samedi 5 mars 2016

Peindre un perpetuum mobile - Georges Meurant (2013)


Merci à Babelio et aux éditions Kantoken pour l'envoi, dans le cadre de l'opération Masse Critique, de Peindre un perpetuum mobile ; l'ouvrage a été écrit par Georges Meurant et sa publication date de 2013. 

A la réception de ce joli livret comptant une soixantaine de pages à tout casser, j'ai voulu le feuilleter et je suis restée perplexe pour deux raisons : d'une, mon hermétisme face à certaines formes d'arts découragerait un régiment ; pour sûr, il allait être question de cet amoncellement de petits carrés colorés imprimés sur la couverture souple, et ça me piquait déjà les yeux. De deux, les propos tenus étaient écrits en anglais ! Nous voilà bien ! La phase d'affolement passée, chacun remarquera que l'oeuvre est en fait bilingue, et qu'il suffit de retourner l'ouvrage pour le lire en anglais ou en français, selon son choix. Les pages centrales sont des reproductions en couleur des fameuses Huiles sur bois dont l'artiste nous parlera précisément dans Peindre un perpetuum mobile.


En effet, Georges Meurant, peintre belge né en 1948 et plus que jamais en activité, est parvenu en quelques pages à nous parler de sa peinture. Il nous a offert des clés utiles pour l'aborder sans faire fausse route, en prenant soin de rendre hommage à ses sources d'inspiration. 


Les Huiles sur bois représentent une succession de formes géométriques, généralement rectangulaires, aux couleurs variées. Elles donnent un nombre infini de possibilités d'associations de pièces, d'interprétations propres à chacun, de lectures sans début ni fin... comme un "perpetuum mobile". Mais, pour se donner toutes les chances d'apprécier un peu plus qu'un dixième du tableau, il est important de se défaire de notre perception du monde conditionnée par notre culture et de faire preuve d'ouverture d'esprit.    



Le texte de Meurant nous rappelle qu'il est difficile d'associer le peintre belge à un courant artistique de son temps, voire même d'établir un lien entre son travail et ceux des peintres des précédentes décennies. Et pour cause ; ses principales influences sont ce qu'il nomme les "oeuvres de cultures premières", tels que des dessins et des sculptures nés en Afrique des siècles plus tôt ; de ses contemporains, il laissera seulement entendre qu'ils sont trop imprégnés à son goût par la société de consommation dans laquelle ils vivent... Les théoriciens de toutes spécialités (mathématiques, psychologie, esthétique, anthropologie, philosophie) qui se sont frottés à son oeuvre ont eu du fil à retordre ; Meurant cite à plusieurs reprises son ami Jean Guiraud, qui est à l'origine de "l'induction figurale" caractéristique de son oeuvre.  

Y a-t-il un exercice plus difficile, quand on est artiste, que d'expliquer aux autres ce qu'on a voulu faire ? Georges Meurant s'en sort très bien, et arrive à poser des mots précis sur les différentes étapes de sa composition, sur ses techniques, sur l'effet produit, sur ce qu'il a voulu dire et... sur ce qu'il n'a pas voulu dire. Grâce à cette louable démarche, son oeuvre sera rendue accessible à un public qui n'y est pas familier. 

Mon inculture crasse (et assumée) en matière d'art pictural fait que je n'ai sans doute pas tout saisi, mais mon regard sur ces petits rectangles à la fois proches et lointains a changé en bien. N'hésitez pas à signaler, en commentaire, les possibles erreurs de compréhension que j'aurais pu commettre à la lecture de l'ouvrage.

MEURANT, Georges. Peindre un perpetuum mobile. 2013, Kantoken. 78 p. ISBN 978-2-930739-04-5

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lundi 22 février 2016

Les Aventuriers de la Mer - 8 - Ombres et flammes - Robin Hobb (2008)


L'Assassin Royal et les Aventuriers de la Mer m'ont souvent fait rêver ; leurs héros ont toujours eu le don de m'éloigner d'un quotidien qui me déplaisait ; en faisant écho à nos vies, certaines de leurs péripéties ont su nous refiler la pêche. Mais pour la première fois depuis que j'ai attaqué l'oeuvre de Robin Hobb, je suis sortie mal à l'aise de ma lecture. Ombres et flammes, l'avant-dernier volume des Aventuriers de la Mer, donc, est de loin le plus psychologique et le plus tordu de la série.




Où est-ce qu'on en était ?

A Terrilville, l'heure est à la réconciliation entre vrais, faux, nouveaux, anciens marchands, esclaves, frondeurs, riches, pauvres, habitants du Désert des Pluies, chiens, chats... La plupart ont compris que la flotte de Chalcède est "l'ennemie" commune à tous, et que les galères issues de ces contrées ont de grandes chances de paralyser la Baie des Marchands incessamment sous peu. Par chance, un soutien aussi colossal qu'inattendu va permettre aux autochtones de respirer un peu autre chose que la fumée de leurs maisons embrasées : Tintaglia, le dragon femelle libéré de son cocon par Reyn et Malta après des siècles d'emprisonnement. Encore qu'il risque d'y avoir un peu de fumée supplémentaire si on la sollicite. Ne vous y trompez pas ! La bête n'est pas charitable outre-mesure : comprenant qu'elle a absolument besoin des humains pour aménager les cours d'eau et les terres des Rivages Maudits afin de permettre la reproduction et l'éclosion de ses semblables, elle accepte de passer un marché avec eux. Reyn arrivera-t-il à la convaincre de l'accompagner chercher Malta, ballottée quelque part sur les eaux acides du Désert des Pluies ?  

