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samedi 31 août 2013

Rencontre improbable à Aulnay-sous-Bois


Même si je ne vis pas encore pour de bon dans cette ville, une urgence matelas (ça arrive...) m'a poussée à me rendre à Aulnay en fin de matinée. Autant dire que l'affaire a été conclue en deux minutes, car j'avais bien envie de profiter de mon après-midi pour me fixer quelques repères avant la rentrée. Le petit parc dans lequel Bubulle et moi nous étions posées il y a une quinzaine de jours me parut être un bon point de départ, d'autant plus qu'il avoisinait une charmante bibliothèque de quartier. 

La bibliothèque Dumont : la classe !

Comme la salle de lecture ouvrait au public à partir de 14h, j'avais un peu de temps pour m'accaparer un banc, prendre des nouvelles du sud en passant quelques coups de fil, et continuer ma lecture poussive quoique intéressée des Aventuriers de la Mer T.6, "L'éveil des eaux dormantes". C'était sans compter la visite de courtoisie d'une Aulnaysienne d'un certain âge, abondamment fardée et passablement enrhumée. Plongée dans ma lecture, je ne l'avais pas entendu arriver.

"Vous lisez, mademoiselle ?

Non, je fais un bowling !

_ Oui...

J'adopte toujours une attitude de méfiance envers les gens qui viennent me parler comme à leur meilleur pote alors qu'ils ne m'ont jamais vue. Après tout, on me répète bien souvent que dans le 93, tout peut arriver... Cela dit, la dame en question n'a pas l'air bien dangereuse. Vêtue d'une veste cintrée noire et d'une mini jupe dans la même teinte, elle exhibe ses mollets pleins de crevasses et ses cheveux grillés d'une drôle de coloration.

_ Qu'est-ce que vous lisez ?

Elle a souligné ses paupières avec un crayon d'une couleur semblable à la couverture de "L'éveil des eaux dormantes" et à celle de beaucoup d'autres livres de poche de science fiction ou de fantasy. Afin de la dissuader de toute envie de converser, je lui parle de mon goût pour les Aventuriers de la Mer, pour l'Assassin Royal, de cette euphorie qui pourrait me rendre capable d'aller faire du hip hop en solo dans une arène vide telle un Maître Gims, lorsque l'un des tomes arrive dans ma boîte aux lettres.


Maître Gims - Bella - 2013
De gré ou de force, vous avez inévitablement entendu cette chanson au moins dix fois cet été.

Mais Robin Hobb et la littérature de jeunesse ne suffisent pas à la décourager. Elle a trop envie de me raconter sa vie, et la vie à Aulnay en général. 

_ Il n'est pas encore 14h ? J'attends quelqu'un pour 14h, mais j'ai peur qu'il ne vienne pas. A vrai dire, j'attends un groupe de personnes. Vous attendez quelqu'un, vous ? 

_ Non, je n'attends personne, et il n'est que 13h30. Mais ne vous en faites pas, ils vont arriver. 

_ Oh je ne sais pas. Ils doivent venir, normalement. Ils viennent toujours, là, sur ce banc où vous êtes. Mais ils n'y sont pas aujourd'hui. C'est un groupe d'amis, et parmi eux, il y en a un qui me plaît. 

_ ... 

_ Vous pensez qu'il va pleuvoir ? Parce qu'il m'a dit qu'il viendrait sûrement, sauf en cas de pluie. 

_ C'est couvert, mais ça l'est depuis ce matin, et il n'est pas tombé une goutte...

_ Vous êtes gentille. Mais j'ai quand même peur qu'il me pose un lapin. Vous savez, sa femme sait que je lui tourne autour, alors elle l'aura sans doute empêché de sortir cet après-midi. 

_ Il ne vous a pas donné son numéro ? 

_ Non, mais il a le mien. Vous savez, il n'est pas très entreprenant. C'est le genre d'homme qui se fait dominer par sa femme. Elle le surveille tout le temps. Vous savez, à notre âge, quand on a un homme, on fait tout pour le garder... 

Je ne crois pas une seconde en l'existence de cette personne ; mais je n'ai pas envie de la contrarier alors je joue le jeu. La réalité est bien assez dure comme ça. Deux papys entrent dans le parc, promenant leur chien. 

_ C'est peut-être lui... 

Elle s'avance de quelques pas, comme pour aller à leur rencontre. "Ah non. Je croyais." Il serait bien fâcheux de se tromper d'amant. Elle se rassoit à côté de moi et reprend l'interrogatoire : "d'où vient votre accent ?", "c'est bourgeois, Bordeaux, non ?", "Juppé, il est bien comme maire?", "est-ce que vous vivez ici ?"

_ Oui, vous avez raison de vous promener de ce côté de la ville, y a moins de racaille. Il vaut mieux que vous habitiez ici plutôt que plus haut, dans la cité. Quoique lorsque la nuit tombe, il ne faut plus se promener nulle part, et éviter au maximum de mettre des minijupes. Parce que vous êtes jeunes, et que votre petit sac, là, ils vont essayer de vous le piquer. Vous savez qu'une jeune fille s'est faite violer ici-même l'année dernière, un soir ? Elle faisait son jogging... Evitez de trop aller du côté de la gare RER le soir aussi, c'est mal fréquenté... 

