lundi 19 novembre 2012

La société numérique en question(s) - Isabelle Compiègne - 2011



C'est en la questionnant, en explorant sa complexité que l'on peut comprendre la société actuelle et appréhender son évolution. Ainsi, Isabelle Compiègne nous propose de réfléchir aux aspects de la "société numérique" et aux réalités qu'elle soulève. Va-t-elle dans le sens d'une démocratisation des savoirs, ou aggrave-t-elle les inégalités ? Doit-on la placer sous le signe de l'interactivité et du renforcement de la communication, ou marque-t-elle plutôt le début d'une déshumanisation du lien social, voire d'une surveillance ininterrompue ? Toutes ces questions ne trouveront pas de réponses, mais elles auront le mérite d'avoir été soulevées. 






        Isabelle Compiègne a tenté de définir les contours de cette « société numérique » mise à l'honneur dans l'ouvrage. Il faut dire que cette expression courante s'inscrit dans la même mouvance que les autres « sociétés de » (de l'information, des réseaux …).

Elle marque ici la conciliation entre l'essor des technologies pour l'information et la communication, et une tendance générale des hommes à fonctionner en réseau. Ce phénomène est matérialisé par des outils faisant appel aux technologies numériques. Souvent destinés à un usage individuel et personnel, ces nouveaux appareils (téléphones mobiles, smartphones, ordinateurs, tablettes, lecteurs mp3) sont fabriqués en grand nombre et largement diffusés. Faut-il alors croire au déterminisme technologique (1) de Mac Luhan ou, au contraire, à l'apparition d'objets répondant aux besoins d'un humain placé au coeur du réseau ? Isabelle Compiègne semble opter pour la deuxième hypothèse.

      Quoiqu'il en soit, la société numérique correspond à une réalité très inspirée de grandes représentations mythiques des sciences et des technologies. Issues de la pensée collective, elles mêlent l'admiration pour l'efficacité, la puissance des appareils de communication et d'information, le rêve d'un brouillage des repères spatio-temporels, et la crainte de machines plus fortes que l'homme, ou de la surveillance permanente de Big Brother. Aussi, les ordinateurs, les téléphones portables sont-ils des objets aussi fascinants qu'intrigants. L'homme peut-il correctement s'insérer dans une société où sa position sera forcément marquée par la mobilité ? Sans doute, s'il adapte le processus de socialisation aux exigences de son temps.


Le rapport à soi sensiblement modifié.


         Nous l'avions déjà vu en lisant Les liaisons numériques, vers unenouvelle socialbilité d'Antonio Casilli, l'hypothèse est encore soulevée ici : le rapport de l'homme à lui-même, à son corps comme à ses idées, connaît des changements. Nous devenons des « homo numericus » : nous pouvons faire plusieurs choses en même temps, jongler entre les échange avec nos pairs et notre activité professionnelle. Nous voulons rentabiliser au maximum notre temps en sollicitant plusieurs de nos sens dans des buts d'information et de communication, et cela influe sur notre manière d'être : le caractère très individuel de nos sociétés est conforté par le recours à des objets personnels pour communiquer. Le plus drôle, c'est qu'en écrivant mon interprétation de la lecture de ce livret, j'écoute aussi une conférence sur la vie de Bram Stocker tenue lors du Festival du Vampire et publiée peu après sur Youtube. Mes oreilles sont libres, faudrait pas gâcher.

          On se rapproche dangereusement (ou pas) de certains mobiles de la science fiction où hommes et machines sont indissociables. Des cyborgs au transhumanisme, l'évolution humaine implique forcément des attributs technologiques divers et une conciliation du monde réel et des sociétés virtuelles. En effet, chacun de nous peut créer sa « vie parallèle » en jouant à Second Life sur la toile, par exemple : c'est l'opportunité de se créer un « avatar » parfait de corps et d'esprit... peut-être en dépit de l'intégrité de sa « vraie » personne. Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ? Sans doute suffit-il juste d'avoir assez conscience de cette évolution pour en tirer profit et éviter les zones d'ombre (malveillance, dépendance aux TIC, déni de soi).

         Les mutations ne se limitent pas l'apparence physique de l'homme : les modes de stockage, l'hypertexte, le multimédia influent sur la manière de penser de l'homme. Ce phénomène n'est pas nouveau : de tous temps, les technologies intellectuelles ont amené le cerveau humain, extrêmement plastique, à s'adapter aux activités qui lui sont proposées. C'est pourquoi, de nos jours, le cerveau est caractérisé de « multitâches ». Les plus optimistes y voient une amélioration des capacités de l'homme, d'autres sont réticents et craignent un impact négatif dû à la surcharge cognitive, à l'hyper-attention, tels que la régression de la mémoire et de la réflexion. Il est important de constater une « fracture cognitive » en marge de la « fracture numérique » : si tout le monde n'est pas à égalité face aux technologies, tout le monde ne connaît pas non plus les mêmes transformations cognitives.

