soutienne. Il faut que je joue le jeu. Reste cool et souriante jusqu'à son départ du CDI. Du moins, reste cool. Elle ne t'a rien fait, et qui sait quand tu la reverras... Est-ce que tu veux qu'elle garde de toi l'image d'une documentaliste aigrie et cynique ?   

Ne pas montrer à quelqu'un qu'on a envie de le fracasser est un exercice des plus difficiles. Mais pas impossible.       

"_ Eh... ils sont calmes, en fait ! s'esclaffe soudain Patricia en désignant de la tête la petite dizaine d'élèves venus s'installer dans le coin lecture pendant leur heure de permanence. 

Est-ce que tu sous entends qu'avant, quand nous étions dans la même galère, c'était le bordel ? Non, certainement pas. Ton intention n'était pas de me mettre face à mes limites en ajoutant cela ; ta remarque était l'innocence-même, tu cherchais juste quelque chose de sympa à dire, et je devrais me raccrocher à l'une des rares observations positives que tu aies émises depuis ton arrivée. Mon cerveau me l'assure, et je le crois ; pourtant, mes tripes ont envie de te pendre et je prie pour qu'elles ne se fassent pas la malle par l'un de mes trous. 



Ah, chère Patricia... C'eût été un plaisir de te voir... un autre jour. Pourvu que tu n'aies pas senti l'agacement bouillir en moi ! Tu n'en étais pas la cause, et à vrai dire, personne n'y était pour rien !  

* J'ai changé le nom, je suis pas guedine à ce point !
  

samedi 3 novembre 2018

Dans la série : un chasseur sachant chasser sans son chien (ou pas) - L'enfant qui chassait la nuit - Wilson Rawls (1961)


Le cours de français touchait à sa fin. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, je crois bien qu'on venait d'étudier un texte vieillot dans lequel une jeune fille présentait sa tourterelle apprivoisée à ses amies. Un camarade avait dû faire une remarque bien sentie sur le sort qu'il aurait réservé à l'oiseau en question s'il s'était aventuré dans son jardin, car M. Dodin avait interrompu sa série d'exercices pour lancer un débat sur la chasse. 

Alors, qui était pour ? Qui était contre ? Une bonne majorité des élèves de la classe étaient issus d'une famille de chasseurs et ne voyaient pas où était le problème. Une bonne majorité avaient également compris que M. Dodin était contre la tuerie réglementée, et n'avaient pas envie de se le mettre à dos pour trois palombes. Le silence devint pesant. 

"Je veux votre avis A VOUS, pas celui de vos parents. L'année prochaine, vous serez en cinquième, ça rigolera plus : il faudra argumenter à chaque fois que vous aurez à répondre à une question.




Guillaume se lança. On le surnommait Mouton parce qu'il était frisé, et on le prenait pour pour le mouton noir de la classe parce qu'il était petit, un peu plus jeune que nous, et qu'il avait cet irrationnel je-ne-sais-quoi propre aux gamins qui se font régulièrement fracasser par leurs pairs sans raison valable, et ce, où qu'ils aillent. Il faut dire qu'il n'avait plus rien à perdre, puisqu'il avait signé son arrêt de mort quelques jours plus tôt en déclarant en plein cours de SVT : "Moi je préfère une bonne ratatouille à une assiette de frites". Comme on pouvait s'y attendre, cet acte de provocation totalement assumé avait entraîné un tollé général, et la lapidation avait été évitée de justesse. 

_ Moi je suis contre ; on ne devrait pas avoir le droit de tuer des animaux qui nous ont rien fait ! 

Stéphanie leva la main ; il était rare qu'elle s'affirme ainsi ses opinions, mais enfin, Mouton essayait de nous apprendre la vie, il fallait bien que quelqu'un aille au charbon pour le remettre à sa place !  

_ La chasse, c'est important : ça nous fait manger ! 

_ Tu parles des hommes préhistoriques ? demanda M. Dodin, espérant l'amener à développer son point de vue. 

_ Non... Mon père et mon oncle, quand ils tuent des faisans, on les mange ! 

_ Ah. Je vois. Mais vous ne vous nourrissez pas que de gibier, j'imagine ; quand la chasse est fermée, vous allez faire des courses, et... 

