lundi 25 avril 2022

Cauchemar au canal

 


Hier, je suis allée courir au canal de l'Ourcq en tout début d'après-midi.

Sur le retour, alors que j'étais dans mon neuvième kilomètre, j'ai dérangé un corbeau qui était en train de se bouffer un petit serpent. 

En m'entendant arriver, l'oiseau s'est envolé, laissant sa proie au sol. 

J'ai fait quelques allers-retours dans le secteur, pour laisser le temps au reptile d'aller se cacher dans l'herbe. Enjamber un serpent m'est impossible. Même s'il est mort, même s'il est tout petit. 

dimanche 24 avril 2022

Elle tient le bureau de vote.

Regardez-la. Prenez exemple sur elle, jeunes électeurs. Cette citoyenne exemplaire a quitté sa tanière douillette et fait une croix sur son dimanche matin de retraitée pour présider au bureau de vote. Rien que vous vous. Elle représente la République ; merci de vous adresser à elle avec tout la déférence qui s'impose, c'est la moindre des choses. 

Elle tient le bureau de vote. Elle se saisit de votre carte d'électeur, met en bouche votre identité, choisit le moment où vous glisserez votre bulletin dans l'urne. C'est elle qui décide, qui maîtrise le sujet. Comme toujours. 

Entre deux particuliers, elle se paiera peut-être le luxe de prendre des nouvelles de quelque ancien élève, sourire provocateur en coin, regard perçant et vaguement nostalgique. Tout dépend de qui elle a en face d'elle. Elle sait. Quand elle peut se permettre, quand il ne vaut mieux pas jouer avec le feu. 

Si elle vous dit que vous êtes un "bon citoyen"_ les membres du bureau aiment bien dire ça aux jeunes qui font le déplacement, histoire de ne pas les perdre trop vite... c'est que c'est vrai. Cherchez pas, elle a raison. Elle a toujours raison : c'est pas l'institutrice pour rien ! 

Elle sait ce qui est juste et faux, elle sait ce qui est bon pour vous. Elle l'a toujours su. C'était déjà ainsi il y a trente ans. Y a pas de débat possible. C'est sa parole contre la vôtre, de toute façon. 

"En voilà un bon citoyen !" 

Ma sœur, toi elle ne t'a jamais gratifiée de ce compliment. Simplement parce que pour elle, tu n'es pas une "bonne citoyenne", à peine un bon souvenir disparu dans un claquement de doigts, quelqu'un qu'elle n'a jamais jugé nécessaire de respecter.  

Aujourd'hui, nous avons pris le large, et nous n'avons plus à soutenir le regard insolent d'une coupable en liberté quand nous allons faire entendre notre voix dans un isoloir, faute de mieux. 

Tu es devenue adulte, elle s'est rabougrie _pour notre plus grand malheur : si une femme est forcément innocente, une vieille ne peut être qu'une victime. 

Elle tient le bureau de vote, intouchable, indéboulonnable. 

samedi 23 avril 2022

La Grande Galerie de l'Evolution - Paris

Comment peut-on passer si longtemps à côté du Jardin des plantes et du Museum d'Histoire Naturelle, alors qu'on ne compte plus les heures écoulées à proximité de la gare d'Austerlitz ?


Aucune importance. J'ai enfin visité la fascinante Grande Galerie de l'Évolution cet après-midi, au milieu de tout un cas de petits bourgeois surexcités que leurs parents avaient emmené se cultiver en ce premier jour de vacances de Pâques.  


L'endroit est troublant ; organisé sur plusieurs étages thématiques, on dirait qu'il veut à la fois être une reconstitution exhaustive de la biodiversité terrestre à travers les âges, et prendre l'apparence des cabinets de curiosités à l'ancienne. 

Je n'ai pas encore fait de recherches là-dessus, mais il est certain que la "galerie" a été pensée pour créer cette ambiance particulière, un peu sombre et mystérieuse... 

... et par conséquent, pas très photo-friendly.


Parfois, la nuit tombe, l'orage gronde et les éléphants barrissent.


Evidemment, la volaille est bien représentée !



Les gens adorent se prendre en photo à côté des animaux les plus imposants, et constater que même s'ils sont chétifs à côté, ils ne risquent absolument rien.


Une odeur de bête flotte un peu partout, incrustée dans les murs comme celle du camembert dans sa boite vide. 