L'île de Partage est témoin de la rencontre autant espérée par les uns que redoutée par les autres entre le Parangon et la Vivacia. Comment Althéa va-t-elle réagir à la transformation de la figure de proue, qui se fait maintenant appeler Foudre ? Kennit parviendra-t-il à regarder dans les yeux le barbu aveugle qui guide le navire fou des Ludchance ? Comment Brashen et Hiémain réussiront-il à réparer les dégâts causés par les révélations et le réveil des souvenirs douloureux ? 

ATTENTION SPOILER 



Chapeau, Robin Hobb. Vous avez bien ficelé votre rosbif. A aucun moment on n'avait deviné un lien quelconque entre le pirate Kennit et la vivenef Parangon. On n'avait encore moins pensé à associer le prénom Kennit au nom "Ludchance". On n'avait relevé qu'une seule fois l'allusion du viol de Kennit par Igrot lorsque le roi des pirates était encore enfant, mais on n'avait jamais tilté que le crime ait pu avoir lieu à bord du Parangon. Ou alors c'est juste moi qui ai un jambon dans l'oeil depuis le début. Dans tous les cas, la situation a de quoi laisser perplexe : pour ne plus être rongé par les meurtrissures du passé, Kennit les a confiées à Parangon avec en même temps que toute sa palette de sentiments, histoire qu'il absorbe le tout. En acceptant, le navire a voué une fidélité éternelle à l'enfant et a endossé toutes ses souffrances, et ce, longtemps après son départ. De son côté, le pirate est devenu l'être froid et insensible qu'on a accompagné dans les sept premiers volumes : à la fois blindé contre la douleur et proprement incapable d'aimer. Aussi comprendra-t-on aisément que sa rencontre avec le bateau des Ludchance puisse le rendre fébrile.     


Tintaglia, la dragonne qui a failli attendre.

Bien que j'aie été, comme je le disais, pas mal dérangée par cette histoire de viol et surtout par le parallèle maladroit avancé à demi mots entre un désir de Kennit pour Althéa, pendant "avouable" d'un désir pour Hiémain, et l'enfance brisée du pirate.. 


Psychologie de comptoir bonjour !! 

... il me semble que l'on doit retenir d'Ombres et flammes l'émancipation du personnage complexe qu'est Tintaglia, le dragon femelle. 

Depuis son éclosion en grande pompes dans la Cité en plein effondrement, Tintaglia s'est montrée méprisante et froide comme la pierre pour tout ce qui n'est pas un dragon ou un serpent de mer. Autant dire qu'elle n'a pas l'intention de parlementer avec les humains, ces petites bêtes insignifiantes qui ne semblent capables de rien sinon d'enrayer le cours de leur espèce. Pourquoi devrait-elle remercier Malta et Reyn de l'avoir libérée de son oeuf de bois ? Après le temps qu'ils ont mis pour y arriver ! Qu'ils s'estiment déjà heureux qu'elle ne les ait pas grillés sur place pour avoir tant traîné ! Si Reyn pense qu'elle ira sillonner le fleuve du Désert des Pluies au nom de la gratitude pour retrouver Malta, cela signifie que les écailles lui ont aussi poussé dans les yeux ! 

Pourtant, la bête n'est pas infaillible dans ce monde qu'elle connaît depuis toujours via ses souvenirs, mais qu'elle commence tout juste à expérimenter ; elle n'ose s'approcher des marais de peur de s'embourber en touchant terre. La pluie fine l'agace tout autant qu'un humain inoffensif. Quant aux serpents de mer encore un peu perdus et dépouillés de la mémoire de leur espèce, ils ne réagissent pas vraiment lorsqu'elle voltige près de la surface. Pire, Tintaglia a souvent l'impression de se prendre de gros vents lorsqu'elle passe près d'eux, et leur indifférence attaque son moral, toute dragonne qu'elle soit. Or l'indifférence, elle n'aime pas, mais pas du tout ! et c'est en toute logique qu'elle devient perméable aux flatteries de Selden ce petit homme pas fini qui ne semble plus vivre que pour chanter ses louanges, et qui se recouvre peu à peu des mêmes écailles reptiliennes que ses semblables de Trois-Noues. 

Mais surtout, elle peut être bien meilleure qu'elle-même n'ose se l'avouer ; la dame "des Trois Règnes" s'abaisse au niveau d'un serpent mourant freiné dans sa migration à cause du manque de profondeur du fleuve (Chapitre 1, "Alliances") et l'encourage gentiment avant de l'achever, à la demande du malheureux rampant. Sa bonté de coeur s'étendra même jusqu'à une fine tranche de l'espèce humaine, dont elle a certes besoin pour vivre et faire vivre ses descendants, mais qu'elle affectionne aussi quoi qu'elle en dise. 

Allez jeter un oeil ici, c'est super beau

Qui ne connaît pas une Tintaglia égoïste, imbue d'elle-même, capricieuse et colérique quand on s'oppose à sa volonté ? Une bête à la peau dure qui vient se nourrir de votre coeur et donne ce qui reste aux poissons, en vous disant au passage que le goût c'était pas top !, et que ne vous reverrez plus, le jour où elle aura trouvé ailleurs un casse-croûte satisfaisant ? Une vieille carne que vous aimez malgré tout car vous savez bien que, sous les écailles qui puent la marée, elle a emmuré un coeur d'or. Bien sûr, vous avez maudit ce coeur dès la minute où vous l'avez entrevu, car vous avez compris qu'il n'était pas pour vous ; aussi auriez-vous sans doute préféré qu'il n'existe pas.    