En même temps, la ville où le quartier de la gare est idyllique, où on peut courir dans la nuit en toute sécurité et où les vols à la tire ne se sont jamais produits n'existe pas. C'est du moins ce que j'essaie de me dire tandis qu'elle me déballe un catalogue d'événements plus ou moins louches. Par chance, un retraité bedonnant en polo de rugby passe derrière nous, l'air décidé. 

_ C'est lui ! 

L'homme se retourne et se reconnaît dans l'exclamation de l'Aulnaysienne. C'était donc vrai ! 

_ J'ai bien cru que tu allais me poser un lapin ! 

_ Non, je t'avais dit que je viendrais. J'ai essayé de t'appeler mais je n'ai pas réussi à t'avoir ! 

_ Oui, il y a un problème avec ma box, ça marche une fois sur deux. Mais je n'ai pas trouvé le temps long, car j'ai discuté avec une jeune fille en t'attendant. Comment vous appelez-vous, mademoiselle ? 

_ Adeline. 

_ Oh, c'est mignon ! Venez boire un café avec nous, Adeline ! 

L'idée m'a tentée une seconde, ça aurait pu être drôle. Puis le remords m'a pris : si c'était pour me moquer d'eux plus qu'autre chose, ce n'était pas la peine.  

_ Non, je préfère vous laisser tranquilles ! 

_ Comme vous voudrez, Adeline ! Si vous passez par là, on se reverra sûrement ! Alors à bientôt... 

Surexcitée comme une gamine, la femme tournait autour du papy de ses rêves en le guidant vers le bar qui se dessinait derrière les grilles du parc.  
     






vendredi 10 mai 2013

Le train de la cohérence part toujours à l'heure (3)

La SNCF a beau se décarcasser à proposer des concerts et des locations de DVD dans les IDTGV, il faut bien se rendre à l'évidence : pour avoir droit aux meilleures animations, mieux vaut prendre le TER. Après le fou rencontré à la gare de Périgueux et Madame Muriel la voyageuse d'un soir, voilà maintenant un mix des deux avec le couple alcoolo-manoucho-sdf* !



Comment décrire la scène en restant crédible ? 

J'aurais du m'en douter. Des années d'expérience sur cette ligne m'ont appris que le sas d'entrée des trains régionaux sont souvent le lieu de rencontre des voyageurs atypiques, tels que les familles à poussettes, les cyclistes dégoulinants, les gens qui déménagent, et autres mamies accompagnées de leurs trois chats en cage.  Sans oublier les gens trop bourrés pour monter la marche, ouvrir la porte semi-automatique et accéder ainsi aux wagon. Il arrive cependant que cet espace soit assez tranquille pour qu'on puisse le préférer à l'intérieur de la rame.
Pourtant, je me suis posée sur la banquette râpée sans la moindre hésitation, cet après-midi-là. Un signe du destin ? A quelques minutes du départ, une jeune fille percée de partout, affublée d'un châle au passé douteux et d'un cabas assorti gravit le marchepieds avec force jurons. On comprend très vite qu'elle va à Coutras pour voir sa mère LAAA !", accompagnée de son "mari", le type à moitié bourré qui bloque la porte depuis dix minutes parce qu'il n'en finit plus de tirer sur sa clope. J'ai même cru comprendre qu'il s'agissait des présentations officielles du mec à la famille...

Le gars écrase son mégot sur la portière ; attention, le spectacle va commencer.

Touche pas à ma bière.

Elle, trapue et coiffée d'une choucroute sombre ; lui, tête rasée, orné d'une barbichette et fringué comme un Pétassou en tenue de camouflage. Tous les deux ont dans l'oeil et dans la voix les ingrédients nécessaires pour un beau moment de poésie. Les voilà qui s'assoient comme ils peuvent sur la banquette face à moi, inspectent les lieux du regard jusqu'à ce que ... coup de théâtre ! La fille vient de se rendre compte, en ouvrant son cabas, que SA bouteille de bière est entamée !

"Oh mon coeur qu'est-ce que t'as foutu ! C'est que tu m'as sifflé la bouteille LA OH ! OH LA OH LA, mais c'est la mienne oh ! Tu fais chier mon coeur sérieux !

Le mec hausse les épaules, avec un sourire de satisfaction étendu jusqu'aux oreilles et réplique, devancé par le spectre du foutage de gueule :
_ Bah je savais pas que c'était la tienne ! Et pis il t'en reste...

_ Tiens je vais l'appeler, ma daronne.. Elle va me dire "OH t'as bu ma fille !" et moi j'lui répondrai "Non ma mère j'ai CONSOMME !". Tu vas voir, elle va rigoler : elle m'connaît ma mère, tu parles !"


Frank Gallagher power !
Encore une fois, j'ai réalisé bien trop tard que j'avais de quoi les immortaliser vocalement. Trois ans passés, l'écran défoncé et le dos cabossé, mon MP3 à prix sacrifié ne me fait jamais faux bond ! Il se montre particulièrement performant lorsqu'on lui demande d'enregistrer les cassos qui prennent le train.

Mettez le son au max !

Avec les six minutes que j'ai pu capter, on pourrait presque faire un album intitulé En allant voir ma darooooonne dont la tracklist serait la suivante :

Track 1 - J'ai pas la gueule à ma mère !

