dimanche 16 mars 2025

[LITTERATURE JEUNESSE] Le petit peintre de Florence - Pilar Molina Llorente (1989) / Victoria rêve - Timothée de Fombelle (2012)

Pourquoi elle ?

Pourquoi elle, qui ne fume pas, qui ne boit pas, qui n'a aucune conduite à risque, qui n'a jamais emmerdé personne ? 

Est-ce qu'elle a toujours eu cette saloperie en elle ? Est-ce que ça vient du stress au travail, des produits qu'elle inhale dans l'entreprise de nettoyage où elle bosse...? Après tout, deux autres de ses collègues ont aussi un cancer ? 

Est-ce qu'il y a eu des signes qu'on n'a pas su voir plus tôt ? On s'est tellement concentrés sur les petits qu'on l'a oubliée, elle, une fois de plus. On n'a jamais trop prêté attention à ma sœur, dans la famille : elle n'a jamais été que "la deuxième"... Il a fallu qu'elle soit gravement malade pour qu'on se soucie de son sort. 

Est-ce que je suis trop stressante ? Je m'impose aux rendez-vous d'oncologie, parce que je sais que personne ne l'accompagnera, sinon ; à chaque fois, on nous annonce une nouvelle complication. Ca me paraît mieux qu'elle ne soit pas seule dans ces moments-là, mais est-ce que ma présence ne l'oppresse pas, est-ce qu'elle ne le vit pas comme une entrave à sa liberté ? Elle ne dit rien de tel quand je le lui demande, mais je sais que ma façon de pester contre les médecins, contre les délais de résultats de biopsies, d'IRM, contre toute cette cortisone pour rien !! l'agace : souvent, elle me coupe sèchement en me disant qu'elle n'est pas la seule dans ce cas, il faut que je fasse confiance au corps médical, et à elle aussi. Je ne sais plus si son énervement est réellement le sien, ou si c'est un effet secondaire du traitement.. ?

Pourquoi est-ce qu'elle vit sa meilleure vie, elle, cette truie qui l'a cassée en huit ? "On ne la voit plus trop, elle est peut-être bien partie", me dit ma mère, sans doute pour que j'arrête de la torturer avec "cette histoire". Elle devrait se détendre. Si j'avais les couilles de flinguer une vieille criminelle, ça se saurait... et ce serait déjà fait.

Trop de questions nous parasitent jour et nuit. On sait très bien qu'on n'aura pas la réponse pour la plupart d'entre elles.. quelle peut bien être l'origine d'un cancer du sein ?.. mais on ne peut jamais s'en débarrasser complètement. Sans doute servent-elles aussi à nous détacher de l'écrasante réalité : nous ne vieillirons pas ensemble. 

Pour l'instant, on est perdus au milieu d'un tunnel dont on ne voit pas le bout. Je dois bien reconnaître que ces temps-ci, les livres me sont d'un grand secours. Je n'y avais jamais vraiment cru, et pourtant, ils peuvent faire brillamment figure d'échappatoire !

Voici deux petits romans qui me semblent parfaits pour des collégiens petits lecteurs : 


Le petit peintre de Florence 

Pilar Molina Llorente

1989. 

Photo : édition Livre de Poche, 2002



On pourrait se dire que le petit Arduino a bien de la chance de grandir à Florence au XVème siècle, alors que la ville est considérée un peu partout dans le monde comme la capitale des arts et du raffinement. Pourtant, sa vie n'est pas si simple : né dans une famille de tailleurs et habitué depuis toujours à jongler entre les étoffes, il n'a aucune appétence pour la couture et n'aspire qu'à devenir peintre. 

Son père accepte à contrecœur de le confier comme apprenti à Maître Cosimo, un artiste reconnu ; ainsi, il pourra voir si ses chances dans ce métier son réelles. D'abord fou de joie, Arduino est rapidement déçu : Cosimo est peut-être un grand peintre, mais il n'est pas très pédagogue (et pas très aimable non plus). Les autres apprentis ne sont guère accueillants, et avoir pour seule mission de balayer l'atelier, ça va bien deux minutes.