C'est bizarre, une partie de moi vous conseille de faire visiter la Grande Galerie à vos enfants de tous âges (enfin pas trop petits quand même...), et une autre ne peut s'empêcher de se dire qu'il y aurait matière à tourner quelques bons films d'horreur dans ce décor.

Allez donc vous faire votre propre idée, c'est 10 euros le plein tarif.

samedi 2 avril 2022

SCRIPT / Afrique du Sud, Cinéma et enjeux contemporains - Brigitte Gauthier (2021)

Merci à Babelio et aux éditions l'Entretemps pour l'envoi de SCRIPT/Afrique du Sud, Cinéma et enjeux contemporains dans le cadre de l'opération Masse Critique.  

Il existe de multiples façons de découvrir un pays, sa culture, ses enjeux politiques, son histoire. Le cinéma en est une. SCRIPT/Afrique du Sud,cinéma et enjeux contemporains regroupe des contributions de journalistes, d’universitaires et de professionnels du cinéma qui sont autant de fragments d’ADN d’une contrée marquée par un passé riche mais jalonné de heurts. 

En début d’ouvrage, Brigitte Gauthier, directrice de la série S.C.R.I.P.T dont ce livre est le dernier né, nous rappelle sa ligne éditoriale engagée et résolument tournée vers l’avenir ; on ressent cette volonté dans les deux grands chapitres intitulés “Dossier scénario” et “Dossier production” qui composent ce recueil documentaire. 

Le Dossier scénario s’appuie sur un panel de films, parfois classiques (Come back Africa), parfois méconnus du grand public, tels que les documentaires The heart of Whiteness, et Glitterboys and Ganglands, parfois de renommé internationale (District 9), pour nous montrer comment les sujets qui fâchent peuvent être traités en fonction du contexte d’écriture et de sortie du film. Quand on parle de “sujets qui fâchent”, on pense bien sûr à l’appartheid, dont il semble toujours aussi tendu de parler aujourd’hui, mais pas que : la place des femmes et des minorités viennent au centre de la démarche artistique, que ce soit au cinéma, en musique ou dans le spectacle vivant. A noter que la musique est souvent mise à l’honneur dans cette partie du livre, d’abord par le biais de Miriam Makeba, de l’univers sonore de Come Back Africa, puis du groupe Die Antwoord. 

Pour ma part, les articles classés dans le Dossier production ont été plus difficiles à suivre, bien qu'ils soient ancrés dans la réalité de l'industrie cinématographique en Afrique du Sud, et de son essor actuel. En effet, il est devenu très intéressant d'y tourner un film : la vie y est moins chère que dans d'autres pays anglophones, ses paysages sont très prisés. 

Si la série S.C.R.I.P.T (et donc par extension S.C.R.I.P.T Afrique du Sud) semble s'adresser à un public cinéphile en priorité, plusieurs articles du présent ouvrage restent tout à fait accessibles. Ils donnent envie d'en savoir plus, et sur les oeuvres traitées, et sur le pays en lui=même. 

Enfin, pour ceux qui s'intéressent à l'univers de Disney, sachez que le texte d'Ethel Montagnani intitulé "La ségrégation dans le Roi Lion et le Roi Lion 2 : l'honneur de la tribu" est particulièrement instructif.

 

jeudi 24 février 2022

[LECTURES DE VACANCES] Cicatrices - Dali Misha Touré (2020)

C'est en écoutant un épisode du podcast La Poudre que j'ai entendu parler de l'écrivaine Dali Misha Touré ; lors de son entretien avec Lauren Bastide, elle a évoqué le roman Cicatrices, publié en 2020 chez Hors d'Atteinte, une maison d'édition indépendante et féministe. Agée de seulement 25 ans, l'artiste a déjà plusieurs textes à son actif.  

Cicatrices - Dali Misha Touré (2020) 

Quelque part dans une banlieue proche de Paris, derrière les murs d'une cité, une jeune fille de dix-sept ans vient de se lancer dans l'écriture. Pour sa première œuvre, elle choisit de nous raconter son parcours chaotique, depuis une enfance difficile au sein d'une famille nombreuse où elle a eu du bien du mal à se faire une place, jusqu'à son présent incertain et endeuillé, mais enfin apaisé. 