Après une brève communication téléphonique qui nous a laissé deviner la grande force vocale de sa fameuse daronne, le jeune femme a souhaité revenir sur leur relation et leurs ressemblances, histoire se mettre monsieur au parfum. "Ma mère et moi, tout le monde dit qu'on a la même gueule. Non mais j'ai pas sa gueule, j'ai la gueule à personne moi ... Quand même on se ressemble, c'est un truc de malade, et ma petite soeur c'est pareil." S'ensuit alors une remarque des plus imprévisibles : "On n'est pas des paysans, nous ! on est des manouches ! et fiers de l'être". Pour avoir des origines chez les uns comme chez les autres, j'ai été tentée de dire que les différences n'étaient pas aussi flagrantes qu'elle le prétendait, mais dans ma position, il valait mieux que je m'abstienne. Quand on veut se foutre de quelqu'un durablement, il ne faut surtout pas l'interrompre.
  
Track 2 - La fouille au corps

Autant j'ai vu pas mal de couples en venir aux mains, avec ou sans boisson, autant j'étais persuadée que l'amour sous cette forme n'existait que dans les Amants du Pont Neuf. On a du mal à concevoir que deux marginaux puissent être totalement épris l'un de l'autre ; notre perception d'eux passent d'abord par leur statut... et s'y limite. Du coup, elle les prive des sentiments humains les plus basiques.

L'embrouille des tourtereaux mazoutés de poussière autour de la bouteille de bière était déjà loin quand ils prirent l'initiative de bouger leur cul jusqu'à la porte automatique du train. Nous étions presque arrivés en gare de Courtras, celle-là-même qui flamba allègrement il y a quelques années. La fille n'en pouvait plus d'exulter et de prier pour que le train s'arrête enfin. Puis elle se mit à chercher en vain son portable dans son sac, avant de faire les poches de son copain.

"Et en plus tu me fouilles ! Comme dans les keufs !

La tentation de faire des blagues de cul était trop grande, aussi lui mit-elle innocemment la main au panier.

"Ah y a quequ'chose là monsieur ! Y a une arme, là !

_ Ah ça c'est pas un gadget eh !

_ Les gens doivent se dire "c'est une obsédée, la meuf" !

Oui. Entre autres.

Dommage que l'enregistrement n'ait pas été mis en route plus tôt. Vous auriez pu compter le nombre de fois où la fille a commencé ses phrases par "les gens doivent se dire...", comme si le regard des autres ne les quittait jamais une seconde, et qu'il ne pouvait rien faire d'autre que les condamner. D'où une certaine tendance du couple à rester sur la défensive, bien qu'ils nous aient prouvé à plusieurs reprises qu'ils nous emmerdaient cordialement.

Track 3 - Le poulet au bleu

Si l'on était sensible aux préjugés, on pourrait dire que le rapport des mecs à la nourriture n'a pas de frontières et ne varie pas en fonction des classes sociales. Mais ce n'est pas le cas, alors on dira que Monsieur avait bu un peu trop de bière pour échapper aux effets secondaires du breuvage : l'envie de bouffer, un truc salé de préférence.

"Ah, du bon manger. Du bon manger.

_ C'est bon, j'ai entendu. Quoi "du bon manger"

_ Ben euh, j'sais pas.. ta mère euh elle...

_ Ah ma mère elle fait un poulet-bleu. AU bleu, pas un poulet bleu eh... C'est trop bon.. aïe aïe aïe aïe aïe ça défouraille !

Tiens, j'ai appris un mot.
On les qualifie trop souvent de "voleurs de poules", mais ils se révèlent plus efficaces quand il s'agit de cuisiner la volaille. D'ailleurs, le fait que la mère ait fait du poulet-bleu sa spécialité peut prendre une valeur de comble !


Track 4 - Des yeux à faire péter les braguettes

En attendant que le train s'immobilise, le regard de madame se promène sur les autres passagers et se bloque sur la jeune fille qui lui fait face.

"T'as de beaux yeux demoiselle ! A en faire péter les braguettes !

C'était l'expression du jour.

_ Pas la mienne en tous cas, commente la barbichette dans un excès de zèle.

_ Non c'est moi qui lui ai fait péter la sienne !


Track 5 - Un très bon chinois

Si Madame n'était pas en compagnie de son mari, on pourrait croire qu'elle drague lourdement sa voisine.

"Si tu veux, je connais un gars, un Chinois..

_ C'est un très bon Chinois ! se gausse son copain, tout fier de son tour d'esprit.

_ ... t'as pas une amie qui soit pleine de spots, moche et tout ... t'inquiète ça lui va lui ! Du moment qu'elle ait un trou !

La facilité des gens à décrire leurs ennemis en leur absence m'a toujours fascinée ; surtout lorsqu'ils sont un peu racistes sur les bords. Chacun sait qu'être victime de racisme n'empêche pas d'être con.

_ Il est propriétaire ! mais c'est tout hein..


Track 6 - Vierge blanche, Vierge noire

S'ensuit un débat avec un autre passager sur la Vierge Marie, et une vanne que je n'ai pas entendue, malheureusement sur les nuances de la vierge noire et de la vierge blanche. Visiblement, elle n'a pas été comprise par notre vierge folle du moment, qui s'est offusquée devant un tel blasphème.

"Elle est blanche la Vierge, elle est pas Noire. Eh beh non elle est blonche.. D'où elle est noire la Vierge ? Elle est blanche comme neige, blanche comme moi"

Avec un peu d'insistance et quelques gouttes d'alcool, on aurait très bien pu lui faire dire le contraire avec autant de conviction !

Enfin, la porte s'est ouverte et ils sont descendus, emportant leurs émanations et leur pensées philosophiques...