Je ne sais pas pourquoi certains passages du billet apparaissent en rouge. Désolée !      


ROBIN HOBB. Les Aventuriers de la Mer, tome 8 "Ombres et flammes". J'ai Lu, 2008. 377 p. ISBN 978-2-290-00474-6

samedi 13 février 2016

Parcours initiatiques. Angelot du Lac - Yvan Pommaux - Version intégrale (2010)


Dans Les Chemins de Yélimané, le jeune Yaté était parti bon gré mal gré sur les traces de ses ancêtres, une histoire de coeur foireuse dans le baluchon. A l'occasion, Bertrand Solet nous avait montré qu'on pouvait très bien écrire des romans pour la jeunesse et aborder des sujets sérieux, pour ne pas dire des "questions socialement vives", sans nécessairement donner aux lecteurs l'envie de se pendre. Je vous propose aujourd'hui de nous accrocher à cette bouffée d'optimisme en cette période d'après-fêtes déprimante par nature et même de la prolonger avec un autre ouvrage : Angelot du Lac d'Yvan Pommaux _auteur jeunesse dont la réputation n'est plus à faire. 


Angelot du Lac... 

Ah ah, ce beau jeu de mots sur fond de référence à Lancelot du Lac m'a laissée perplexe dans un premier temps ; la couverture, quant à elle, a été cause de nostalgie. Je ne sais pas si c'est parce que l'association du rouge et du jaune palot m'ont fait penser aux vieux livres pour enfants qui traînaient chez mémé et dans la ferme de Mauzac, ou si c'est plutôt la faute d'Angelot. Le petit bonhomme à fronde qui nous défie du regard sur ce gros album BD cartonné m'a fait penser au héros du Faucon Déniché, roman où l'action se déroule au temps des châteaux forts, et qui a longtemps été à la classe de 5° ce qu'Antigone est à la classe 3°. Nous l'avions lu en oeuvre intégrale avec la gentille et potentiellement bordélisable Mme Poulain. Qu'elle repose en paix à présent. 

Bref, hormis le fait que ce soit plutôt chelou d'éprouver de la nostalgie face à un bouquin flambant neuf que je n'ai jamais vu, je crois avoir dit que ce livre avait l'avantage de n'être pas déprimant, donc haut les coeurs !




Angelot est un orphelin parmi tant d'autres, à l'époque tumultueuse de la guerre de Cent Ans. Il a été recueilli encore bébé par une bande d'enfants livrés à eux-même dans une forêt pleine de loups. Les gamins vivotent comme ils peuvent de maraude et d'autres menus larcins, mais leur union fait leur force. "Angelot" parce que Coline, l'une des filles de la fine équipe, lui trouve un visage d'ange lorsqu'elle décide de le prendre sous son aile. "Du Lac", parce qu'il l'ont trouvé près d'un lac. Ainsi l'enfant passe-t-il les premières années de sa vie au calme finalement, chouchouté par Ythier, Girard, Coline, Margot et Le Ventru. Au fil du temps, il développe un certain talent pour le tir à la fronde et en fera son arme de prédilection, bien que le brave Ythier lui apprenne aussi les bases de la baston à coup de bâton. 

Mais n'est pas Gabrielle qui veut !
Or, la joyeuse bande est un jour rattrapée par la situation politique du pays et se retrouve coincée au milieu d'une bataille entre chevaliers Français et Anglais : surpris, les enfants partent chacun de leur côté pour ne pas se prendre un coup d'épée ou une ruade. Angelot se retrouve seul pour de bon, et pour la première fois de sa vie... mais il n'aura pas l'occasion de déprimer ! Au programme à l'issue du chaos, une course solitaire effrénée pour la survie tout d'abord, mais surtout pour retrouver sa famille de coeur ! 

Prenez bien votre souffle à la page 34 de cette intégrale des aventures d'Angelot car vous n'aurez plus l'occasion de le faire avant la fin ! Le "Prince de la fronde" va rencontrer successivement des adjuvants, tels que le chevalier et le comédien Jehan, mais aussi de drôles de filous contre qui il lui faudra jouer de la caillasse.   



Parcours initiatique 

Angelot du Lac est un peu l'histoire d'un cordon ombilical qui s'effiloche avant de se couper complètement. Brutalement séparé de Coline et Ythier, deux adolescents qu'il considère comme ses parents malgré leur jeune âge, l'enfant trouvé va tenter par tous les moyens de reconstituer son cocon familial ; et il y parvient d'ailleurs assez rapidement. Mais il se rend compte au moment des retrouvailles, après avoir sauvé Coline de la prison où elle était enfermée à tort pour sorcellerie, que ses jeunes protecteurs ont une relation autre que fraternelle. Angelot se sent alors exclu de leurs rapports privilégiés et fugue, mort de jalousie, sans doute rattrapé par une sorte de complexe d'Oedipe déformé, ou simplement échaudé de ne pas avoir été au centre de l'attention l'espace de quelques secondes.