Dès ses premières années, la petite fille perçoit que le bien et le mal ne s'opposent pas, mais s'entremêlent un peu partout, y compris en nous-même. On peut être à la fois bon et cruel, joyeux et sombre. On peut tour à tour aimer, craindre et détester une même personne ; c'est précisément ce qu'elle ressent pour ses parents, ses frères et sœurs et ses trois belles-mères. C'est aussi ce qu'ils ressentent pour elle, vraisemblablement, du moins lorsqu'ils remarquent sa présence. 

En effet, l'héroïne nous explique qu'elle a grandi dans une famille polygame et nous raconte sans jugement et sans tabou à quoi ressemblait son quotidien lorsqu'elle était petite : les jeux, les coups, le manque d'intimité, l'affection ou le rejet récoltés en fonction de l'humeur, les affinités plus ou moins prononcées entre des individus qui n'avaient jamais qu'un homme pour dénominateur commun. 

Pour un lecteur qui n'a que des monogames dans son entourage, il est très intéressant de lire un texte qui parle d'une famille polygame librement et surtout sans le mépris qui va parfois avec. Attention, comme Dali Misha Touré le dit dans le podcast de Lauren Bastide, il est question ici d'une façon de vivre parmi tant d'autres. De même qu'il n'y a pas un schéma type de familles monogames, les familles polygames ne sont pas toutes identiques. Bref, ce n'est là qu'une facette du livre sur laquelle j'avais envie de revenir ; elle ne représente pas à elle-seule tout l'intérêt des Cicatrices. 

Attention, je vais spoiler un événement majeur 

qui se produit à la fin du livre. 

Arrêtez-vous là si vous voulez découvrir Cicatrices par vous-même.


L'omniprésence de toutes les formes de violence dans le quotidien marque autant que sa banalisation ; si la petite fille la perçoit et en fait les frais, elle apprend à vivre avec, déjà parce qu'elle voit bien que tout le monde en prend pour son grade, enfants comme adultes, et parce qu'elle a la certitude diffuse que ça pourrait être encore pire. 

"Surtout, j'entendais toujours la voix de ma mère. Elle aimait me crier dessus et m'insulter. Je ne disais rien, mais ça me faisait mal". 

Comme beaucoup de personnes _j'imagine..._ qui ont toujours vécu dans les coups et les brimades, l'héroïne (bordel ça saoule un peu qu'elle n'ait pas de nom quand même, je commence déjà à galérer pour la désigner) cherche des excuses à ses bourreaux et s'attache à voir le mon côté des choses : elle mange à sa faim, a un toit et des vêtements, va a l'école. De quoi se plaindrait-elle ? Le cercle vicieux des mauvais traitements l'amène même à sublimer en moments inoubliables, le recul des années et la nostalgie aidant, les quelques rares instants à peu près sympas partagés avec ses parents : une fête, une embrassade à l'hôpital, une conversation téléphonique où on dit du bien d'elle. 



Dali Misha Touré nous montre fort bien comment l'environnement participe à la construction d'une personne, comment elle peut, combinée avec d'autres facteurs, bien sûr, façonner une personnalité. Ce n'est pas pour rien que le livre s'intitule Cicatrices, faisant directement références aux marques physiques et surtout psychologiques que peuvent laisser nos semblables lorsqu'ils sont dépourvus de bon sens et/ou d'empathie. Parce qu'on ne la remarque pas toujours, la jeune fille va tenter de se distinguer en foutant le bordel au collège ; parce qu'on l'a empêchée de sortir de la maison jusqu'à son adolescence, elle désertera la maison dès qu'elle pourra le faire, et goûtera à tous les interdits. Parce qu'elle n'aura eu aucune "chambre à elle", au sens propre comme au figuré, dans toute sa jeunesse, elle s'attachera à lire et à écrire pour se créer un univers connu d'elle seule.  

Liberté !
Vu à proximité du port de Honfleur.

D'ailleurs, sa mère ne s'y trompe pas : elle voit rouge dès qu'elle la chope en train d'écrire, et pour cause : n'ayant pas bénéficié d'instruction et ne connaissant que peu le français, elle comprend qu'elle peut perdre le contrôle de cette enfant qui l'embarrasse mais qui ne doit en aucun cas lui faire honte. Elle va le perdre malgré tout, ce contrôle, puisque la jeune fille n'aura bientôt plus aucun scrupule à jouer sur les points faibles de ses parents pour servir ses propres intérêts : c'est de bonne guerre, après tout. Elle encaisse les coups, mais apprend petit à petit à les rendre, à sa manière. Jamais la narratrice ne se présentera comme une fille modèle. Jamais elle ne manifestera une quelconque culpabilité. 