Pendant ce temps, ma copine Anaïs me racontait sa vie avec une discrétion approximative : 

"Moi, mon père, il a tiré sur le coq à la carabine car on voulait le manger mais on savait pas comment faire. Mais il s'est loupé et il l'a juste blessé. Alors il a ramassé le coq plein de sang et il a regretté d'avoir tiré dessus. Ca l'a fait pleurer. On a dit qu'on allait plutôt le soigner et l'appeler Gustave.

_ Il est blessé où ? 

_ Au cul ! 

_ Mince, ça va être dur à soigner si les tripes ont été touchées. Fais gaffe que les vers ne s'y foutent pas... 

_ Non mais il a l'air d'aller... 

Le gros Franck, qui nous avait expliqué en détails quelques jours plus tôt les joies inégalables de la branlette, s'incrusta :  

_ Un poulet, on le saigne ou on le pend ! On le tire pas au fusil, c'est pas du gibier ! En plus, ça fout des plombs partout ! 

_ Non mais laisse. On le mange plus, finalement. 

_ Ah, tu peux aussi l'égorger avec une hache ! 

_ Non mais c'est les Arabes qui font ça ! On est en France, là ! s'insurgea Anaïs. 

_ Bah quoi, c'est pas mieux qu'au fusil ?"  

Je crois que c'est en entendant "Arabes" et "on est en France" que M. Dodin a demandé le silence complet dans la classe ; après un débat houleux sur la chasse, il n'avait ni l'envie ni le temps de nous reprendre sur des propos racistes qu'on relayait à la pelle sans s'en rendre compte. 

Enseigne HMarket, spéciale dédicace à ma pote de 6ème...

Qui dit vacances scolaires dit passage obligé par la case littérature de jeunesse, parce qu'on est professionnels jusqu'au bout ! Il faut bien reconnaître que ce n'est pas la facette la plus fastidieuse du travail d'un documentaliste. Cela implique cependant de se frotter à des ouvrages et à des thématiques vers lesquels on ne se serait pas naturellement dirigés, parce qu'on ne lit pas purement pour soi mais pour pouvoir conseiller au mieux un certain nombre d'usagers. L'enfant qui chassait la nuit, publié par l'auteur américain Wilson Rawls en 1961, est un exemple de ces romans pour enfants dont je sais d'avance qu'ils vont me saouler : les histoires de chasseurs me rendent mal à l'aise autant qu'elles m'agacent. Quand on a grandi dans une zone où la chasse est un sport, voire un facteur d'intégration pour les hommes, et qu'on a enfin réussi à s'en extirper, on n'a pas envie d'y retomber ne serait-ce que pas le biais d'un livre.  


Ambiance La Petite Maison dans la Prairie. 

Billy vit avec ses parents et ses trois petites sœurs aux fins fonds d'une vallée du Missouri, aux limites de l'Oklahoma et de l'Arkansas ; là-bas, les hommes se contentent de peu et suivent le rythme de la nature : ils cultivent la terre, ils chassent le raton laveur, et de temps en temps, il vont faire des courses en ville. Les parents de Billy en ont un peu marre de la campagne et aimeraient bien que leurs quatre enfants aient accès à l'éducation et se sociabilisent. Dès qu'ils auront assez d'économies, ils s'en iront. Mais pour l'instant, le déménagement n'est pas d'actualité. Comme tous les enfants de son âge, Billy aimerait avoir un chien pour l'aider à attraper les ratons laveurs dans la forêt, d'abord parce qu'il pense qu'il est "né chasseur", mais aussi parce qu'il sait que plus on vend de peaux, plus on est respecté par la communauté. Malheureusement, des chiens de chasse coûtent cher et ses parents ne peuvent lui faire ce cadeau ; en guise de lot de consolation, ils lui offrent des pièges qui lui permettront de braconner tranquille. Billy s'en servira pour attraper ses premières bêtes, et avec l'argent récolté, il finira par se payer lui-même non pas un, mais deux chiens. C'est ainsi qu'il gagne l'admiration de son grand-père, qui tient une épicerie dans la ville la plus proche : le vieil homme blagueur et dynamique lui apportera son soutien et de conseils en matière de stratégie et de dressage canin. Ensemble, ils participeront même à un concours de chasse renommé dans la région. 

Si toi aussi, de loin, tu as cru qu'il tenait autre chose qu'une bêche...