        Si le rapport de l'homme à lui-même évolue, il en va de même pour la prise en compte de l'Autre... même si tout ne change pas catégoriquement. Les interactions humaines prennent des formes différentes à l'ère du numérique : l'échange en face à face, par exemple, n'est plus indispensable à la mise en place d'une situation de communication, même s'il demeure important pour entretenir une relation de longue durée. Les téléphones, les smartphones, les ordinateurs permettent un contact non présentiel et pourtant instantané entre plusieurs personnes. Ils ouvrent ainsi la voie à une nouvelle sociabilité. Parallèlement, on note l'apparition de communautés virtuelles basées sur les centres d'intérêts ciblés, significatives d'une démarche de socialisation bien particulière : au lieu d'apprendre à se connaître et à se découvrir des points communs, les individus viennent s'intégrer dans un groupe en mettant en avant la petite partie d'eux-même qui les rapproche des autres. Si la solidarité est nécessaire à la survie et à la prospérité de ces sphères virtuelles, l'ouverture au monde est remise en cause : si les personnes d'un même groupe communiquent perpétuellement entre elles, elles se privent du contact de tous les autres.

          Toujours est-il que l'expression du « moi » face à l'autre devient la condition à la socialisation. Le succès des blogs et des réseaux sociaux illustrent bien ce phénomène : c'est en parlant de soi qu'on attire l'attention des autres et qu'on crée des liens. Bien entendu, la diversification des modes de sociabilité n'excluent pas les façons « traditionnelles » de nouer le contact. A trop parler de soi, on court le risque de brouiller les frontières entre vie privée et vie publique, et de devenir une proie facile pour les personnes mues par des enjeux commerciaux, politiques ou tout simplement malveillants. En effet, la société numérique symbolise à la fois la liberté d'expression et le risque d'un contrôle des échanges. La cybernétique et les débuts d'Internet sont marqués par leur idéal premier : accorder à tous la parole et la possibilité de s'informer. Mais les technologies facilitant l'expression de tous sont aussi celles qui facilitent le fichage et la localisation en tirant profit des informations données volontairement ou par inadvertance. Elles contribuent donc à la mise en place d'une société de surveillance, à la fois redoutée et demandée par les citoyens, pour des raisons sécuritaires. D'autant plus que cette surveillance prend, elle aussi, une nouvelle forme : à Big Brother, l'instance supérieure contrôlant les masses, succèdent des masses dont les individus se surveillent les uns les autres. En résistance à cette évolution d'une expression de soi déviée de ses objectifs premiers, des contre-pouvoirs se mettent en place : on peut citer la CNIL, l'Habeas Corpus du numérique. Cependant, la protection à l'excès ne suffit pas : il vaut mieux amener les citoyens à prendre conscience des risques pour élaborer eux-même leurs propres stratégies de vigilance. 


La puissance des peuples dans la société numérique.

De nos jours, détenir l'information est un pouvoir ; les sociétés démocrates mettent donc un point d'honneur à favoriser l'accès pour tous aux sources de connaissances. Elles visent ainsi l'utopie du savoir universel qui guidait un grand nombre de scientifiques et d'intellectuels, bien avant l'apparition des TIC. Isabelle Compiègne cite les exemples des travaux de Paul Otlet, créateur du Mondaneum (2) et de la CDU (3), de Vannevar Bush, inventeur de l'hypertexte facilitant les démarches de recherche et d'organisation des connaissances. Elle évoque également le projet de bibliothèque universelle né dans l'esprit de l'informaticien Ted Nelson : Xanadu.

Si les nouvelles technologies améliorent le partage des savoirs, et notamment des savoirs scientifiques, l'accès à toutes les informations pour tous est loin d'être assuré, car l'information a souvent un prix. D'une part, des restrictions s'appliquent à la diffusion illégale d'une information, telles que la loi DAVDSI et d'HADOPI, afin d'en protéger son créateur. Sur Internet, des partenariats commerciaux avec les moteurs de recherche mettent en évidence certains sites, certaines sources, au détriment d'autres non moins fiables. Ensuite, la trop grande quantité d'informations disponibles brouille les pistes et rend difficiles les recherches : la classification est loin d'être de mise sur le web, l'hypertexte peut nous égarer et la recherche textuelle a ses limites à l'ère du multimédia. Enfin, la fracture numérique perdure dans toutes les sociétés ; tout le monde ne possède pas l'équipement technologique ou le capital socio-culturel nécessaire aux démarches d'accès au savoir.