Peut-être l'autrice choquera-t-elle une partie de son lectorat en peignant une héroïne qui verbalise le souvenir ambivalent qu'elle garde de son père après sa mort : celui, d'un homme classe et beau à sa manière, droit, respectable, mais au comportement exécrable, voire sadique, avec ses femmes et ses enfants. La faucheuse ne fait pas tout : un con mort reste un con.  

"J'étais très triste à l'idée que je ne reverrais plus jamais mon père, mais je repensais aussi à tout le mal qu'il m'avait fait. Je ne pouvais pas l'oublier, il était ancré en moi. Une profonde cicatrice que je n'oublierais jamais. 

Sa personne me manque, mais ses cris ne me manquent pas, ni la ceinture avec laquelle il nous frappait. J'aurais tellement voulu raconter à mes parents, plus tard, que j'avais eu un père merveilleux. [...] Tout le monde ne peut pas avoir des parents gentils."     

Le roman Cicatrices, ne contient aucune indication précise de lieux, aucune date, très peu de noms... sans doute parce que l'histoire de l'héroïne est universelle à bien des égards. Sachez juste que la narratrice, qui retrace ici sa vie à la première personne, est un personnage fictif, bien distinct de l'autrice Dali Misha Touré. Il me semble que c'est important de le signaler afin de pouvoir mesurer le talent de cette jeune écrivaine aulnaysienne, capable d'habiter son personnage principal au point de nous donner l'impression qu'on lit un récit autobiographique. 

Bien entendu, le décor et les protagonistes sont teintés de réel, de situations vues ou vécues : les dialogues mêlant soninké et français, l'allusion à Matilda, le roman de Roald Dahl souvent lu au collège, la "vie de la cité", les sorties à la Gare du Nord et à Châtelet. Mais en aucun cas elle ne raconte sa vie. C'est fascinant d'arriver à parler aussi clairement de situations traumatisantes, lorsqu'on ne les a pas vécues ; il doit falloir, en plus d'un don nature, une dose d'empathie considérable.  


Le podcast La Poudre (Spotify)
Merci à Sybella de m'avoir fait connaître cette émission!

Cicatrices est un livre aussi facile à lire qu'il est dur à encaisser ; peut-être y a-t-il des passages qui vous feront tiquer, tels que le traitement un peu rapide de la phase de "crise d'adolescence" que la narratrice semble regretter amèrement, alors qu'elle marque un détachement casse-gueule mais nécessaire avec une famille toxique, que seuls la mort du père et le vieillissement des belles-mères pourront assainir. Ou encore le portrait de Camille, la meilleure amie de l'héroïne, qui est un bon cliché de la petite babtou menant une vie de princesse dans son pavillon aseptisé, auprès de parents pleins aux as qui s'aiment comme au premier jour. Même si on sait que Dali Misha Touré ne fait qu'écrire ici la vision idéalisée et imparfaite que la petite fille a de sa copine, certains trouveront matière à dire que "non, c'est pas ça" !   

Vous le constaterez en le lisant, ce roman choc se termine sur une note d'espoir et de changement, incarnée par le personnage de la mère qui semble renaître à la mort du père. Peut-être pressent-elle que sa fille n'est plus un petit être braillard, mais le futur pilier de ses vieux jours ? Veut-elle vraiment racheter ses erreurs passées ? Chacun interprètera à sa guise. Toujours est-il qu'en devenant soudain attentive, encourageante, aimante... tout ce qu'elle n'avait jamais été jusque-là, sans doute parce qu'elle était trop tourmentée par la douleur de ses propres plaies, sa fille se sent pousser des ailes. Et ose enfin écrire. 

Cette découverte ne m'a pas laissée indifférente et le compte-rendu que j'en fais n'est sans doute pas neutre ; j'ai compris les propos tenus et le style d'écriture avec mes clés de lecture, et je l'ai lu avec les yeux de quelqu'un qui a eu la chance d'échapper aux déboires connus par l'héroïne. Lisez-le à l'occasion, vous y verrez sans doute des choses qui ont dû m'échapper ! Pour les Parisiens, il est à la médiathèque de la Canopée (enfin quand je l'aurai ramené, ahah). 