* C'est pas du racisme : madame se dit "manouche et fière de l'être", comme vous pourrez l'entendre dans l'enregistrement. Je ne saurais parler de la communauté des gens du voyage en ces termes, sauf pour ma grand-mère que je qualifierai systématiquement de "baracote" tant qu'elle s'obstinera à nous faire chier.


Plus c'est glauque plus c'est drôle ! 

samedi 19 janvier 2013

Les Aventuriers de la Mer - 4 - Brumes et tempêtes - Robin Hobb (2004)


Ah, autant les illustrateurs me laissent souvent dubitative, autant là je dois dire que j'ai beaucoup apprécié la couverture de "Brumes et tempêtes", tome 4 des Aventuriers de la Mer, dans la collection "Piment". Pourquoi ? Parce que je trouve que le mât et les voiles du navire sont dessinés avec une précision émouvante. De même que les féroces serpents de mer du premier plan. 

Évidemment, la fille à poil en plein milieu ne gâche rien.



Allez, trêve de matage !


Où est-ce qu'on en était ? 

Ambre, la magicienne vendeuse de bijoux en bois sorcier, a toujours dans l'idée de sauver la vivenef Parangon d'une probable mise en pièces par ses propriétaires. Comme la capricieuse figure de proue n'est pas pressé de montrer sa reconnaissance, leurs échanges meurent aussi vite que les vagues sur la plage de Terrilville. A quelques lieues de là, Malta continue à briser les cœurs et à scandaliser son entourage. Conformément à la tradition, Ronica et Keffria accueillent du mieux qu'elles le peuvent la famille Khuprus, en espérant que les sentiments du jeune Reyn pour Malta partiront aussi vite qu'ils sont venus. Mais il semblerait que le jeune marchand du Désert des Pluies n'ait pas pour habitude de faire les choses à moitié : la cour qu'il mène auprès de sa prétendante respire à la fois la sagesse et la passion.

Il est peu question de Brashen dans "Brumes et tempêtes" ; on sait seulement qu'il s'est engagé sur la Veille de Printemps, un navire contrebandier où tout lui paraît louche... à commencer par le capitaine, face à qui il doit sans cesse peser ses mots. Sans doute se jetterait-il à l'eau s'il voyait Althéa prête à céder aux avances de Grag, le fils du marchand Ténira, qui l'a recueillie et adoptée à bord de l'Ophélie.

Vivacia a été capturée par l'équipage du capitaine Kennit et a vu périr une grande partie de son équipage. Entre le pirate mal en point et la vivenef des Vestrit, un lien inexplicable se tisse : lui se plaît à la charmer et elle, à l'écouter parler. Leur relation est aussi frustrante pour Hiémain, héritier du bateau, que pour Etta, la favorite de l'homme estropié. Pourtant, ils vont devoir faire abstraction de leur jalousie et réunir leurs forces pour soigner Kennit, qu'il faut amputer proprement vu qu'il suinte méchamment. La lourde tâche du saucissonnage au couteau rouillé va d'ailleurs revenir au prêtre novice, guidé par la bienveillante Vivacia ... que, contrairement à l'illustrateur Gilles Francescano, je n'imaginais pas pourvue d'une poitrine généreuse.



Mais c'est quoi ce méchant ? 

Depuis le début de la série, les propriétaires des vivenefs ne cessent de chuchoter d'énigmatiques reproches à l'encontre d'un certain "Gouverneur", qui aurait pour principaux traits de caractère d'être injuste et peu consciencieux dans ses fonctions. Aussi puissant qu'incompétent, il est redouté des anciennes familles de marchands de Terrilville, car il se soucie peu de leur déchéance. Pourtant, il est aussi apprécié des "nouveaux marchands", qui ont du mal à respecter les codes établis par les marins depuis des générations.
Toujours est-il que, jusqu'au tome 4 des Aventuriers de la Mer, on ne sait absolument rien de celui qu'on perçoit tout de même comme l'un des "méchants", et ça commence à nous intriguer furieusement. Par chance, Robin Hobb a ici consacré un chapitre entier à la présentation du fameux "gouverneur Cosgo". Ceux qui se plaisaient à l'imaginer sadique, imposant et autoritaire pourraient bien être déçus : la bête est en réalité un adolescent attardé qui profite de son statut pour baiser à longueur de journée et planer en fumant des herbes. Il semble avoir une conception très abstraite du territoire qu'il dirige, et préfère déléguer les dossiers épineux à ses dames de compagnie. A vrai dire, Cosgo peut évoquer une pâle copie de Royal, le prince aux dents longues de L'Assassin Royal, la cruauté et l'ambition en moins. Un personnage déconcertant, donc, mais peut-être est-ce l'effet voulu, puisqu'on a déjà trouve l'homme à détester et à abattre en la personne de Kyle Havre, l'odieux père de Hiémain.


De la pute au prêtre... 

... Ou comment garder le sourire face à une porte de prison ?

A ma gauche, Etta, fille de joie de son état, mais bien décidée à apprendre le métier de pirate pour garder son client préféré dans son champ de vision. A ma droite, Hiémain, prêtre en formation, marin en formation, puceau en perdition. Vont-ils pouvoir communiquer ? Eh bien oui, car ils ont un objectif commun à atteindre : sauver le capitaine Kennit ! Mais ce ne sera pas gagné d'avance, et les débuts de leur "cohabitation" resteront longtemps laborieux.