Pourtant, la société numérique serait significative d'une redistribution des pouvoirs. Dans les démocraties, les citoyens sont assez décomplexés pour ne plus avoir peur de donner leur avis avant-même de se poser la question de leur légitimité. Les TIC deviennent alors des moyens d'expression particulièrement faciles à utiliser, une fois qu'on peut bénéficier du matériel nécessaire : le web 2.0 permet à tous de devenir un acteur de l'information.

Le journalisme participatif est révélateur de la liberté d'expression demandée par les citoyens : sur Agoravox, les reporters en herbe peuvent écrire des articles et les enrichir de vidéos, de sons captés par leurs propres portables, appareils photos. On peut se demander si un tel contrôle de l'information par les citoyens ne constitue pas un contre-pouvoir à une éventuelle manipulation des médias de masses très souvent évoquée. Des problèmes se posent : les citoyens demeurent des journalistes amateurs qui, de fait, ne sont pas censés respecter les règles du métier. Ils peuvent donc se laisser aller à des approximations et à l'expression de leur point de vue personnel. Venant d'eux, ces imperfections sont tolérées et donnent même un aspect « naturel » que les professionnels se réapproprient ; parallèlement à leur activité, ces derniers ressentent le besoin de « se lâcher » sur un blog d'humeur ou sur les réseaux sociaux.

Mais Isabelle Compiègne reste mesurée quant au « cinquième pouvoir » des médias participatifs _ en référence au « quatrième pouvoir » des médias de masse : tant que les citoyens se préoccuperont en priorité de faire partager leur avis personnel aux autres, au lieu de former des groupes, de s'organiser pour atteindre un objectif commun, on ne pourra pas parler de véritable « pouvoir » populaire.


Pistes de réponses aux problématiques de la société numérique

On contrôle mieux une situation lorsqu'on a conscience de ses propres atouts et de ses propres limites. Certes, cette vérité générale pourrait bien ne nous emmener nulle part, mais elle correspond bien à ce que m'évoque la lecture de La société numérique en question(s) d'Isabelle Compiègne : l'impact du numérique dans la société n'a de raison d'être craint ou redouté que si les citoyens (ou futurs citoyens) l'ignorent ou le méconnaissent. D'où l'intérêt d'une formation de tous aux réalités de la société _ et pas seulement aux outils de télécommunication et à leurs « dangers ». Elle prendra des formes diverses, allant de la mise en place d'une éducation à l'information pour les jeunes, à l'accent mis sur l'importance de la formation tout au long de la vie, en passant par l'acceptation d'une évolution constante de nos cerveaux en fonction de nos activités et des exigences de notre société. Si l'auteur ne consacre pas nettement de chapitre à la formation de ceux qui composent la société numérique, c'est parce que la question est abordée à tous les niveaux de l'ouvrage.

La société numérique en question(s) offre un panorama intéressant de notre environnement actuel en abordant beaucoup de ses facettes encore incertaines. Pour les lecteurs non avertis des sciences de l'information et de la communication, cette courte publication est tout à fait abordable ; d'autant plus qu'elle a été rédigée par une enseignants. L'ensemble est donc très structuré, bien dirigé, bien écrit, et par conséquent assez agréable à lire. Pour les documentalistes, coutumiers des questions liées à la société numérique, elle constitue un bon récapitulatif propre à leur rafraîchir la mémoire, sans vraiment leur apporter de grandes nouveautés. Les spécialistes pourront même trouver l'ouvrage un peu trop condensé et pas assez approfondi. Mais le but n'est pas de faire de grandes découvertes : Isabelle Compiègne, comme beaucoup de profs, préfère soulever les points « chauds » pour nous amener à réfléchir par nous-même.


1) Mac Luhan défendait l'idée d'une pensée et d'une action humaine modelées par les outils et les technologies propres à chaque époque.

2) Mondaneum : projet de rassemblement et d'organisation de tous les savoirs

3) CDU : Classification décimale universelle


Sources : 

  • COMPIEGNE, Isabelle. La société numérique en question(s). Sciences Humaines Editions, Auxerre. Coll. « La petite bibliothèque de Sciences Humaines ». 2011. 128 p.


  • CASILLI, Antonio A. Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité? Seuil, Paris. "La couleur des idées". 2010. 336p. 


vendredi 9 novembre 2012

Roux cools - Il faut sauver Aymeric !


Dès que je l'ai rencontré, j'ai compris qu'il faudrait que je fasse définitivement abstraction de la notion de performance... Pourtant, Moins Deux Pixels et moi, on s'adore déjà !   

En même temps, c'est presque miraculeux qu'un appareil photo soit arrivé sain et sauf jusqu'aux fins fonds de ma campagne, alors bon ! 