Public visé : jeunes adultes / adultes. Accessible dès la fin du collège ; ce n'est pas tant le niveau de lecture que la sensibilité de l'enfant qui déterminera l'âge adéquat. 

Si jamais quelque chose vous froisse dans ce billet, faites-le moi savoir en commentaire ! 

Dali Misha TOURÉ. Cicatrices. Hors d'atteinte, 2020. 132 p. ISBN 978-2-490579-04-4 

lundi 10 janvier 2022

[PRIX LITTERATURE JEUNESSE ET ANTIQUITÉ] Le Mystère du temple disparu - Caroline Lawrence (2020)

 Allons faire un tour chez les Anglois !

Le Mystère du temple disparu, écrit par Caroline Lawrence et publié en 2020, fait partie de la sélection 4°/3° du Prix de Littérature Jeunesse et Antiquité.



L'histoire 

Alexandre Papas est un collégien anglais tout à fait ordinaire. Enfin non, justement, pas tout à fait : trop petit pour ses treize ans, il a un goût assumé pour la mythologie en général et les cours de latin en particulier. Depuis la mort de ses parents, sa seule famille est une grand-mère grecque, hippie et pauvre, et sa vie sociale n'est pas beaucoup plus fournie puisqu'elle se résume aux assauts du terrible Dinu, toujours prompt à lui racketter ses chips au vinaigre à la sortie des cours. A première vue, tous les ingrédients nécessaires à la concoction d'une belle gélule de Prozac sont réunis... mais non, rassurez-vous : Le mystère du temple disparu n'a rien d'un roman jeunesse larmoyant ! 



Quand Alex est convoqué dans le bureau de la principale un beau matin, en plein milieu d'un cours, il est surpris mais pas inquiet outre-mesure : bien qu'il soit vif d'esprit et débrouillard, il n'est pas du genre à se faire remarquer par ses conneries. La cheffe d'établissement reste évasive sur les raisons de leur entrevue, et se contente de lui demander des renseignements WTF sur sa vie, du style : "est-ce que tu vas toujours au club de latin ?" avant de lui fourguer les coordonnées d'un homme d'affaires tout en lui assurant qu'une "occasion extraordinaire" l'attend à son adresse. Autant dire qu'Alex repart avec plus de questions que de réponses, mais ce n'est pas pour lui déplaire, au fond : moins on a d'infos, plus on peut rêver. Il s'imagine déjà sur le tournage d'un peplum. 

Il n'en sera rien. L'homme en question s'appelle Solomon Dahlia. On ne sait pas trop ce qu'il fait de ses dix doigts, mais il est manifestement riche et confie à Alex une mission aussi périlleuse qu'insolite : se téléporter au III° siècle de notre ère et arpenter les rues de Londinium, nom de la "Londres antique", afin d'y retrouver une jeune fille vivant à cette époque. 



Signes particuliers de la demoiselle en question ? Des yeux bleus, un couteau en ivoire accroché à la ceinture, et... c'est tout. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin _en supposant que tout cela ne soit pas une vaste plaisanterie. Le collégien est sceptique, mais Dahlia a l'air sérieux. Lorsqu'il l'amène à proximité du portail temporel censé le faire atterrir dans un temple consacré au dieu Mithras, Alex commence à croire à cette folle histoire, et à paniquer. Va-t-il accepter ? 

Oui, car c'est très bien payé ! 

Bientôt, Alexandre Papas traverse le portail à la Stargate dans les règles de l'art _à savoir : à poil et à jeun depuis deux jours_ et se retrouve, comme prévu, en l'an 260 à Londinium. 

La jeune fille aux yeux bleus et à l'haleine pestilentielle

On pouvait s'y attendre : Caroline Lawrence a voulu faire en sorte que la découverte de la vie quotidienne dans les terres conquises par les Romains soit parsemée de désillusions pour le jeune Alex. Pas le temps pour le héros de déambuler en toge sous le soleil, une grappe de raisin à la main : il lui faut d'abord trouver de quoi se vêtir de façon à ne pas être assimilé à un pouilleux qu'on chasse sans ménagement, des chaussures pour ne pas patauger dans la merde H24 (puisqu'il n'y a pas d'égouts), un endroit pour dormir... Le moins qu'on puisse dire, c'est que les braves citoyens de Londinium ne font ni dans le social, ni dans la tolérance et méprisent ouvertement ceux qui n'ont pas leur statut, qu'ils soient esclaves ou juste pauvres. 