Comme s'il n'avait pas déjà assez de malheurs et de pression, il fallait absolument que Hiémain se farcisse les sautes d'humeur de la femme du capitaine ! En effet, Etta n'est pas une fille commode ; elle a quitté Partage et son bordel natal pour rester proches de celui qu'elle aime aveuglément : Kennit le pirate. Depuis, elle ne vit qu'à travers lui, jalouse aussitôt tout ce qui l'approche d'un peu trop près, et peut littéralement mettre en pièces celui qui aurait l'idée de lui faire du mal. Forcément, dès qu'elle décèle un semblant de complicité entre le pirate, la figure de proue et le jeune prêtre, ils deviennent pour elle des rivaux tout trouvés. Hiémain aimerait bien lui dire qu'il n'a aucunement l'intention de l'exclure de leur relation de confiance, mais il n'est guère aisé de parlé à quelqu'un d'aussi buté qu'une prostituée convertie en marin.

Pourtant, la femme de caractère sans peur et sans reproche se transforme en bon petit chien chien dès que Kennit ouvre la bouche ; aussi, quand il va lui demander d'être indulgente, voire attentionnée envers Hiémain, elle va s'exécuter à contrecœur et jouer le jeu à la perfection. Le novice est bien surpris que la femme l'accueille avec une bienveillance perceptible, lors de sa descente dans la cabine du convalescent, et ne soupçonne pas les raisons d'un tel changement d'humeur à son égard. Il se laisse donc aller à croire à une amitié naissante, et pense qu'il a enfin trouvé l'oreille attentive qui voudra bien recueillir ses peines contenues depuis des mois en mer.

"Hiémain sentit une ouverture.
"Et je ne vous le demanderai pas. C'est seulement... ce serait bien de pouvoir parler à quelqu'un. Simplement parler. Il m'est arrivé tant de choses récemment. Tous mes amis sont morts, mon père me méprise, les esclaves que j'ai aidés n'ont pas l'air de se rappeler ce que j'ai fait pour eux, je soupçonne Sâ'Adar de vouloir en finir avec moi..." 
Sa voix se réduisit à un murmure quand il se rendit compte qu'il devait avoir l'air de s'apitoyer sur son sort."
(p. 225 - 226)

Que nenni ! La pute lucide et fataliste va remettre les idées en place à celui qu'elle considère comme un jeune pleurnichard incapable de se secouer, donnant lieu au passage le plus intéressant _ humainement parlant _ de l'ouvrage.        

(p. 226)
"... J'essaie de trouver le moyen de revenir à mon point de départ pour rétablir ma vie d'avant mais... 
_ Tu ne peux pas revenir en arrière, lui dit-elle franchement, d'une voix neutre. Cette partie-là de ta vie est terminée. Mets-là de côté comme une étape achevée? C'en est fini pour toi. Personne ne peut décider de ce que sera sa vie." Elle leva vers lui un regard qui le transperça. "Sois un homme. Tâche de découvrir où tu te trouves maintenant et repars de là, en faisant contre mauvaise fortune bon coeur. Accepte et tu pourras survivre. Si tu restes en arrière, en répétant que ce n'est pas ta vie, que tu n'es pas fait pour ça, tu passeras à côté. Il se peut que tu n'en meures pas, mais autant être mort, pour ce que ça te rapportera, à toi et aux autres."
Hiémain était abasourdi. Aussi dures qu'elles soient, ces paroles étaient remplies de sagesse."
(p. 226 - 227) 

Tout n'est pas bon à prendre dans la tirade d'Etta. Mais certains éléments intéresseront sans doute le lecteur qui cherche en vain un sens à sa vie ; il est dommage que Hiémain se réapproprie aussitôt les préceptes d'Etta pour les lier à ses apprentissages religieux : Sa aurait-il donc parlé à travers la bouche de la prostituée?
Cela nous importe peu, à vrai dire. J'aimerais bien revenir, plutôt, sur l'attachement qu'a Robin Hobb a décrire le cheminement mental du personnage tentant de communiquer avec la bombe à retardement qui tricote en face de lui. On a l'impression qu'une grande partie de Mikado se joue entre le prêtre, ses propres ressentis, et son interlocutrice : cerner l'Autre, quel chantier, surtout s'il est d'humeur changeante ! Hiémain, craintif, entre dans la cabine de Kennit, certain de se faire jeter par la harpie du malade. Surprise : ladite harpie lui tricote un pantalon et lui fait même grâce d'un vague sourire. Le coeur réchauffé, il se dit que c'est peut-être l'occasion de se frayer un chemin jusqu'au coeur de la femme pirate, histoire de voir ce qu'elle a dans le ventre. Mais la dame n'est pas en mal d'ami, elle : qu'il aille chialer sa mère ailleurs. La douche froide l'empêche de s'enflammer, or il veut encore y croire et saisit une parole de la prostituée comme un barreau d'échelle pour revenir à l'attaque. Ah, décidément, on a beau dire : Hiémain est un warrior à sa manière. Qui ne se découragerait pas au premier camouflet d'une fille qui ne tolère pas votre présence et vous le fait comprendre ? Qui n'aurait pas le réflexe d'éviter celui ou celle qui vous a octroyé un sourire hier, et vous envoie un pain dans la gueule aujourd'hui ? Oui, Hiémain est un type persévérant et pas dénué de courage. Ou alors, il est maso. A sa place, j'aurais pris le large.

Jeu de mots, ah ah.


Oh mon Dieu !