Inauguration du flash (ah, y en a un !?) de Moins Deux Pixels, alias M2P

Aymeric, mon unique playmobil roux, a été pris en otage par celle qui n'était rien de moins que sa prostituée favorite ! On était sans nouvelles de lui jusqu'à ce que Josyanna (la ravisseuse) nous envoie sa tête en guise de preuve de vie. Ouf, nous voilà donc rassurés !  

mercredi 7 novembre 2012

Noël avant l'heure !


Encore un cadeau de Bubulle !!! Merci !!! 


J'ai failli craquer la première fois que j'ai vu cet Agenda des poules exposé au Virgin de Bayonne il y a quelques jours, mais je me suis dit que ça pourrait attendre un peu. Sauf qu'à ce moment-là, Bubulle rôdait dans le rayon, devenant témoin oculaire de mon extase ! 

Les illustrations à l'ancienne qui font tout son charme sont des reproductions d'images publiées dans d'anciens numéros de Rustica Hebdo : chacune met à l'honneur une variété de poules, ou des étapes incontournables de l'élevage. Enfin, un récapitulatif des caractéristiques des différentes espèces de gallinacés vient clôturer ce bel agenda qui donnerait presque envie d'être en janvier !  

C'est la fête ! :)

mercredi 31 octobre 2012

Janua Vera - Jean-Philippe Jaworski (2009)



La lecture de L'Assassin Royal de Robin Hobb aura été source de grands bouleversements dans ma vision de l'écriture du héros et de la place qu'il occupe dans une intrigue donnée. L'oeuvre n'est sans doute pas la plus révélatrice dans le domaine, elle ne figure même pas parmi les nombreux cas d'école tournés et retournés comme des crêpes par les techniciens de la littérature (si si, ça existe ! bien qu'on les nomme sans doute autrement). Pourtant, Fitz me parut plus loquace que les centaines de personnages haut de gamme issus des cœurs d'intellectuels dignes d'être étudiés et cités que j'ai pu croiser au lycée et à la fac. Il n'a pas innové, mais il m'a permis de vraiment comprendre ce que Perceval, Ruy Blas et Britannicus me criaient du sixième étage depuis des années. Enfin, n'exagérons rien. L'Assassin Royal, c'est avant tout mon premier saut dans le tourbillon de la fantasy : la part de magie a du faire son effet.

Tout ça pour dire que, depuis que j'ai compris qu'un gars pas tout à fait noble voire ordinaire, assassin de son état, complètement dépassé par les événements et par les mobiles de son commanditaire pouvait intéresser les jeunes, je me dis qu'on peut puiser pas mal de ressources dans la littérature. On me l'avait souvent dit, mais je ne l'avais jamais vraiment cru. Depuis, les antihéros et plus particulièrement les héros criminels attirent mon attention. C'est pourquoi je me suis récemment empressée de télécharger l'enregistrement d'une conférence programmée lors de l'édition 2012 des Imaginales  (le festival des mondes imaginaires d'Epinal), consacrée aux héros criminels. A l'occasion, j'ai découvert l'écrivain Jean-Philippe Jaworski, (pas) venu parler de son premier roman Gagner la guerre, et plus particulièrement de son héros, le tueur à gages Benvenuto Gesufal. Une lecture d'extrait m'a engagée à rechercher l'ouvrage, par chance disponible à la bibliothèque (vous n'imaginez pas à quel point cela tient du miracle actuellement), ainsi que le recueil de nouvelles qui l'a d'abord fait connaître : Janua Vera. 



Ce bordel ! 
L'inconvénient des recueils de nouvelles réside dans la difficulté à trouver un fil conducteur entre les pièces du puzzle - à supposer qu'il y ait un puzzle et un fil conducteur. Janua Vera nous épargne le casse-tête, puisque les huit longues nouvelles se situent toutes dans un cadre commun : celui du Vieux Royaume, un territoire perdu aux fins fonds du Moyen-Age, occupé seulement à contempler sa déchéance, voyant ses frontières brouillées se réduire comme peau de chagrin.

 

"Oulala, c'est la décadence !" 
Bon, ça n'a pas grand chose à voir mais il fallait que je la place tout de même !
Fake ou pas, la vidéo vaut le détour.


Janua Vera, la nouvelle initiale qui donne son titre au recueil, annonce la couleur. Le puissant Léodegar de Léomance, "Roi-Dieu" de cet l'univers nébuleux, sent arriver sa chute, aussi redoutée qu'inévitable : à tel point qu'elle vient le chercher jusque dans ses rêves.