C'est ainsi qu'Angelot tourne une page de sa vie et en prend le contrôle par la même occasion. Il offre ses services à Eustache, Comte du Forez, ce chevalier bienveillant rencontré lors de la fameuse bataille en pleine forêt ; il devient vite un écuyer habile. Au cours de leurs aventures, ils feront notamment la connaissance d'Agnès, une pauvre petite fille riche promise à un homme qu'elle ne connaît pas. Inutile de dire que le prince de la fronde s'en fait aussitôt le justicier, bien que la blondinette soit pimbêche comme pas deux. Puis leurs aventures les amèneront à défendre une bête féroce, à se frotter aux pirates pour enfin... devenir les acteurs principaux du dramaturge Jehan de Meudon, dit "Songe Creux".

Sans vouloir spoiler, disons simplement qu'à la fin de l'album, la boucle se boucle. Angelot du Lac s'apaise, calmé par la vie, et semble avoir trouvé un sens à son existence. Une vraie BD d'apprentissage.





Formation accélérée  

Oui, plus forte que cette auto-école bordelaise qui proposait d'obtenir son permis B en une semaine, la vitesse de progression de l'enfant trouvé (mais trop gâté) défie toute concurrence. Les péripéties d'Angelot et de ses compagnons de l'instant s'enchaînent à un rythme très soutenu _peut-être un peu trop ; à peine s'est-il dépêtré d'une situation tendue qu'une autre embûche lui tombe sur le nez, avec son lot de nouveaux personnages. Le lecteur n'a pas intérêt à relâcher son attention sur une ou deux vignettes, au risque d'être vite largué ! On pourra regretter de ne pas avoir eu le temps de s'attacher à certains personnages secondaires, tels que le moine et sa dame sarrasine, ou Béatrix, la petite paysanne qui s'amourache d'Angelot. C'était un risque à prendre... Mais ne perdons pas de vue que cette intégrale est le regroupement d'une trilogie, elle-même parue en plusieurs épisodes dans Astrapi. On comprend mieux cet empressement général qui régit le petit monde d'Angelot du Lac.



Dossier pédagogique 

Yvan Pommaux s'est montré très pédagogue sans pour autant nous proposer un cours sur la société médiévale transposé en vignettes : il a choisi d'ouvrir son album par la genèse du personnage et de l'oeuvre, et de le clôturer par un dossier concis mais efficace sur les grandes phases qui ponctuent le Moyen-Age, de l'an 500 jusqu'à la Guerre de Cent Ans, terrain de jeu du héros. Un glossaire illustré d'extraits de la BD fait le point sur un vocabulaire propre à la littérature médiévale, sur lequel les profs de français et d'histoire pourront jeter un oeil avec plaisir, eux aussi. Ainsi les jeunes lecteurs y trouveront les explications dont ils ont besoin mais ne seront pas empêchés dans leur découverte par d'innombrables notes en bas de page (ou de vignette). Ils apprécieront par la même occasion, je pense, la clarté d'une oeuvre faite de cases larges et aérées, où les protagonistes échangent via des bulles gonflées d'une belle écriture... de cahier, presque ; et bien que je ne sois pas fan de la coloration des planches _trop fade à mon goût, je reconnais qu'elle nous épargne la noirceur des scènes nocturnes et participe à la bonne lisibilité de l'ensemble.



De l'action, de l'humour (bon, les blagues du lanceur de cailloux ne sont pas la force de cette BD, avouons-le), de la joie de vivre, des retrouvailles émouvantes, pas de cul, pas de suicide, pas de torture, pas de maladie grave : Angelot du Lac file la pêche et devrait permettre à pas mal de collégiens de passer le temps de la meilleure des manières. Sans pour autant trop s'attacher aux personnages dont la complexité humaine n'était pas la première préoccupation de l'auteur, on l'a bien compris. Verdict la semaine prochaine !


POMMAUX, Yvan. Angelot du Lac. 2010, Bayard Editions. 180 p. ISBN 978-2-7470-3222-3



samedi 9 janvier 2016

Les Aventuriers de la Mer - 7 - Le seigneur des Trois Règnes - Robin Hobb (2006)


100 % Intercités 


Le Seigneur des Trois Règnes, septième tome des Aventuriers de la Mer, a été lu à dans le train dans son intégralité. Entre les accès de somnolence, les enfants qui réagissent comme ils peuvent à l'obligation d'être assis pendant trois heures, un chien ultra-allergène couché sur mes pieds, des voisins qui réalisent qu'ils se sont trompés de voiture, descendent leurs valises de la galerie, partent et reviennent cinq minutes plus tard parce qu'on leur a piqué leurs places entre temps, et surtout mon absence totale de concentration, il est possible que j'aie loupé quelques passages du livre... Donc désolée par avance pour les éventuelles erreurs d'interprétation du livre. Cela dit, il me semble avoir retenu l'essentiel : le brouillard s'est levé sur la plupart des personnages, et tous y voient beaucoup plus clair sur leur destin hors du commun. Est-ce une bonne nouvelle ? Rien n'est moins sûr, car les révélations en cascade annoncent forcément une fin proche !





Où est-ce qu'on en était ? 

Pour ceux qui débarquent, petit rappel de l'histoire ici. Sinon, vous trouverez sans peine sur Internet les informations de base grâce à des dizaines de blogueurs plus connaisseurs que moi.