Rien à voir ou presque _ puisque la chanson Les Mandarines aborde à mon avis le sujet de la prostitution _  mais je voulais vous faire part de mon étonnement en réalisant à l'instant qu'Ulrika Von Glott et Marianne James étaient en fait une seule et même personne ! Bien qu'à présent cela me semble évident, je n'avais jamais fait le rapprochement.


"Les mandarines", chanson des années 30 reprise par Ulrika Von Glott. 
Chanson découverte grâce à mon premier radio réveil, qui ne captait que Radio Liberté Ribérac. 


J'en profite pour signaler que Marianne - Ulrika n'apparaît pas dans l'article Wikipedia consacré au Kadox, un jeu télévisé diffusé sur France 3 à la fin des années 1990, alors qu'elle y a bel et bien participé. Je m'en vais de ce pas apporter ma contribution, et vous laisse en compagnie d'Amanda Lear, pour patienter.



   

Voilà ! C'est fait !

Hobb, Robin. Les aventuriers de la mer. "Brumes et tempêtes". Paris. France Loisirs. Coll. "Piment". 1999. 389 p. ISBN 2-7441-7725-3 

mercredi 12 septembre 2012

Raymond



Pourquoi le souvenir de Raymond est-il remonté à la surface aujourd'hui ? Aucune idée. A moi de trouver le lien qui va bien entre le bonnet que j'ai vu sur la tête d'un gosse malgré la température estivale de cet après-midi, et l'image d'un type longeant la voie du tram en plein hiver. Tête et mains couverts de lainages gris, il marche sur la piste cyclable verglacée, rapide et déterminé malgré une légère torsion du cul. Je n'irais pas jusqu'à dire que je croisais souvent Raymond, mais il semblerait que nous soyons restés assez longtemps étudiants à Bordeaux III, lui et moi, pour être en mesure de nous reconnaître à moyenne distance. 

Que dire de lui ? Pas grand chose. Pourtant, son style inimitable et ses troublantes errances entre la bibliothèque Henri Guillemin, le Sirtaki et le bâtiment d'accueil de la fac m'auront assez marquée pour dire qu'il passait une grande partie de ses journées sur le campus. Lorsqu'il prenait le tram, il attendait toujours à la station Doyen Brus et descendait immanquablement à Arts et Métiers.


Photo postée par "Pericorail" sur le forum http://www.trains-en-voyage.com/forum/forum.php


Dans ces conditions, il est facile de créer un mythe sur le dos de quelqu'un, et à plus forte raison lorsque la personne en question connait tout le monde, parle facilement et scientifiquement de la pluie et du beau temps, pour toujours repartir tel qu'il est venu : seul. En effet, Raymond est un grand black élégant, bavard et cultivé. Ses yeux bleus très clairs respirent la sagacité et aiment montrer qu'ils savent tout sur tout, ou faire illusion quand ce n'est pas le cas.

Il ne m'aurait sans doute jamais adressé la parole s'il n'avait pas manifesté un obscur intérêt pour Sonia, l'une de mes plus proches copines de promo, et sans doute ne m'en serais-je pas portée plus mal. Je ne sais pas pourquoi, mais Raymond me mettait mal à l'aise.

Premièrement, parce que je n'arrivais pas à lui donner d'âge : sa voix et ses manières étaient vieillottes, cela ne faisait aucun doute, mais elles ne suffisaient pas à elles seules à le classer dans une tranche d'âge précise.

"Tu sais, j'aime bien faire les choses à l'ancienne, me dit-il un jour."

Il m'était tombé dessus au niveau du parking de la fac de droit, à la toute fin de l'année 2007.

"J'aimerais souhaiter les bons voeux à Sonia, mais je n'ai plus que son numéro de téléphone, maintenant qu'elle est partie à Nantes. Est-ce que tu peux te renseigner pour obtenir discrètement son adresse ? Je préfère envoyer un carte, dans ce genre d'occasions."

On échange nos numéros de téléphone.

Quelques jours après, je le rappelle pour lui communiquer l'adresse de Sonia, qui n'était pas contre le fait d'avoir des nouvelles de Raymond... du moment que ce soit de loin !

"Bonjour Raymond, c'est Adeline.
_ Qui ?
_ Adeline.
_ Je ne connais pas d'Adeline.
_ La copine de Sonia
_ Ah..
_ J'ai l'adresse de Sonia.
_ Ah, parfait !"

Pas merci, à peine au revoir, on va dire que c'était l'émotion. Hum, la prochaine fois, tu te démerderas mon petit. Plus tard, j'eus un nouvel appel de lui, suivi d'un message vocal. Il avait perdu l'adresse et me la redemandait ; je ne pris pas la peine de répondre.



Deuxièmement, il tenait des discours tellement érudits qu'on trouvait forcément matière à se sentir nul et superficiel à côté de lui.  Rien ne le surprenait, il connaissait déjà votre affaire et il avait même fait mieux que vous. Il aimait bien se faire mousser : il allait aux soirées étudiantes, en particulier celles de Sciences Po.  Comment y accédait-il ? Mystère, mais il ne se privait pas de dire à qui voulait l'entendre qu'il arrivait à se faire des connaissances un peu partout, y compris dans les personnalités de passage. « L'autre soir, il y avait même le fils de François Bayrou ! »

Tu parles d'un événement !

