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vendredi 10 mai 2013

Le train de la cohérence part toujours à l'heure (3)

La SNCF a beau se décarcasser à proposer des concerts et des locations de DVD dans les IDTGV, il faut bien se rendre à l'évidence : pour avoir droit aux meilleures animations, mieux vaut prendre le TER. Après le fou rencontré à la gare de Périgueux et Madame Muriel la voyageuse d'un soir, voilà maintenant un mix des deux avec le couple alcoolo-manoucho-sdf* !



Comment décrire la scène en restant crédible ? 

J'aurais du m'en douter. Des années d'expérience sur cette ligne m'ont appris que le sas d'entrée des trains régionaux sont souvent le lieu de rencontre des voyageurs atypiques, tels que les familles à poussettes, les cyclistes dégoulinants, les gens qui déménagent, et autres mamies accompagnées de leurs trois chats en cage.  Sans oublier les gens trop bourrés pour monter la marche, ouvrir la porte semi-automatique et accéder ainsi aux wagon. Il arrive cependant que cet espace soit assez tranquille pour qu'on puisse le préférer à l'intérieur de la rame.
Pourtant, je me suis posée sur la banquette râpée sans la moindre hésitation, cet après-midi-là. Un signe du destin ? A quelques minutes du départ, une jeune fille percée de partout, affublée d'un châle au passé douteux et d'un cabas assorti gravit le marchepieds avec force jurons. On comprend très vite qu'elle va à Coutras pour voir sa mère LAAA !", accompagnée de son "mari", le type à moitié bourré qui bloque la porte depuis dix minutes parce qu'il n'en finit plus de tirer sur sa clope. J'ai même cru comprendre qu'il s'agissait des présentations officielles du mec à la famille...

Le gars écrase son mégot sur la portière ; attention, le spectacle va commencer.

Touche pas à ma bière.

Elle, trapue et coiffée d'une choucroute sombre ; lui, tête rasée, orné d'une barbichette et fringué comme un Pétassou en tenue de camouflage. Tous les deux ont dans l'oeil et dans la voix les ingrédients nécessaires pour un beau moment de poésie. Les voilà qui s'assoient comme ils peuvent sur la banquette face à moi, inspectent les lieux du regard jusqu'à ce que ... coup de théâtre ! La fille vient de se rendre compte, en ouvrant son cabas, que SA bouteille de bière est entamée !

"Oh mon coeur qu'est-ce que t'as foutu ! C'est que tu m'as sifflé la bouteille LA OH ! OH LA OH LA, mais c'est la mienne oh ! Tu fais chier mon coeur sérieux !

Le mec hausse les épaules, avec un sourire de satisfaction étendu jusqu'aux oreilles et réplique, devancé par le spectre du foutage de gueule :
_ Bah je savais pas que c'était la tienne ! Et pis il t'en reste...

_ Tiens je vais l'appeler, ma daronne.. Elle va me dire "OH t'as bu ma fille !" et moi j'lui répondrai "Non ma mère j'ai CONSOMME !". Tu vas voir, elle va rigoler : elle m'connaît ma mère, tu parles !"


Frank Gallagher power !
Encore une fois, j'ai réalisé bien trop tard que j'avais de quoi les immortaliser vocalement. Trois ans passés, l'écran défoncé et le dos cabossé, mon MP3 à prix sacrifié ne me fait jamais faux bond ! Il se montre particulièrement performant lorsqu'on lui demande d'enregistrer les cassos qui prennent le train.

Mettez le son au max !

Avec les six minutes que j'ai pu capter, on pourrait presque faire un album intitulé En allant voir ma darooooonne dont la tracklist serait la suivante :

Track 1 - J'ai pas la gueule à ma mère !

Après une brève communication téléphonique qui nous a laissé deviner la grande force vocale de sa fameuse daronne, le jeune femme a souhaité revenir sur leur relation et leurs ressemblances, histoire se mettre monsieur au parfum. "Ma mère et moi, tout le monde dit qu'on a la même gueule. Non mais j'ai pas sa gueule, j'ai la gueule à personne moi ... Quand même on se ressemble, c'est un truc de malade, et ma petite soeur c'est pareil." S'ensuit alors une remarque des plus imprévisibles : "On n'est pas des paysans, nous ! on est des manouches ! et fiers de l'être". Pour avoir des origines chez les uns comme chez les autres, j'ai été tentée de dire que les différences n'étaient pas aussi flagrantes qu'elle le prétendait, mais dans ma position, il valait mieux que je m'abstienne. Quand on veut se foutre de quelqu'un durablement, il ne faut surtout pas l'interrompre.
  