Si Janua Vera présente une histoire courte et énigmatique, Mauvaise Donne est un récit conséquent, en quantité et en complexité : il aurait presque pu constituer un roman à lui seul, à mon avis. D'ailleurs, on y rencontre pour la première fois le fameux Benvenuto Gesufal qui s'illustrera dans Gagner la guerre _ si j'ai tout bien compris _ et on y découvre la foisonnante république de Ciudalia. Ancien galérien et affilié malgré lui à une redoutable confrérie d'espions, le tueur n'est pas aussi ordinaire qu'il le pense. Aussi, lorsque l'assassinat qu'on lui ordonne de commettre tourne en sa défaveur, c'est tout un pan de la vie politique qui menace de lui tomber dessus s'il ne remporte pas le combat de la tête et des jambes.

Dans Le service des dames, Aedan va mettre à rude épreuve les codes de la fin'amor. Pour passer une frontière du comté de Brochmail et gagner du temps sur son trajet, le chevalier doit obtenir l'autorisation de la Dame de Bregor. Mais la maîtresse des lieux entend bien tirer profit de cet homme preux que la fortune lui envoie : il ne pourra passer que s'il tue l'ennemi de son mari trépassé.

Le barbare Cecht s'est tiré comme il a pu du chaos de la bataille, emmenant sur son dos Dugham, un vieux guerrier blessé. Perdu dans la forêt, il sent bien que le combattant affaibli rejoindra bientôt les fantômes qui le hantent. A moins qu'il réussisse à apporter à la fée Onirée une offrande très précieuse. 

Le conte de Suzelle s'éloigne dangereusement du conte de fées auquel on pourrait s'attendre. Suzelle est une petite paysanne à la fois espiègle et incontrôlable qui a bien du mal à s'adapter à la vie calme de son village. La brève apparition de celui qu'elle considérera toujours comme son prince charmant lui apprendra l'existence de la joie et de la souffrance.

Jour de guigne est la nouvelle la plus drôle du recueil ; mêlant le burlesque aux situations kafkaïennes, elle nous amène sur l'itinéraire semé d'embûches du copiste Calame, touché par la malédiction d'un parchemin sur lequel il travaillait. La région de la Marche Franche est peuplée de mystères.

Dans Un amour dévorant, un prêtre appartenant au culte du Desséché enquête sur la légende des "appeleurs" habitant la forêt. Ces deux chevaliers fantômes sèment la terreur, toujours en quête d'Ethaine, la femme qu'ils convoitent ; mais le charbonnier Hunaud ne les craint pas, lui, car il est sourd.

 Le confident est le témoignage d'un autre prêtre tenu au voeu d'obscurité. Depuis sa cellule sans lumière, il nous raconte son parcours, depuis sa naissance jusqu'à sa vocation et sa proximité avec les morts.       

Le parcours du combattant 

Savoir que Jean-Philippe Jaworski est à l'origine de plusieurs jeux de rôles m'a peut-être influencée ; toujours est-il qu'en suivant les courses à travers la cité de Benvenuto, de Maître Calame, et les déplacements de Leodegar de Léomance dans son château, on a de quoi se sentir dans un jeu vidéo : courses poursuites, esquives, combats, fuite et cachettes nous tiennent en haleine sur plusieurs pages d'affilée. C'est encore une manière différente d'explorer les genres de la littérature médiévale, de l'heroic fantasy et d'en diversifier les codes. Ceux qui aiment l'empreinte du réalisme sur les intrigues merveilleuses seront servis ; les autres risquent un peu d'être froissés par l'attachement du créateur à décrire parfaitement les rouages d'un univers qu'il met en place... malgré l'absence de cartographie, plutôt incontournable dans ce type d'ouvrages. Le défi de concilier le genre de la nouvelle et les longueurs descriptives nécessaires à la compréhension d'un monde dont personne à part Jean-Philippe Jaworski ne peut connaître le fonctionnement est plutôt réussi. L'écriture en elle-même est très agréable à lire... même si l'on a parfois l'impression (mais les occasions sont rares) qu'on lit des "exercices" de style et de narration, un peu comme les premiers paragraphes des Essais de Montaigne, qui voyait en son oeuvre avant tout un travail de l'esprit et de la formulation...

En conclusion, 

Bordeaux est éliminé en Coupe de la Ligue après une défaite contre Montpellier. Même si tout le monde s'accorde à dire que cette coupe n'a pas plus de cohérence que d'utilité, ça reste toujours frustrant. Encore ne nous plaignons pas : il vaut mieux supporter les Girondins que l'OM ce soir... Je sais, ma conclusion est hors sujet, mais je m'en fous car c'est mon blog et j'y mets ce que je veux.

Sur ce, bonne soirée à tous !