Mais contrairement à ses petits camarades, Arduino est curieux et observateur : il a compris qu'il se tramait quelque chose d'étrange, dans le grenier du Maître. Un nuit, il prend son courage à deux mains et va voir ce qui se passe là-haut. Il découvre Donato, un ancien apprenti emprisonné sous les combes depuis des années. Son crime ? Etre trop talentueux pour Cosimo, qui a toujours craint que le jeune homme ne lui fasse de l'ombre...

Un roman jeunesse très court, idéal pour des élèves de cycle 3 ou des collégiens petits lecteurs ; il se lit vite et facilement, mais fait réfléchir sur des sujets importants : la liberté, le dilemme entre intérêt général et intérêts personnels, la condition des femmes pendant la Renaissance, les rivalités..




Victoria rêve 

Timothée de Fombelle 

Gallimard Jeunesse "Folio Junior" 

Avant de sortir tout récemment en format poche, ce roman court de Timothée de Fombelle a d'abord été publié dans le numéro 339 de Je Bouquine (2012).

Victoria mène une existence ordinaire, à son grand désespoir, entre des parents gentils mais sérieux, et une soeur aînée qui joue les grandes. Leur petite maison n'est ni mieux ni moins bien que toutes celles qui peuplent la ville (beaucoup trop) calme de Chaise-sur-le-Pont. Pour combler son manque de fantaisie, Victoria lit beaucoup et s'invente des aventures, dans lesquelles ses camarades de classe se gardent bien de s'embarquer.

Pourtant, depuis quelques jours, il se passe des choses étranges autour d'elle, et pour une fois, elle ne rêve pas : ses livres disparaissent petit à petit, la grande horloge de la maison s'est volatilisée dans d'indifférence générale ; elle vient de surprendre son père habillé en cow-boy _ce qu'il ne fait jamais, et, pour couronner le tout, son pote le petit Jo est persuadé qu'elle seule sait où sont cachés "les trois Cheyennes" (alors que non, elle n'en sait rien). 

D'autres fillettes se seraient inquiétées de tant de phénomènes incongrus et inexplicables, mais au contraire Victoria s'en réjouit : voilà enfin la vie d'aventures dont elle rêvait. 

J'ai gobé les 80 pages d'une traite, dans le bus ! Voilà une lecture très accessible et pas trop enfantine qui présente la lecture et les mondes imaginaires comme des façons de survivre à la dure réalité. 

Difficile de dire pourquoi, mais l'héroïne m'a fait un peu penser à celle de I kill giants, un comics dont on a parlé ici (même si les deux histoires n'ont rien de comparable !!) 

samedi 1 mars 2025

[BD] Maudit Victor - Benoît Preteseille (2011) / Sherlock Holmes n'a peur de rien - 1 - Baker Street - Pierre Veys, Nicolas Barral (2004)

Voici le compte-rendu de lecture de deux albums de BD (européenne, cette fois-ci), découverts grâce au podcast le One Eye Club. Je suis en train de me taper tous les épisodes mis en ligne depuis une dizaine d'années, ça donne quelque chose d'assez marrant d'écouter l'actu de la bande dessinée avec une décennie de recul !

Maudit Victor
Benoît Preteseille
Editions Cornelius, 2011



Tout commence par une lettre ancienne, trouvée dans un tiroir par quelqu'un qui fait du tri : elle nous raconte, bribes par bribes, le parcours étrange et tragicomique de Victor G., un jeune homme qui aurait été artiste peintre au XIX° siècle. 

Fasciné par l'oeil de verre prétendument magique de son oncle, le petit Victor se rend volontairement borgne, lui aussi. De cet acte irréfléchi vont découler des rencontres improbables et un destin complètement WTF. D'aventure en aventure, il va devenir peintre malgré son handicap, conforté dans ses aspirations par une artiste qui a elle-même un trou dans le ventre, avant qu'une nouvelle malédiction ne l'empêche de dessiner autre chose que des chevaux, ce qui est pas mal réducteur. Il arrivera tout de même à se faire une place parmi le gratin parisien cultivé, soutenu par une gentille comtesse... qui n'a peut-être pas misé sur le bon cheval. 