Track 2 - La fouille au corps

Autant j'ai vu pas mal de couples en venir aux mains, avec ou sans boisson, autant j'étais persuadée que l'amour sous cette forme n'existait que dans les Amants du Pont Neuf. On a du mal à concevoir que deux marginaux puissent être totalement épris l'un de l'autre ; notre perception d'eux passent d'abord par leur statut... et s'y limite. Du coup, elle les prive des sentiments humains les plus basiques.

L'embrouille des tourtereaux mazoutés de poussière autour de la bouteille de bière était déjà loin quand ils prirent l'initiative de bouger leur cul jusqu'à la porte automatique du train. Nous étions presque arrivés en gare de Courtras, celle-là-même qui flamba allègrement il y a quelques années. La fille n'en pouvait plus d'exulter et de prier pour que le train s'arrête enfin. Puis elle se mit à chercher en vain son portable dans son sac, avant de faire les poches de son copain.

"Et en plus tu me fouilles ! Comme dans les keufs !

La tentation de faire des blagues de cul était trop grande, aussi lui mit-elle innocemment la main au panier.

"Ah y a quequ'chose là monsieur ! Y a une arme, là !

_ Ah ça c'est pas un gadget eh !

_ Les gens doivent se dire "c'est une obsédée, la meuf" !

Oui. Entre autres.

Dommage que l'enregistrement n'ait pas été mis en route plus tôt. Vous auriez pu compter le nombre de fois où la fille a commencé ses phrases par "les gens doivent se dire...", comme si le regard des autres ne les quittait jamais une seconde, et qu'il ne pouvait rien faire d'autre que les condamner. D'où une certaine tendance du couple à rester sur la défensive, bien qu'ils nous aient prouvé à plusieurs reprises qu'ils nous emmerdaient cordialement.

Track 3 - Le poulet au bleu

Si l'on était sensible aux préjugés, on pourrait dire que le rapport des mecs à la nourriture n'a pas de frontières et ne varie pas en fonction des classes sociales. Mais ce n'est pas le cas, alors on dira que Monsieur avait bu un peu trop de bière pour échapper aux effets secondaires du breuvage : l'envie de bouffer, un truc salé de préférence.

"Ah, du bon manger. Du bon manger.

_ C'est bon, j'ai entendu. Quoi "du bon manger"

_ Ben euh, j'sais pas.. ta mère euh elle...

_ Ah ma mère elle fait un poulet-bleu. AU bleu, pas un poulet bleu eh... C'est trop bon.. aïe aïe aïe aïe aïe ça défouraille !

Tiens, j'ai appris un mot.
On les qualifie trop souvent de "voleurs de poules", mais ils se révèlent plus efficaces quand il s'agit de cuisiner la volaille. D'ailleurs, le fait que la mère ait fait du poulet-bleu sa spécialité peut prendre une valeur de comble !


Track 4 - Des yeux à faire péter les braguettes

En attendant que le train s'immobilise, le regard de madame se promène sur les autres passagers et se bloque sur la jeune fille qui lui fait face.

"T'as de beaux yeux demoiselle ! A en faire péter les braguettes !

C'était l'expression du jour.

_ Pas la mienne en tous cas, commente la barbichette dans un excès de zèle.

_ Non c'est moi qui lui ai fait péter la sienne !


Track 5 - Un très bon chinois

Si Madame n'était pas en compagnie de son mari, on pourrait croire qu'elle drague lourdement sa voisine.

"Si tu veux, je connais un gars, un Chinois..

_ C'est un très bon Chinois ! se gausse son copain, tout fier de son tour d'esprit.

_ ... t'as pas une amie qui soit pleine de spots, moche et tout ... t'inquiète ça lui va lui ! Du moment qu'elle ait un trou !

La facilité des gens à décrire leurs ennemis en leur absence m'a toujours fascinée ; surtout lorsqu'ils sont un peu racistes sur les bords. Chacun sait qu'être victime de racisme n'empêche pas d'être con.

_ Il est propriétaire ! mais c'est tout hein..


Track 6 - Vierge blanche, Vierge noire

S'ensuit un débat avec un autre passager sur la Vierge Marie, et une vanne que je n'ai pas entendue, malheureusement sur les nuances de la vierge noire et de la vierge blanche. Visiblement, elle n'a pas été comprise par notre vierge folle du moment, qui s'est offusquée devant un tel blasphème.