 :)

JAWORSKI, Jean-Philippe. Janua Vera. Gallimard. Coll. Folio SF. 2009. 488 p. ISBN 978-2-07-035570-9.  





samedi 20 octobre 2012

Brève footballistique du 20 octobre 2012 - France (F) - Angleterre (F)


Ce soir, j'ai décidé de miser 54 centimes sur une victoire de l'équipe de France Féminine de football face à leurs homologues anglaises. Le match amical avait lieu au Stade Charléty, à Paris _ le stade où se déroulent souvent des événements sportifs d'envergure mais néanmoins perçus comme secondaires : les jeunes, les Espoirs, l'athlétisme ou ... les filles. N'allons pas nous perdre dans l'éternel débat de la reconnaissance des genres, on trouvera d'autres occasions d'y revenir plus précisément dans ces pages : faites-moi confiance là-dessus ! Le match étant diffusé sur D8, la "nouvelle grande chaîne" venue remplacer Direct8, j'en ai profité pour le regarder. 

Les Bleues au complet, ou presque. (Image D8)

Composition des équipes : 

FRANCE : S.Bouhaddi - L.Georges - C.Franco - O.Meilleroux - L.Necib - C.Abily - L.Boulleau - E.Le Sommer - S.Soubeyrand (C. Catala 46ème) - G.Thiney (E.Thomis 46ème, K.Hamraoui 90ème)

ANGLETERRE : K.Bardsley (S.Chamberlain 71ème) - A.Scott - C.Stoney - S.Bradley (L.Bassett 79ème) - J.Scott - K.Carney - A.Asante - R.Yankee (T.Duggan 47ème) - E.White (D.Susi 79ème) - E.Aluko (F.Williams 47ème) - S.Houghton. 


Première mi-temps 

Les premières actions du matchs a eu de quoi nous laissez dubitatifs quant aux finalités du football : que faut-il mettre dans le but ? Le ballon ou les joueuses de l'équipe adverse ? Etant donné le pressing des Bleues sur leurs adversaires, prises à la gorge dès le coup d'envoi, on est en droit de se poser la question. Cela dit, les Anglaises tiennent bon, même si elles souffrent : elles savent très bien que "dominer n'est pas gagner". Elles plient mais ne se brisent pas devant les multiples occasions amenées par les attaquantes françaises, E. Le Sommer et M.L. Delie en tête, multipliant les sauvetages d'urgence dans leur surface de réparation. De leur côté, les Françaises s'agacent en constatant qu'elles n'ont toujours pas marqué après 20 minutes de jeu. Comme tout supporter des Girondins vous le dira, il ne fait pas bon manquer d'efficacité et de réalisme face au but : on finit toujours par le regretter. L’Équipe de France féminine n'échappe pas à la règle. Suite à une erreur qui aurait certes pu être évitée _ S.Bouhaddi relance à la main en dehors des limites de sa surface, récoltant un carton jaune _ l'équipe d'Angleterre bénéficie d'un coup franc cadeau : Steph Houghton frappe fort et marque (34ème).
Enhardies, les Britanniques s'aventurent plus facilement dans le camp français, affolant la défense : c'est sans grande encombre que Jill Scott double la mise cinq minutes plus tard (39ème). Complètement déstabilisées, les Bleues ont du mal à se mobiliser et s'attachent surtout à limiter la casse avant la mi-temps.     




Deuxième mi-temps 

Comme ont pouvait s'y attendre, l'entame du match est beaucoup plus posée. Les Anglaises ont tout intérêt à casser le rythme pour préservée le score, et les Françaises se sentent encore refroidies par les deux buts récoltés... ou par leur propre manque d'efficacité. Leur réserve et leur manque de fluidité n'est pas pour déplaire, évidemment, à celles qui mènent au score et qui montrent une réelle solidité dans le jeu, à l'image de Karen Carney (n°10).

Karen Carney. En voilà une qui ne dormirait pas dans la baignoire...
Quoique, à bien y réfléchir ... peut-être que si !

A la 59ème minute, soit quelques instants après avoir subi une prise de judo _ estimée licite par l'arbitre _ dans la surface de réparation adverse, Marie-Laure Delie réduit la marque en profitant d'une sortie approximative de K. Bardsley. C'est exactement le genre de rebondissements nécessaire au réveil des Bleues, quelques peu assommées depuis le deuxième but encaissé. Elles vont de nouveau enchaîner les occasions de but, mais avec aussi peu de réalisme qu'en première mi-temps, faute de précision (Eugénie Le Sommer), de rapidité dans les prises de décision, ou encore de chance (Élodie Thomis). Pendant ce temps, T. Duggan s'essaye aux frappes de mules, car sur un malentendu, ça peut marcher ! D'autant plus que l'attaquante possède la fraîcheur des remplaçants et la détermination de ceux qui ne connaissent pas encore la fatigue. 