Voguant au gré du fleuve sur un canot de fortune, Malta regrette déjà d'avoir sauvé la vie du Gouverneur et de la Compagne Keki, tant ils montrent peu de gratitude à son égard. Pire, elle est l'objet de reproches et de moqueries ; autant dire que la jeune marchande va vite leur rappeler que sans elle, ils figureraient parmi les victimes du tremblement de terre qui a détruit Trois Noues et la Cité des Anciens. Mais une rencontre malheureuse va la guérir définitivement de son altruisme... Son petit frère Selden et son futur mari Reyn Khuprus ont quant à eux évité le pire grâce à la reconnaissance de Tintaglia, ce fameux dragon femelle qui hantait leurs nuits depuis sa prison de bois : elle les as extirpés des décombres de la cité en ruines en les portant dans ses pattes griffues pour les déposer en lieu sûr. Keffria s'apprête à regagner Terrilville pour en savoir plus sur les plans des Nouveaux Marchands.


Elle compte bien y retrouver sa mère Ronica et Rache, leur servante et amie. Ces dernières ont élu domicile chez Davad Restart (avec l'accord plus ou moins franc de la Compagne Sérille) afin de rassembler les preuves de l'innocence du marchand à la double veste dans un éventuel complot contre les Premiers Marchands ; et par la même occasion, dédouaner la famille Vestrit de tout soupçon. Beaucoup la regardent de travers, mais peu lui importe : elle n'a plus grand chose à perdre de toute façon.

Hiémain s'est quasiment noyé dans les souvenirs de Celle-Qui-Se-Souvient en la sauvant de sa prison, et parasite Vivacia ; la figure de proue prend conscience du lourd secret de sa fabrication : va-t-elle survivre à cette révélation ? Kennit est trop près du but pour la laisser filer...
A bord du Parangon, Brashen et Althéa bataillent pour conserver la distance nécessaire au bon déroulement du voyage ; ils savent que Lavoy, le second, profitera du moindre signe de faiblesse pour soulever l'équipage contre eux.

Adaptation BD des Aventuriers de la mer, t1, Soleil 2013. Alwett / Dimat / Vincent 


"Madame, ça se dit, "la dragonne" ?" - le réveil des filles opprimées.  

(Question d'une élève de 5ème, occupée à dessiner des personnages typiques de la fantasy.)

A l'image de Tintaglia prenant son envol après avoir passé des années confinée dans son cocon de bois sorcier, les seconds couteaux, les femmes dites "faibles" et les esclaves sortent discrètement de leur trou. D'un coup, on sent que le salut viendra de leur aide inattendue. Jani Khuprus comprend que son fils n'était peut-être pas aussi fou qu'elle l'aurait cru : le dragon de ses rêves existait bel et bien. Malta la mijaurée, la capricieuse, la bonne à rien _si ce n'est à se mirer ! fait enfin preuve de courage et de réflexion... pour le meilleur et pour le pire. Keffria semble toujours aussi décidée à causer politique avec les Marchands de sa terre natale.

Débarrassée du Gouverneur, Sérille a pris la tête de Terrilville. N'ayant pas l'habitude de diriger un peuple, elle essaie d'asseoir son autorité auprès des nouveaux Marchands, surtout ceux qui ont assez de charisme et d'influence pour constituer un véritable appui. Mais elle n'y parvient pas toujours ; le viol qu'elle a subi lors de la traversée en mer l'amenant à Terrilville l'a rendue fragile et lui a fait perdre toute confiance en ses semblables. Si bien qu'elle n'apprécie que modérément les irruptions imprévisibles de Ronica dans son bureau. Cette vieille femme qui ne cesse d'appuyer là où ça fait mal pour dénoncer les débordements des nouvelles familles marchandes ne lui dit rien qui vaille. De son côté, Ronica chasse tous les complexes d'infériorité qui pourraient être dû à sa déchéance financière et sociale, et s'affirme au contraire, en proposant des pistes pour reconstruire la ville, en condamnant vivement certains et en clamant son innocence auprès des autres. Sérille lui semble bien frêle sous sa carapace de cheftaine ; elle est prise entre agacement et pitié pour la jeune Compagne de Coeur du Gouverneur Cosgo. La matriarche des Vestrit se découvre toutefois des alliés de poids par l'intermédiaire de Rache : les anciens esclaves de Terrilville. 

En mer, les turbulences s'enchaînent à bord de la Vivacia et du Parangon. Hiémain se retape contre toute attente, au détriment de la figure de proue, désormais habitée d'un nouvel esprit... Comme beaucoup de femmes dans ce volet des Aventuriers de la mer, Etta commet un acte qui sera lourd de conséquences. Brashen a la peur de sa vie lorsque le Parangon est attaqué par un vaisseau pirate et qu'Althéa tente de s'élancer dans la mêlée ; il l'écarte maladroitement du danger, la ramenant sans le vouloir à sa condition de femme qu'elle voudrait bien faire oublier à bord _contrairement à Jek, la fille libre et toujours ouverte (dans tous les sens du terme). Elle entre dans une colère noire, dont le capitaine ne saisit pas aussitôt la cause...