Toutes les nuits, pendant des mois, le jeune Billy va battre la campagne accompagner de ses deux chiens Old Dan et de Little Ann pour talonner, piéger, tuer, dépecer des dizaines de ratons laveurs avec la bénédiction de tous les adultes qui participent à son éducation. Question de culture, dirons-nous... Oh, il va leur arriver quelques mésaventures où le héros se rendra compte qu'il a encore du chemin à parcourir avant d'être un chasseur sachant chasser sans ses chiens !           

Décrit sur le quatrième de couverture de l'édition du Livre de Poche Jeunesse comme "un hymne à la nature", et un peu partout comme un "classique" de la littérature de jeunesse américaine, L'enfant qui chassait la nuit appartient à une époque révolue. Je ne sais pas s'il aurait beaucoup de succès avec les jeunes lecteurs d'aujourd'hui, même en Dordogne ; bien sûr, les passages du livre retraçant les galères de Billy pour trouver de quoi financer son rêve sont touchants ; bien sûr, la relation tissée entre l'apprenti chasseur et ses chiens parlera à ceux qui considèrent les animaux comme leurs égaux. Mais il faut bien reconnaître qu'une bonne partie du roman est consacrée à des courses poursuites de deux chiens très genrés (le mâle Old Dan est "puissant", alors que la "petite" femelle Little Ann est "futée") contre une proie isolée qui, de toute façon, n'a jamais eu aucune chance de s'en sortir ! 

Attention, il s'agit d'une critique personnelle de l'oeuvre ; peut-être que vous, vous retiendrez le parcours hors normes d'un petit paysan fâché avec sa condition de "pauvre" et de "rustre" qui devient un prodige de sa discipline... 

Encore que... Si vous lisez cette histoire, lisez-la bien jusqu'au bout !      

Wilson RAWLS. L'enfant qui chassait la nuit. Le Livre de Poche Jeunesse, 1998. Coll. Mon bel oranger. 352 p. ISBN 2-01-321602-5 

Puisqu'on est dans les histoires de clebs... Corgi ou pain de mie ??

Pour l'anecdote, Anaïs s'est réconciliée avec la viande halal depuis ; elle a deux gosses, les chats égyptiens dont elle rêvait déjà lorsqu'elle avait douze ans, le corps recouvert de tatouages artistiques. Ok, elle n'était pas un modèle de tolérance et d'ouverture d'esprit il y a vingt ans. Ok, c'était même une sale gosse qui n'avait ni la langue ni les poings dans sa poche, qui n'en foutait pas une au collège, et qui traînait volontiers avec les 4° plus susceptibles de réagir à son répertoire de blagues de cul. Exactement la graine d'ortie avec qui vous ne voudriez pas que votre rejeton s'acoquine. Pourtant, elle m'a tellement aidée à grandir _même si elle ne le saura jamais ! et elle est vite devenue mon héroïne ! 

A la surprise générale, elle m'avait prise sous son aile dès le début de l'année, alors que j'étais aux antipodes de ses autres fréquentations. Pourquoi ? Tout le monde se l'est demandé, moi la première, et personne ne l'a jamais vraiment su. Les surveillantes trouvaient notre association particulièrement suspecte et, de temps en temps, un prof me prenait à part et me demandait sans aucun tact si elle ne me forçait pas à faire ses devoirs à sa place. Oh, mon pauvre, mais pour ça il aurait fallu qu'Anaïs se soucie un minimum de ses résultats scolaires ! Or, elle avait bien d'autres préoccupations : son cours de boxe française (parce que la boxe anglaise, "c'est pour les bourrins"), récupérer son album d'Aqua qu'elle prêtait à tout le monde, vérifier que les araignées qu'elle conservait dans son casier ne manquaient de rien, réussir à se glisser en tête de file pendant la vente de chocolatines de 10h, histoire de ne pas se faire sucrer toute récréation... Chacun son sens des priorités ! En outre, elle était prévoyante et organisée pour ce qu'elle voulait : elle avait toujours un stock de pièces pour la machine à boissons ou pour la cabine téléphonique, et devait sans cesse se soustraire aux charognards qui voulaient lui raquer quelques francs _où qui voulaient régler leurs comptes avec elle, car Anaïs avait une tendance à semer la discorde sur son passage, il faut bien le reconnaître. C'est ainsi que nous avons commencé à fréquenter assidûment le CDI, ce temple du silence où personne n'aurais songé à la traquer !