"Elle est blanche la Vierge, elle est pas Noire. Eh beh non elle est blonche.. D'où elle est noire la Vierge ? Elle est blanche comme neige, blanche comme moi"

Avec un peu d'insistance et quelques gouttes d'alcool, on aurait très bien pu lui faire dire le contraire avec autant de conviction !

Enfin, la porte s'est ouverte et ils sont descendus, emportant leurs émanations et leur pensées philosophiques...


* C'est pas du racisme : madame se dit "manouche et fière de l'être", comme vous pourrez l'entendre dans l'enregistrement. Je ne saurais parler de la communauté des gens du voyage en ces termes, sauf pour ma grand-mère que je qualifierai systématiquement de "baracote" tant qu'elle s'obstinera à nous faire chier.


Plus c'est glauque plus c'est drôle ! 

samedi 1 octobre 2011

Le train de la cohérence part toujours à l'heure (2)

      Lorsqu'on prend un train à la tombée de la nuit, la proportion de rencontrer des gens bourrés grimpe inéluctablement. Hier soir, j'ai eu le plaisir de partager le wagon avec une dame prénommée Muriel accompagnée de sa fidèle cannette de bière. Fort sympathique, elle a agrémenté notre voyage de ses chansons entre deux luttes acharnées avec la porte des toilettes. 

Parce que sa voix, sa coiffure et son allure générale n'étaient pas sans m'évoquer Frank Gallagher, le patriarche chevelu de la série anglaise Shameless, je souhaite lui rendre hommage en mettant en ligne le petit enregistrement de sa voix.


Le son est tout pourri, mais si vous tendez l'oreille vous pourrez faire comme si vous y étiez. Donc si tu t'appelles Muriel, que tu as fait les vendanges et que tu allais récupérer tes affaires chez un copain habitant une petite ville proche de Périgueux un vendredi soir du mois de septembre 2011 : ça y est, tu es une star de la toile ! Si je devais finir alcoolique, j'aimerais bien être une alcoolique de ton genre, cool, agréable, polie, et presque pas lourdingue. Je t'admire d'autant plus que ta grande cannette de bière "Amsterdam Maximator Superstrong 11.6%" , que tu as sifflée entièrement entre Bordeaux et Libourne, mais que tu tenais encore fermement en main à la sortie du TER, est comme son nom l'indique, très costaud ! Pour en avoir bu une seule fois dans ma vie, avant un examen oral, je peux certifier qu'elle est bien "superstrong". Je n'avais d'ailleurs pas pu la finir _c'est assez rare pour être souligné_. 


Bref, Madame Muriel, pour toutes ces raisons, spéciale dédicace à vous ! Vous avez gagné mon respect, et une photo de Frank Gallagher! 



C'est tout de même fabuleux ! Quelques heures avant d'aller à la gare, j'étais en train de me demander comment parler correctement du pseudo-héros de ce qui est en train de devenir ma série préférée, et voilà que je me retrouve assise à côté de son équivalent féminin. C'est un signe, et n'essayez même pas de me faire croire que tous les alcooliques se ressemblent. Ceci dit, je me demande toujours comment je vais en parler correctement. 


jeudi 17 mars 2011

Le train de la cohérence part toujours à l'heure

Alors que je m'étais casée bien à l'abri du vent, dans la salle d'attente de la gare de Périgueux, et que j'étais en train de me dire que le hall paraissait vide et vaste, maintenant qu'on l'avait dépouillé de tous ses bancs :

"Je vous fais peur, madame? Ah, vous voyez bien que je ne fais pas peur! Il n'y a qu'aux flics de M...(un village situé à une vingtaine de km de là) que je fais peur!" 

Le visage à moitié caché sous une casquette qui peine à contenir une tignasse de cheveux gris, un type corpulent agite ses joues roses, tandis que la jeune femme assise en face de lui a résolument bloqué son regard sur ses Kickers. 

"Un généraliste. J'ai vu un généraliste, ils m'ont tiré du lit à 5h du matin pour ça! Ils me disent que ça ne compte pas, qu'il faut que je voie un spécialiste. C'est le juge, qui l'a dit." 

Visiblement, il parle tout seul. 