Lorsqu'il m'arrivait de l'apercevoir dans le tram, toujours dans le même secteur, j'avais pris l'habitude de détourner mon regard sans trop savoir pourquoi, un peu comme si je redoutais qu'il ne remarque ma présence. Ce qui à coup sûr ne risquait pas d'arriver. Enfin, vous qui connaissez mon grand amour pour les bavards et les grandes gueules _ surtout lorsqu'elles vantent les valeurs traditionnelles _, vous ne serez pas surpris de ma réaction.


Troisièmement, je n'avais aucune idée de ce qu'il pouvait bien étudier, bien qu'il fréquentât la même bibliothèque que moi ; du reste, on ne le voyait jamais entrer dans les bâtiments de l'université. Il s'intéressait vraisemblablement à la littérature médiévale. Un jour, il m'accosta dans l'escalier de notre fameuse petite bibliothèque d'UFR :

"Pourrais-tu relire ma lettre ? Elle s'adresse au président de l'université ; je lui demande l'autorisation de m'inscrire à Bordeaux III car j'étudiais jusqu'alors dans une autre université. Il m'arrive de faire des fautes de syntaxe, alors j'aimerais bien que tu me dises si tu en vois."

J'aurais pu en profiter pour satisfaire ma curiosité, voir son adresse et en apprendre plus pour son cursus. Or, j'avais tellement à coeur de répondre à sa demande que je ne me rappelle plus un traître mot de ce que j'ai pu lire dans cette jolie missive gracieusement rédigée à l'encre noire sur une feuille de dessin. Il avait beau être très poli et raffiné dans son expression, je craignais d'attiser une éventuelle réaction agressive en car de contrariété. A la bibliothèque, son agacement notoire et ses "chut" cinglants, suivis de regards meurtriers, lorsqu'un gloussement de pintade à talons arrivait jusqu'à ses oreilles, auraient fait dresser les poils sur le dos d'un chat égyptien.


Photo du site de l'université Bordeaux III http://www.u-bordeaux3.fr/fr/documentation/bibliotheques/bibliotheque_lettres_anglais.html


Ce rythme de vie devait lui permettre de laver et de repasser ses nombreuses chemises à pochettes, toutes identiques, ses cravates vert nordique et ses pantalons à pinces. Autant dire que Raymond intriguait beaucoup dans la gent féminine de l'UFR de Lettres ! Non qu'il soit beau ou particulièrement charmeur, mais parce que personne n'excite plus la curiosité qu'un homme qui passe sous silence la vie privée. C'est drôle, je parle sans cesse de ce personnage fantomatique _et pourtant haut en couleurs !_ au passé ; un peu comme s'il s'était évanoui après mon départ de la fac, mais ce n'est peut-être pas le cas. Après tout, il s'y était terré avant moi, pourquoi n'y serait-il pas resté quelques semestres de plus ? Cette aisance à faire comme si tout disparaissait avec nos souvenirs, lorsqu'on tourne une page de notre vie, est une bien curieuse farce de l'esprit.
     


samedi 1 octobre 2011

Le train de la cohérence part toujours à l'heure (2)

      Lorsqu'on prend un train à la tombée de la nuit, la proportion de rencontrer des gens bourrés grimpe inéluctablement. Hier soir, j'ai eu le plaisir de partager le wagon avec une dame prénommée Muriel accompagnée de sa fidèle cannette de bière. Fort sympathique, elle a agrémenté notre voyage de ses chansons entre deux luttes acharnées avec la porte des toilettes. 

Parce que sa voix, sa coiffure et son allure générale n'étaient pas sans m'évoquer Frank Gallagher, le patriarche chevelu de la série anglaise Shameless, je souhaite lui rendre hommage en mettant en ligne le petit enregistrement de sa voix.


Le son est tout pourri, mais si vous tendez l'oreille vous pourrez faire comme si vous y étiez. Donc si tu t'appelles Muriel, que tu as fait les vendanges et que tu allais récupérer tes affaires chez un copain habitant une petite ville proche de Périgueux un vendredi soir du mois de septembre 2011 : ça y est, tu es une star de la toile ! Si je devais finir alcoolique, j'aimerais bien être une alcoolique de ton genre, cool, agréable, polie, et presque pas lourdingue. Je t'admire d'autant plus que ta grande cannette de bière "Amsterdam Maximator Superstrong 11.6%" , que tu as sifflée entièrement entre Bordeaux et Libourne, mais que tu tenais encore fermement en main à la sortie du TER, est comme son nom l'indique, très costaud ! Pour en avoir bu une seule fois dans ma vie, avant un examen oral, je peux certifier qu'elle est bien "superstrong". Je n'avais d'ailleurs pas pu la finir _c'est assez rare pour être souligné_. 


Bref, Madame Muriel, pour toutes ces raisons, spéciale dédicace à vous ! Vous avez gagné mon respect, et une photo de Frank Gallagher! 



C'est tout de même fabuleux ! Quelques heures avant d'aller à la gare, j'étais en train de me demander comment parler correctement du pseudo-héros de ce qui est en train de devenir ma série préférée, et voilà que je me retrouve assise à côté de son équivalent féminin. C'est un signe, et n'essayez même pas de me faire croire que tous les alcooliques se ressemblent. Ceci dit, je me demande toujours comment je vais en parler correctement. 


jeudi 17 mars 2011

Le train de la cohérence part toujours à l'heure

Alors que je m'étais casée bien à l'abri du vent, dans la salle d'attente de la gare de Périgueux, et que j'étais en train de me dire que le hall paraissait vide et vaste, maintenant qu'on l'avait dépouillé de tous ses bancs :

"Je vous fais peur, madame? Ah, vous voyez bien que je ne fais pas peur! Il n'y a qu'aux flics de M...(un village situé à une vingtaine de km de là) que je fais peur!" 