Les personnages principaux sont bien ancrés dans ce système que Lollia défend vivement. Lollia, c'est la fameuse fille aux yeux bleus, dont le squelette retrouvé dans des fouilles archéologiques fascine tant Solomon Dahlia. Eh bien, derrière sa prestance et ses cheveux blonds qui vont faire tourner la tête des deux collégiens du futur, la demoiselle est une sacrée peau de vache. Non seulement elle se la pète, mais en plus de cela, elle évacue ses frustrations d'adolescente du troisième siècle sur Plecta, sa petite esclave. Pour couronner le tout, la belle pue de la gueule _mais ça, bien sûr, faut pas en parler ! et tourne à l'huile de girofle pour atténuer la douleur et cacher la misère. Bref, l'autrice a voulu faire d'elle un personnage détestable bien loin du fantasme de Dahlia, et c'est tout à fait réussi. 



Bien entendu, ce n'est pas spoiler que dire qu'Alex va localiser assez rapidement la jeune fille introuvable ; seulement, je ne préciserai pas comment. Car ça, ce serait spoiler.

Malgré ses airs de princesse sûre de ses atouts, Lollia est le jouet du destin et des prétentions familiales, comme toutes les filles de son époque ; et lorsqu'elle essaiera de s'en affranchir, ce sera épique, haletant... et dangereux pour tout le monde. La sage et aimable Plecta de Pergame_ a-t-elle bien d'autre choix que celui d'être agréable ? vient contrebalancer les humeurs de sa maîtresse. Bientôt, Alex verra en elle des qualités que l'exubérance de Lollia avait tendance à masquer, et il trouvera en elle une alliée fiable. 

Ainsi, un quatuor équilibré en tous points se dessine : Alex le leader, Lollia la star, Plecta la réfléchie, et Dinu le musclé pas très vif d'esprit. Cela m'amène à réexaminer l'illustration de la couverture, qui dans un premiers temps m'avait plutôt séduite...   


Bordel de queue ! 
Nom de Zeus ! Mais où est Plecta ?
Vous n'avez tout de même pas squeezé l'esclave ?! 


L'important, c'est de communiquer

Laissons de côté cette observation sur la couverture, qui est du reste très réussie ; mais je reconnais que ce choix éditorial me chiffonne.  

Un élément de l'histoire, un seul, ne me semble pas réussi dans Le mystère du temple disparu : la relation harceleur / harcelé qu'entretiennent Alex et Dinu n'évolue pas de façon crédible, à mon sens. Bien qu'elle soit, à la base, assez caricaturale _le colosse un peu bête qui pique le casse-croûte du petit futé_ elle avait au moins le mérite de servir de catalyseur à l'action, puisque c'est après avoir subi "le vol de trop" qu'Alex décide de relever le défi lancé par Solomon Dahlia. L'aventure amène les deux garçons à collaborer, bien sûr, et petit à petit le rapport de force s'inverse car en terme de culture antique et de pratique du "latin courant", la victime a plusieurs longueurs d'avance sur son bourreau. Ok, c'était prévisible, mais ça se tient ! 

Par contre, lorsque vient le moment où Alex reproche à son compagnon de fortune de ne cesser de le spolier au quotidien, la réponse de Dinu sonne faux : niant tout racket ou vol, il prétexte une mauvaise interprétation de l'attitude du latiniste, et joue la carte de la faim.

"Nous ne sommes pas amis. Tu es un voleur. Tu me voles mes chips.
Du coin de l'oeil, je le vis secouer la tête. 
_Non. Tu me les apportes parce que tu es gentil.
_Tu plaisantes ? Je les apporte pour moi. Je te les donne seulement pour que tu ne me tapes pas dessus ! 
_ Te taper dessus ? Tu m'as déjà vu taper quelqu'un ?
J'y réfléchis. 
_ Non, dus-je admettre. Mais tu viens me voir, alors que tu fais une tête de plus que moi et le double de mon poids, et tu me dis : "Donne-moi tes chips"... 
_Et toi, tu me les donnes parce que tu sais que ma mère ne peut pas me payer un petit déjeuner, non ?"