Alors, à ce moment-là, on se dit qu'on ne peut plus espérer grand chose qu'une envolée solitaire d'Elodie Thomis dans les contrées lointaines. Pourtant, le salut viendra finalement de Marie-Laure Delie, et en particulier de son lob à la 83ème sur S. Chamberlain, gardienne fraîchement entrée sur la pelouse. Les Bleues reviennent donc à 2-2 à une dizaine de minutes de la fin du match, pour le bonheur de tous : les internationales britanniques ont de quoi se satisfaire de ce match nul à l'extérieur, alors que les Bleues peuvent insister sur leur belle remontée en deuxième mi-temps.


Retransmission : le 20 octobre 2012 à partir de 20h40 sur D8. Le match était visible à la télé et en streaming sur le site internet de la chaîne. Commentaires : Sandrine Roux, Alexandre Delpérier, et Jézabel Lemonier pour les interviews sur le terrain.

lundi 15 octobre 2012

Retrouvailles de poules

Pas facile d'être loin des siens, même pour une poule aventurière !

jeudi 4 octobre 2012

La ballade de l'impossible - Haruki Murakami - 2011



Me voyant enfin résolue à acheter ce roman de Murakami aux Comptoirs de Magellan, après un bon quart d'heure de vadrouille dans tous les recoins de la boutique, le vendeur m'a regardée d'un air de connivence, avec un sourire en coin. 

"Ah, Murakami !"

La ballade de l'impossible allait à coup sûr me réserver quelques surprises. Avais-je mis la main, sans le savoir, sur un bijou pornographique ? On allait bientôt être fixés, même si à première vue, rien ne pouvait rien laisser présager de tel. La lecture du résumé au dos du livre de poche m'avait quant à elle arraché un sourire, tant l'histoire s'annonçait dépressivo-torturée. 


C'est sans aucune ambition, sans aucune volonté que Watanabe, âgé de 18 ans, quitte Kôbe pour Tokyo afin de poursuivre ses études à l'université. Depuis un an, le jeune homme médiocre en tous points traîne sa carcasse comme un sac de farine : il ne comprend pas pourquoi son meilleur ami Kizuki s'est suicidé, lui qui avait tout pour plaire et qui paraissait heureux. Alors que faire sinon se laisser vivre au gré des événements ? Watanabe mange, dort, étudie sans conviction et sans apprécier son succès, se fait un nouvel ami dans son foyer d'étudiants, et passe son dimanche à se promener avec Naoko, l'inconsolable petite amie de Kizuki. Nous sommes à l'aube des années 1970. 

A travers le défunt comme seul dénominateur commun, les deux âmes en peine vont progressivement tisser une relation amicale puis amoureuse. Pourront-ils faire abstraction de ce spectre qui les obsède pour vivre une véritable idylle ? Rien n'est moins sûr, d'autant plus que leurs routes vont peu à peu se séparer : Naoko, à bout de nerfs, enchaîne les séjours en hôpital psychiatrique et en maison de repos, où elle rencontre la musicienne Reiko. Watanabe fait la connaissance de Nagasawa, un étudiant un peu plus âgé que lui, rebelle, charismatique et chaud lapin. Il découvre également Midori, fille d'un libraire gravement malade. 


Qu'est-ce qu'on s'amuse !

Vous l'aurez compris, La ballade de l'impossible n'est pas une ode à la joie, mais plutôt à la mort, à la maladie (physique ou mentale), et aux différentes façons de l'appréhender. Si vous êtes un peu déprimé ou que vous croyez _ comme certains bêtiards _ que les dépressifs sont contagieux, évitez absolument la lecture de ce livre ! 

En effet, Murakami retrace avec une précision et une lenteur déstabilisantes les tribulations d'un héros que sa rencontre avec la mort a rendu apathique. Indifférent à tout, inquiet seulement de combler ses besoins vitaux, Watanabe ne semble plus passionné par quoi que ce soit. Il marche à côté de sa tristesse ou la contemple comme si elle lui faisait face ; c'est pourquoi il survit. Pourtant, c'est son calme résigné et son absence d'intérêt pour les filles, qui attire les quelques personnes qu'il veut bien laisser graviter autour de lui, et à qui il veut bien faire part de ses pensées profondes. Nous, lecteurs, sommes par contre souvent exclus des confidences du narrateur, à notre plus grande surprise. Bien qu'il semble capable de nous citer très exactement les plats sans saveur ingurgités au réfectoire du foyer d'étudiants ou au restaurant, les idées et les émotions qu'il dissimule ne transparaissent jamais dans le reste du récit à la première personne. Aussi, les dialogues entre Naoko et Watanabe ou les discussions à bâtons rompus avec Midori sont curieusement riches d'informations :  

Extrait p. 114* (Watanabe passe le dimanche chez Midori) 

"... Et toi Watanabe, tu ne fumes pas ? 
_ J'ai arrêté en juin. 
_ Pourquoi ? 
_ J'en avais marre. Je supportais mal de ne plus avoir de cigarettes en pleine nuit. C'est pour cela que j'ai arrêté. Je n'aime pas être dépendant de quelque chose. 
_ Finalement, tu es quelqu'un d'assez rigoureux. 
_ Oui, peut-être. C'est sans doute pour cela que les gens ne m'aiment pas beaucoup. Cela a toujours été ainsi."  