Le visage à moitié caché sous une casquette qui peine à contenir une tignasse de cheveux gris, un type corpulent agite ses joues roses, tandis que la jeune femme assise en face de lui a résolument bloqué son regard sur ses Kickers. 

"Un généraliste. J'ai vu un généraliste, ils m'ont tiré du lit à 5h du matin pour ça! Ils me disent que ça ne compte pas, qu'il faut que je voie un spécialiste. C'est le juge, qui l'a dit." 

Visiblement, il parle tout seul. 

"Le juge, ce petit morpion de 25 ans, il croit qu'il va m'apprendre la vie. Lui, et L. (un gendarme), il m'en veulent. Ils sont montés contre moi, c'est petits cons. Et moi je lui dis, casse-toi pauvre con. C'est pas moi qui l'ai dit, c'est Sarkozy qui l'a dit le premier. Mais comme c'est un pourri, on l'a pas foutu en taule pour ça. Pourtant on aurais du. La droite, la gauche, tous des bons à rien. Il n'y a pas des bons à rien. Comme dit Raimu, il n'y a pas de bons à rien, il n'y a que des mauvais en tout!" 

De toute évidence, ce mec n'est pas bourré, ou alors il le cache très bien; il est simplement dérangé, sonné, anéanti par quelque tuile reçue sur le coin de la gueule, et verni d'une fine couche de mauvaise foi. En tous cas, parmi tous ceux qui restent ancrés dans ma mémoire, c'est l'un des illuminés les plus bavards que j'ai eu la "chance" de croiser, peut-être parce que sa spécialité était aujourd'hui de donner dans la répétition successive de mêmes phrases. Il faut dire que quand je rencontre un fou, j'essaie d'en prendre de la graine! Qui sait si je ne vais pas, un jour, suivre leur chemin? Il paraît que je suis vouée depuis toujours à gravir inlassablement la pente abrupte des abrutis! 

Cependant, constater le dérangement de quelqu'un ne suffit pas à le classer parmi les "abrutis", cette catégorie élitiste réservée aux connards en perpétuelle activité. Monsieur n'est pas un abruti. Monsieur est un ancien comptable qui a servi la SNCF pendant un certain temps, et qui s'est fait virer "comme un chien", d'après ses dires. Pas besoin d'en savoir plus sur sa vie (que malgré tout, il nous aura copieusement racontée), pour comprendre qu'on chute vite, et que personne n'est à l'abri de perdre pied un jour. La raison ne tient qu'à un fil. A la moindre épreuve, elle se brise aussi facilement qu'une poignée de corn flakes insidieusement broyée sous votre talon. Il est aussi vain de tenter de la reconstruire que de s'amuser à recoller un pétale de maïs écrasé avec du scotch. On ne peut que lever le pied en entendant le craquement, tout en se disant, l'air détaché : "je ne sais pas ce que c'était, mais ce n'est plus!". Lorsque nous, voyageurs en phase d'attente, avons regardé ce fou indigné, il y avait dans nos yeux de la pitié, de la peur, de l'amusement aussi, un petit air de "je ne sais pas qui tu étais, mais tu ne l'es plus vraiment, et tu ne le seras plus jamais. Tu essaies de rassembler tes pensées qui se perdent dans le néant, mais tu patauges trop pour y parvenir, et à cause de cela tu nous fais peur, car toi-même tu ne sais plus de quoi tu es capable".      

"Les méchants, c'est pas les morts, c'est les vivants. L'autre, dans le cimetière, quand il a vu mon gourdin, et que je lui ai dit que j'allais lui foutre sur la gueule, ahhh alors là! tout de suite il est rentré dans sa bagnole et il s'est barré. Sinon, qui sait ce qu'il aurait fait? Moi je le sais. Et maintenant, c'est moi qui ai des problèmes. C'est l'agressé qui devient agresseur. 30 ans, 30 ans passé à la SNCF, à faire tout le boulot, et parfois-même le sale boulot". 

Une mamie me regarde d'un air complice : ouf, on n'est pas comme ça, nous, hein!  

Pour ne pas sombrer dans des réflexions vertigineuses, j'ai préféré me dire qu'il était somme toute assez drôle. 
Forcément, c'est seulement après deux plombes d'attentive écoute que je me suis souvenue que j'avais sur moi un petit bijou de technologie, équipé d'un micro! Donc, en exclusivité rien que pour vous, un petit bout de délire enregistré. Le son est mauvais, car l'Ipod capte les propos du bonhomme depuis un sac à dos fermé, situé à 4-5 mètres de lui. En gros, même si le résultat est franchement satisfaisant, compte tenu des conditions, c'est pas avec ça que son identité va être dévoilée. Comme j'ai tout simplement oublié d'éteindre l'appareil en quittant la salle d'attente, il n'y a guère que les 10 premières minutes qui puissent vous intéresser. Ah, je crois qu'on l'entend un peu dans les derniers instants du fichier, lorsqu'il a rejoint les autres voyageurs sur le quai _parce qu'évidemment il fallait bien qu'on prenne le même train.  

Je ne vous le dirai jamais assez : venez à Périgueux, il s'y passe des choses! 


C'est de la bonne!