Dragon Ball. (Ah ah ah)


Pourquoi L'Assassin Royal et Les Aventuriers de la mer n'ont-ils jamais été adaptés au cinéma (à ma connaissance) ? Sans doute parce que ces oeuvres sont beaucoup trop psychologiques pour qu'une version animée ou filmée ne masque pas une partie au moins des impressions, intuitions, possessions d'esprit et autres combat mentaux qui font leur force... C'est décidément le cas dans ce septième tome : après un cheminement intérieur qui les a conduites à réfléchir sur leur statut _ô combien mineur_ dans leur société, les femmes se rebellent à leur manière, en fonction de leur caractère, et prennent la main sur l'action... A suivre, plus que jamais.


ROBIN HOBB. Les Aventuriers de la Mer, tome 7 "Le Seigneur des Trois Règnes". J'ai Lu, 2006. 377 p. ISBN 978-2-290-00473-9

lundi 21 décembre 2015

Ca se passe dans le 93 : Les chemins de Yélimané - Bertrand Solet (1995)


Puisqu'on s'est quittés sur un livre à couverture jaune, continuons sur notre lancée avec Les chemins de Yélimané, un roman fantastique pour enfants et adolescents écrit par Bertrand Solet.





Vacances au bled 
Yaté ne connaît pas grand chose du Mali ; pour lui, qui vit en Seine-Saint-Denis avec sa famille, son pays d'origine est avant tout un lieu de vacances. Il est très content d'y aller pendant l'été, au même titre qu'il est fier de ses parents qui ont su migrer en France quelques années plus tôt pour assurer la survie de Yélimané, sa région natale. Or l'histoire de ses ancêtres ne le passionne pas spécialement ; à vrai dire, ce qui perturbe le collégien de Montreuil ces derniers temps, c'est l'attitude surprenante de sa copine Carole. Alors qu'ils étaient jusqu'à présent inséparables, on dirait maintenant qu'elle cherche à l'éviter... et malheureusement, la sale impression se confirme vite. Après une rapide entrevue, Yaté comprend vaguement que la froideur soudaine de la jeune fille a un rapport avec sa couleur de peau et son statut d'immigré, mais... il n'en saura pas plus, car l'heure du départ annuel pour le Mali est proche ! Pris dans l'effervescence du voyage, il garde sa rancoeur et sa jalousie bien tapie dans un coin de sa tête : pas le temps de se morfondre et d'en vouloir à Michel, ce copain de classe _blanc, lui, comme par hasard ! qui tourne autour de Carole.

Bon, le soleil est là mais le coeur n'y est pas, même si le petit Malien s'en défend. Une nuit, Yaté est réveillé par un coup de tonnerre ; foutu pour foutu, il se lève et va faire un tour, et assiste, très impressionné, au foudroiement du vieux baobab. De l'arbre sacré sortent bientôt un couple de griots malicieux, Sita et le Guésséré, venus tout droit du passé pour lui faire connaître ses origines. Le vacancier n'aura pas le loisir de se demander s'il rêve ou pas, s'il veut savoir ou pas : le voilà téléporté "un peu après l'an 1000", au temps où l'empire du Wagadou prospérait...


L'histoire du Mali revisitée
Pour quelqu'un qui, comme moi, ne sais quasiment rien du continent africain, ce roman classé "à partir de 10 ans" est une excellente introduction à l'histoire du Mali. L'action se déploie sur trois strates temporelles : d'abord aux alentours des années 2000, "présent" du héros, puis au XI°siècle, temps de l'empire du Ghana, et enfin à la fin du XIX°siècle, pendant la conquête française.

Le lieu, par contre, reste le même : le "cercle" (comprendre : le groupement de villages) de Yélimané ; Yaté n'en admirera que mieux les transformations du paysage au cours des siècles, les villages devenant tour à tour champs de bataille, puis lieux de vie et de passage. Deux incursions spatio-temporelles _dont l'une, très mouvementée, au Monoprix de Montreuil feront exception à la règle.

Les temps changent, les empires s'effondrent, les pays naissent, les colons débarquent, et, par conséquent, les mouches changent d'âne. Yaté, confortablement installé sur son dromadaire, protégé par son statut de "neveu de l'Empereur de Wagadou" dans la première partie de ses aventures fantastiques, va devoir apprendre à se cacher de ses ennemis politiques, une fois catapulté en 1890.. Il accumulera assez d'émotions pour avoir l'histoire de son pays fichée à vie dans ses tripes !  

Bertrand Solet a eu la bonne idée de clore l'ouvrage par un chapitre récapitulant brièvement _et très clairement_ l'histoire du Mali, depuis l'époque faste de l'Empire du Ghana jusqu'aux flux migratoires du XX°siècle.


Quête d'identité, quête de la fille parfaite
Balancé contre sa volonté dans un passé qu'il n'a pas très envie de connaître, Yaté ne sait pas ce qui est attendu de lui ; a priori, le griot tient absolument à susciter son intérêt pour ses racines, mais ses paroles sont trop énigmatiques pour qu'il puisse en déduire quoi que ce soit. Alors il se laisse porter et suite le mouvement, jusqu'à ce qu'il rencontre LE catalyseur universel, le meilleur qui puisse exister : LA fille, celle pour qui on ferait tout. Ici, elle s'appelle Yasminha. Elle est esclave et se fait rudoyer par un chamelier plus grand et plus fort que Yaté. Mais comme chacun sait, la taille n'est rien, du moins lui n'en a rien à battre : alors il se fera son protecteur, il la sauvera de tout. De son statut de servante sans valeur ; du vice de son tortionnaire ; de la mort, même. Tel Lancelot montant dans la charrette de l'infamie pour Guenièvre, Yaté ira jusqu'à commettre un vol pour sauver sa nouvelle bien aimée. Carole ? Qui c'est, ça ?