Watanabe est donc convaincu de ne pas être apprécié, et pense connaître la cause de ce mépris général ; l'aurions-nous su s'il n'avait pas été en face d'une amie bien décidée à lui tirer les vers du nez ? Certainement pas ; les zones d'ombres recouvrant les personnages ne manquent pas, d'ailleurs. A-t-on réellement besoin d'en savoir plus ? Non, mais le lecteur curieux et voyeur en sera frustré.

C'est une des multiples raisons pour lesquelles La ballade de l'impossible aurait pu me déplaire. A celle-ci s'ajoute le style épuré, plein de froideur, qui me branche rarement, et à plus forte raison lorsque le roman se présente sous forme de « tranches de vie » sans réelle structure, racontées dans leurs défilés d'événements, globalement chronologiques malgré un ou deux flashback. Pourtant, l'oeuvre se lit facilement et les aventures de Watanabe, de Naoko et Reiko, de Midori m'ont tenue en haleine jusqu'aux ultimes pages. Comme quoi, l'impact de l'art sur les hommes conserve son mystère. J'ai quand même eu le même agacement en lisant La ballade de l'impossible qu'en regardant L'auberge espagnole. Où est le début ? Où est la fin ? Au milieu, il se passe des choses pas forcément liées les unes aux autres : c'est la vie dans sa simplicité, dans son incohérence naturelle que pour ma part je n'ai pas très envie de retrouver dans une oeuvre de fiction. Heureusement, j'avais matière à m'identifier à la première année de fac de ce Watanabe découvrant les aléas de la vie en collectivité dans une résidence étudiante, car la mienne fut en quelque sorte la même. Faite de rencontres sans lendemain ; de liens factices soudés par la nécessité ; de dégoût de la solitude aux coudes à coudes avec une absence d'envie de se faire des nouveaux amis, par peur de tuer le souvenir des précédents. De journées passées à la bibliothèque pour oublier les choses qui fâchent. De lectures solitaires bien arrosées. De liberté de vivre et de mettre sa vie en service minimum.


Niquer la mort

Le vendeur des Comptoirs de Magellan avait ses raisons de jeter un regard torve au bouquin en scannant le code barre : Murakami ne nous fait grâce d'aucun détail lorsqu'il s'agit de décrire la vie sexuelle de son personnage ou les situations érotiques qui ponctuent l'ouvrage. D'ailleurs, le roman a été censuré dans certains Etats américains. Cela dit, les passages en question restent simples et efficaces, à l'image du reste du récit auxquels ils s'intègrent sans être mis véritablement en valeur. Les actes sexuels des différents personnages peuvent être interprétés comme des façons de conjurer la mort qui les frappe et qui les ronge. Naoko couche avec le meilleur ami de Kizuki après avoir longuement évoqué ce défunt fiancé qu'elle aimait d'une telle force qu'elle n'arrivait pas à passer à l'acte. A la mort de son père, Midori n'a qu'une idée en tête : aller voir un film porno avec Watanabe, et l'amener éventuellement à s'en inspirer. Enfin, lorsque Reiko rend visite à Watanabe pour rendre compte des derniers instants de la vie de sa compagne de chambre, ils finissent par coucher ensemble à plusieurs reprises, avec une véhémence notoire. Ici, l'auteur veut peut-être nous dire que baiser sert plus à se prouver qu'on est en vie qu'à manifester son amour pour quelqu'un : Watanabe n'affirme-t-il pas, dans les ultimes chapitres, « aimer » Midori, alors qu'il ne parvient pas à se masturber en pensant à elle ?


Chapitre final

Bon, je vous épargne le coup de la "fresque sociale" et de l'"œuvre comme reflet d'une époque pas comme les autres", parce que c'est chiant à lire pour vous, pas très drôle à écrire pour moi, et finalement assez peu en rapport avec le sens de l'œuvre _ du moins celui que je vois. Alors, pour conclure, je vous engagerai seulement à lire et à relire le dernier chapitre de La ballade de l'impossible. Émouvant au-delà des espérances étant donné l'écriture quasiment clinique du roman, il en dit beaucoup plus que les onze premiers réunis sur la vie, la mort, l'amour, la maladie : marque-t-il le réveil de Watanabe ? Je ne m'étonnerais pas d'apprendre que Murakami a entamé son histoire par la rédaction de ce chapitre final.


* MURAKAMI, Haruki. La ballade de l'impossible. 10/18. 2011. Coll. 10/18 Domaine Etranger. ISBN : 2-264056002.