"Le juge, ce petit morpion de 25 ans, il croit qu'il va m'apprendre la vie. Lui, et L. (un gendarme), il m'en veulent. Ils sont montés contre moi, c'est petits cons. Et moi je lui dis, casse-toi pauvre con. C'est pas moi qui l'ai dit, c'est Sarkozy qui l'a dit le premier. Mais comme c'est un pourri, on l'a pas foutu en taule pour ça. Pourtant on aurais du. La droite, la gauche, tous des bons à rien. Il n'y a pas des bons à rien. Comme dit Raimu, il n'y a pas de bons à rien, il n'y a que des mauvais en tout!" 

De toute évidence, ce mec n'est pas bourré, ou alors il le cache très bien; il est simplement dérangé, sonné, anéanti par quelque tuile reçue sur le coin de la gueule, et verni d'une fine couche de mauvaise foi. En tous cas, parmi tous ceux qui restent ancrés dans ma mémoire, c'est l'un des illuminés les plus bavards que j'ai eu la "chance" de croiser, peut-être parce que sa spécialité était aujourd'hui de donner dans la répétition successive de mêmes phrases. Il faut dire que quand je rencontre un fou, j'essaie d'en prendre de la graine! Qui sait si je ne vais pas, un jour, suivre leur chemin? Il paraît que je suis vouée depuis toujours à gravir inlassablement la pente abrupte des abrutis! 

Cependant, constater le dérangement de quelqu'un ne suffit pas à le classer parmi les "abrutis", cette catégorie élitiste réservée aux connards en perpétuelle activité. Monsieur n'est pas un abruti. Monsieur est un ancien comptable qui a servi la SNCF pendant un certain temps, et qui s'est fait virer "comme un chien", d'après ses dires. Pas besoin d'en savoir plus sur sa vie (que malgré tout, il nous aura copieusement racontée), pour comprendre qu'on chute vite, et que personne n'est à l'abri de perdre pied un jour. La raison ne tient qu'à un fil. A la moindre épreuve, elle se brise aussi facilement qu'une poignée de corn flakes insidieusement broyée sous votre talon. Il est aussi vain de tenter de la reconstruire que de s'amuser à recoller un pétale de maïs écrasé avec du scotch. On ne peut que lever le pied en entendant le craquement, tout en se disant, l'air détaché : "je ne sais pas ce que c'était, mais ce n'est plus!". Lorsque nous, voyageurs en phase d'attente, avons regardé ce fou indigné, il y avait dans nos yeux de la pitié, de la peur, de l'amusement aussi, un petit air de "je ne sais pas qui tu étais, mais tu ne l'es plus vraiment, et tu ne le seras plus jamais. Tu essaies de rassembler tes pensées qui se perdent dans le néant, mais tu patauges trop pour y parvenir, et à cause de cela tu nous fais peur, car toi-même tu ne sais plus de quoi tu es capable".      

"Les méchants, c'est pas les morts, c'est les vivants. L'autre, dans le cimetière, quand il a vu mon gourdin, et que je lui ai dit que j'allais lui foutre sur la gueule, ahhh alors là! tout de suite il est rentré dans sa bagnole et il s'est barré. Sinon, qui sait ce qu'il aurait fait? Moi je le sais. Et maintenant, c'est moi qui ai des problèmes. C'est l'agressé qui devient agresseur. 30 ans, 30 ans passé à la SNCF, à faire tout le boulot, et parfois-même le sale boulot". 

Une mamie me regarde d'un air complice : ouf, on n'est pas comme ça, nous, hein!  

Pour ne pas sombrer dans des réflexions vertigineuses, j'ai préféré me dire qu'il était somme toute assez drôle. 
Forcément, c'est seulement après deux plombes d'attentive écoute que je me suis souvenue que j'avais sur moi un petit bijou de technologie, équipé d'un micro! Donc, en exclusivité rien que pour vous, un petit bout de délire enregistré. Le son est mauvais, car l'Ipod capte les propos du bonhomme depuis un sac à dos fermé, situé à 4-5 mètres de lui. En gros, même si le résultat est franchement satisfaisant, compte tenu des conditions, c'est pas avec ça que son identité va être dévoilée. Comme j'ai tout simplement oublié d'éteindre l'appareil en quittant la salle d'attente, il n'y a guère que les 10 premières minutes qui puissent vous intéresser. Ah, je crois qu'on l'entend un peu dans les derniers instants du fichier, lorsqu'il a rejoint les autres voyageurs sur le quai _parce qu'évidemment il fallait bien qu'on prenne le même train.  

Je ne vous le dirai jamais assez : venez à Périgueux, il s'y passe des choses! 


C'est de la bonne!