Du coup, la mission qu'il se donne le pousse à prendre le contrôle de ses actes et de sa vie ; il ne se contente plus de suivre le convoi du marchand Moktar à dos de chameau en matant la jeune esclave. Il réfléchit, agit, apprend à demander de l'aide, et à ne plus se poser de questions. Voilà, me semble-t-il, la vraie quête d'identité du héros, plus encore que l'apprentissage de ses origines _qu'il aurait le droit de ne pas vouloir connaître, après tout.

Les chemins de Yélimané est une histoire qui m'a d'abord perturbée, de ce point de vue-là. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait à tout prix que Yaté vive le Mali de l'intérieur, ait absolument envie de se revendiquer soninke et soit le partisan de la réunification de ses semblables, aujourd'hui "tous dispersés" selon le griot. Quant à la fille couleur locale qui parvient à lui faire oublier sa pâlotte (dans tous les sens du terme) amourette du 93... c'était le bouquet ! Ce n'est qu'à la fin du roman que j'ai compris le propos de l'auteur : mettre le doigt sur une possible coopération active entre des communes françaises et des cercles africains pour favoriser la communication entre les populations, les échanges culturels, et sensibiliser tout le monde aux vraies raison de l'immigration d'une famille. Il ne s'agit pas, comme on pourrait le croire en lisant de travers, de pousser le jeune lecteur à prendre un aller simple pour le pays de ses ancêtres !

Comme toute oeuvre fantastique qui se respecte, on n'aura pas toutes les réponses aux questions que Yaté se pose lors de son voyage dans les couloirs du temps ; le vieux baobab restera le seul à connaître le fin mot de l'histoire. Les chemins de Yélimané vaut le détour, vraiment. S'il s'adresse aux 10 - 14 ans en priorité, dites vous bien qu'il ne fera pas rêver que les plus jeunes...

désolée, ça faisait longtemps que j'avais pas fait une blague à la con.

SOLET, Bertrand. Les chemins de Yélimané. Hachette Jeunesse, 2004. Coll. Fantastique. 190 p. ISBN 2-01-322218-1
 

dimanche 20 décembre 2015

Intermittent de la life - Romain Noël (2015)


Rose-Marie, la CPE, et moi-même avons lancé un "Club Journal de l'Orientation" ouvert aux élèves demi-pensionnaires tous les vendredis entre 12h40 et 13h20. Le concept ? Les élèves du club créent de A à Z un journal d'information axé sur les métiers, les filières générales et professionnelles après la 3°, les systèmes scolaires, afin de sensibiliser les autres collégiens à la notion de projet professionnel et à la nécessité de se tenir au courant des contenus des formations pour faire des choix judicieux. 
Rose-Marie et moi... bah, rendons à Rose-Marie ce qui est à Rose-Marie, à la base, c'est son idée, pas la mienne hein !! Depuis, nous avons quatre élèves, deux 5èmes et deux 6èmes. Rigolez si vous voulez, ils ne sont pas nombreux mais ils sont bien là ! Du moins pour l'instant, hum.  

Le soir où nous avons travaillé sur la fiche-projet, j'ai reçu Intermittent de la life, de Romain Noël, suite à ma participation à l'opération Masse Critique spéciale BD de Babelio. Profitons-en pour remercier au passage les éditions Sol y Lune _qui m'ont aussi fait cadeau d'une mini sacoche au poil pour ranger mon Barcode Battler, de deux pins et d'une carte personnalisée, la classe ! ainsi que l'équipe de Babelio, sans qui rien n'aurait été possible !


Barcode Battler... Mes parents avaient douillé pour ça ! 

Bref, ça m'a fait rire de découvrir cet album dans lequel Romain Noël met en scène ses anciennes galères de graphiste intermittent du spectacle, car l'une de nos journalistes en herbe se proposait de faire un article sur le métier de mangaka _secteur porteur à souhait, n'est-il pas ? Si je le lui prêtais, pour voir ? En parcourant les premières pages, je me suis dit qu'il valait peut-être mieux la laisser rêver encore quelques temps, en fait...


  

La vie, c'est pas Bakuman ! 

Par le passé, nous avions évoqué le très intéressant tome 1 de Bakuman, de Takeshi Obata, où l'on avait vu deux lycéens aux caractères très différents se découvrir une passion commune pour le manga : l'un savait dessiner, l'autre avait des idées, leur collaboration allait nécessairement aboutir au succès malgré les embûches... Eh bien, si le shonen propose comme Intermittent de la life une réflexion sur le métier d'artiste, la ressemblance s'arrête là !


A travers une douzaine de sketchs généralement dépliés sur trois ou quatre planches, voire moins, Romain le diplômé d'une école d'infographie nous raconte avec humour sa vie pas toujours simple d'artiste "intermittent du spectacle". Son entrée dans l'univers de la pub, ce terrain de jeu où il va pouvoir déballer tous ses talents ? Une pure succession de baffes ! Les patrons deviennent littéralement des bourreaux _ voir ("I had a dream"), des feignasses qui abusent de leur statut ("Le monde impitoyable de la pub"), des psychopathes par qui on est bien contents de ne pas avoir été recruté, finalement ("Entretien"). Malgré les heures sup non payées, le manque de respect des chefs, et même si la métaphore de la prison est filée sur tout l'album comme une pizza trois fromages pour évoquer le lieu de travail, Romain, son gros crâne et ses lunettes de super-héros gardent la foi : "je kiffe mon taf, je kiffe mon taf", se répète sans cesse le personnage, gouttes de sueur à l'appui.