Dinu est-il sincère ? N'assume-t-il plus ses actes et son passé de brute, une fois en terre hostile ? Libre à nous de nous faire une idée à ce sujet. En tous cas, cette mise au point m'a déroutée. 

Adultes en carton 

Comme c'est fréquemment le cas dans les romans écrit pour les jeunes, les adultes du Mystère du temple disparu ont rarement valeur d'exemple. Hormis la grand-mère d'Alex, qu'il nous présente comme carrée mais bienveillante, les majeurs et vaccinés sont tous soit à l'ouest, soit violents, soit réacs, soit toxiques... et ce, aussi bien en 2020 qu'en 260. Mme Okonmah, la principale, autrement dit la responsable de centaines de gamins, ne voit pas d'inconvénients à jeter un des ses élèves dans les griffes d'un milliardaire random aux projets insensés.  

Une fois à Londinium, la vie d'Alex sera sans cesse menacée par des hommes et des femmes disposés à  le chasser, à l'insulter, à lui voler ses maigres effets. Dinu n'est pas en reste, puisqu'il est tout de suite repéré et enrôlé comme gladiateur, sans avoir vraiment pu exprimer son avis. Le père de Lollia veut la marier de force à un brasseur qu'on devine beaucoup plus âgé qu'elle, et Plecta a été vendue à un marchand d'esclaves par son cousin, après que sa famille a été décimée par la peste. 

Et encore, on ne jugera point les rituels particuliers des bonhommes qui vénèrent le dieu Mithras. 

Le culte de Mithras 

Le portail temporel qui permet de passer d'une époque à une autre à certaines conditions se situe dans un mithraeum, c'est à dire une sorte de temple dédié au dieu Mithras, aussi appelé Mithra. Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de cette figure mythologique, et il m'a fallu faire quelques recherches sur lui. 

Il s'agit donc d'une divinité des Perses (les ancêtres des Iraniens) vénérée depuis 500 avant JC. Représentant de la justice, de l'ordre des choses, son culte s'est exporté partout où les vagues pouvaient l'amener, bizarrement : dans les villes portuaires de l'Empire romain, près du Danube et du Rhin. 

Les prêtres de Mithra participaient à des cérémonies censées les rendre immortels et rejouaient la scène clé du sacrifice d'un taureau par le dieu. Les rituels ne se déroulaient jamais à la vue des autres hommes, tout doit rester secret ; dans Le mystère du temple disparu, on ressent bien le mystère, justement, qui entoure les faits et gestes des religieux.  

Mithras en train de vacciner le taureau ET de lui faire un test PCR en même temps.


Le dieu indo-iranien a tellement bien fait sa place dans l'univers des Grecs et des Romains qu'on a fini par l'"assimiler" à l'Hélios. 

Sources : Encyclopédie Larousse, article "Mithra" et Odysseum, article Mithra à Rome. Et un peu Wikipédia, aussi, cela va de soi. 

Caroline à Londres 

L'attachement de l'autrice à cette ville qu'elle connaît bien est perceptible : Caroline Lawrence ne perd jamais une occasion de faire le lien entre Londinium et Londres, en parlant de ce qui a perduré, comme la Tamise, et de ce qui a évolué, comme la Walbrook, une rivière qui s'est asséchée avec le temps. D'autres lieux-clés de la ville sont évoqués, comme la Tate Modern et le théâtre du Globe. 

On pourrait croire ces allers-retours fastidieux, mais ce serait oublier que l'écrivaine pour enfants connaît toutes les combines pour faire un page-turner sympa : des personnages attachants mais pas trop parfaits, auxquels on peut s'identifier, une action qui ne ralentit jamais, des chapitres courts qui permettent de segmenter la lecture facilement _pour ceux qui en auraient besoin. 

Le mystère du temple disparu est une belle surprise et occupe une place de choix dans la sélection du PLJA, à mon avis. Il nous amène dans une contrée relativement peu exploitée en littérature, en comparaison de Rome ou d'Athènes, par exemple. Ce roman nous apporte pas mal de références culturelles, et il a l'avantage de ne pas être plombant. Les collégiens apprécieront les phrases de "latin courant" parfois balancées au détour de dialogues plus ou moins houleux. 

Accessible à partir de 12 ans, selon moi, mais tout est relatif ! 

Caroline LAWRENCE. Le mystère du temple disparu. Gallimard Jeunesse, 2020. 310 p. ISBN 978-2-07-514151-2