A la maison 

Enfin, toute cette torture, c'est quand la vie est belle et que le boulot tape à la porte ; donc, pas toujours. Le reste du temps, Romain est à la maison tandis que madame est au boulot _ et a priori, elle a un "vrai boulot", elle, avec des horaires et tout. Du coup les codes de la société patriarcale s'inversent et l'auteur traite superbement la situation dans le strip "Un jour comme un autre", où le graphiste lave, range et cuisine en attendant le retour de sa copine... qui voudra baiser sans tenir compte de son mal de tête et s'endormira juste après. A réinvestir immanquablement en situation pédagogique _ bon, pour les 6ème - 5ème, on pourra faire abstraction des vignettes où ils sont représentés au pieu, encore que.


Fallait oser ! 

Pour être franche, je ne suis pas hyper fan du dessin de Romain Noël, c'est ainsi. Par contre, j'ai une grande admiration pour cet artiste qui balance pas mal de vérités dures à entendre sur un univers professionnel qu'on imagine souvent édulcoré, où le non-dit et l'hypocrisie font clairement partie du jeu. Les métaphores dessinées sont aussi bien trouvées : les clients ont des têtes de pingouins, les équipes de publicitaires sont des moutons, le bureau du graphiste est une cellule de prison visitée par un bourreau,.. Le tout en gardant le sourire, s'il vous plait  _même c'est un sourire jaune cocu ; en effet, comment survivre à cette drôle de life, sinon en rigolant et en entretenant son âme d'enfant... fan de skate et de Goldorak ? Cet album petit format tout beau et tout plein de vignettes colorées se mange comme un Ferrero Rocher _bah quoi, c'est la saison ! Bravo !





NOEL, Romain. Intermittent de la life. Sol y lune, 2015. 50 p. ISBN 978-2-9542840-2-6


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On s'y remet... tranquillement...


Vous allez encore me dire que je me lamente pour pas grand chose, mais je suis convaincue qu'on ne devrait jamais passer un jour sans écrire lorsqu'on en a pris l'habitude _et que ça nous plaît. Il suffit de quelques semaines d'interruption pour que le cerveau se noue, s'encrasse, et qu'on n'en puisse plus rien en tirer. 

et ça fait tellement mal !

Ajoutez à cela la peine et le choc des attentats qui m'ont sortie brutalement de mon univers enfantin en me faisant réaliser que, tandis que des innocents tombaient sous les balles, je faisais joujou avec ma palette graphique, inutile, insignifiante, dessinant des poules comme quand j'avais dix ans...

"il faut que les gens crèvent en masse à quelques bornes de chez toi pour que tu comprennes que tu es en train de regarder ta vie passer..." 

... une poignée de frustrations professionnelles...

"Ah, ces gosses ! Est-ce qu'au moins je leur sers à quelque chose ? Pas sûr"

... une impasse sentimentale qui traîne depuis quelques mois à présent et dont je n'arrive pas à m'extraire... de laquelle est née une rivalité tacite avec un pote que j'apprécie et contre qui je n'ai absolument pas envie de me "battre". 

"Pff, problème de riches ! Souviens-toi de l'époque où ton père était à l'hosto, entre la vie et la mort ! Pense à ceux qui sont partis et qui ne reviendront plus. Pense à la grand-mère. Pense au pari que tu as perdu, toi qui disais que vous fêteriez ensemble ton 20ème anniversaire, et à elle qui te soutenait que non, malheureusement... Elle a été fine joueuse, comme toujours. Il s'en est fallu de trois semaines pour que ce soit toi qui gagne. Oh, pour cette fois elle n'aurait pas été mauvaise perdante, c'est certain. Quant à toi, tu te rejoues le film de ta victoire presque tous les jours... Pense à Benoît, ce copain de lycée qui t'agaçait un peu parfois, mais qui ne méritait certainement pas de mourir à 28 ans. Pense à ceux qui n'ont pas de toit, pas de boulot, qui sont rejetés par tous, qui craignent pour leur vie. Pense à ce que tu étais il y a trois-quatre ans : une âme en perdition, noyée sous les mollards des petits bourges bordelais, obligée de fermer ta gueule pour préserver tes 600 boules par mois.




 N'oublie pas qu'il y a vingt ans, tu n'étais pas capable de courir sans risquer de t'étouffer. Ta mère pleurait souvent, ta soeur vivait l'enfer dans l'indifférence générale, si bien que justice n'a jamais été rendue, depuis. Mesure ta chance de ne pas vivre, comme elle, en victime d'un crime impuni. Ne perds pas ton temps avec une fille qui, grisée par la flatterie, va tout faire pour entretenir ta flamme. Comme les autres. Tout le monde aime plaire et se sentir irrésistible _même toi, c'est humain et tu ne peux pas lui en vouloir."

... bref, vous l'aurez compris, il est temps de s'y remettre et de pondre du constructif ; enfin de pondre, déjà, ce sera pas mal... 

Pas la peine de "graver" les mots "dans la roche" pour qu'ils prennent leur sens ; un texte en béton armé, ça suffira bien.