Maudit Victor est BD en petit format marrante, avec de belles planches... mais tellement expéditive (150 p.) que je reste sur ma faim. Le côté décousu de l'histoire, qu'on sent pleinement assumé, aurait pu avoir son charme si l'histoire de Victor s'était développée sur deux ou trois volumes, le temps qu'on en sache un peu plus sur le héros, et sur tous ces personnages secondaires intrigants qu'on croise une fois et qu'on ne revoit plus jamais ! 


Un OVNI a regarder passer, même s'il va beaucoup trop vite !

Sherlock Holmes n'a peur de rien - 1 - Baker Street 

Pierre Veys, Nicolas Barral

Delcourt, 2004



Tant pis si je l'ai déjà exprimé un tas de fois : Sherlock Holmes et son univers m'ont toujours laissée de marbre. Bizarrement je me dis encore que, peut-être, un jour, ça va changer, et je continue de m'accrocher à ses réécritures sans trop savoir pourquoi. Bien sûr, j'ai su admirer Dans la tête de Sherlock Holmes, l'incroyable diptyque en BD, et me laisser prendre par l'adaptation en série (celle avec Benedict Cumberbatch), mais ça ne va pas plus loin : l'atmosphère est trop sombre, trop glauque, trop sérieuse à mon goût. 

Du coup, je me suis quand même laissée tenter par le premier tome de la série BD Sherlock Holmes n'a peur de rien parce qu'à la différence des autres versions déjà rencontrées, elle est humoristique _et ne se prend pas au sérieux. 

On retrouve bien notre binôme traditionnel (Holmes la star de l'enquête, Watson l'éternel second), les lieux-clefs (Baker Street, les clubs..) et autres têtes emblématiques du folklore comme l'inspecteur Lestrade et Mre Hudson.. mais agrémentés d'un grain de folie fort appréciable. 

Qui a poussé Lord Beverege par dessus bord alors qu'il naviguait tranquillement sur la Tamise ? Pourquoi le colonel Norton est-il mort subitement ? Watson piqué par une méduse est-il toujours Watson ? L'album propose plusieurs histoires farfelues dans lesquels le célèbre Holmes a réponse à tout, se distinguant autant par son imagination débordante que par son sens de la déduction. 

Le mythe est bien revisité ! Avis plus que positif, il n'est pas exclu que je me m'attarde sur la suite !  

Même au CDI, ça passe ! 



vendredi 28 février 2025

[COMICS] Black Hole - Charles Burns (2005) / Sex Criminals - 1 - Matt Fraction, Chip Zdarsky (2015)

Il fait chaud pour un après-midi de février ; à l'hôpital de Périgueux, ça entre et ça sort sans discontinuer, masqué ou pas. On se croirait dans un petit village. 

L'agent d'accueil prend froidement la carte vitale de ma sœur lorsque vient son tour, aux admissions. Elle est sans doute saoulée par un tas de choses, pourtant elle se radoucit d'un coup, en voyant la nature de la consultation, et se propose même de nous guider. Mais ça va, on connaît. Cette sollicitude à laquelle on commence aussi à s'habituer fait mal : elle nous rappelle sans cesse que cette fois-ci, c'est grave. 

Le service d'oncologie est calme, apaisant, tout en vert pomme et en déco zen. Le docteur nous accompagnent jusqu'à son cabinet, où nous rejoignent une infirmière qui porte une veste à capuche par dessus sa blouse blanche et un interne. Nous voilà soudain bien nombreux. Ils sont souriants, mais personne n'est dupe. 

Il y a un peu plus de cinq ans, je commençais à découvrir l'univers des comics grâce à un collègue prof d'arts plastiques ; aujourd'hui, voici le compte-rendu de deux spécimens du genre. Je triche un peu, ce sont des publications Insta un poil revisitées.

Ne jamais sous-estimer le pouvoir des livres ! 

Black Hole - L'intégrale (Tomes 1 à 6) 

Charles Burns 

BD sortie en 2006. Publications initiales entre 1995 et 2005. 


Etats-Unis, sans doute dans les années 1970. Les jeunes d'une petite ville sont frappés d'une MST qui cause chez eux d'horribles transformations de leur corps : desquamations, apparition d'une queue de lézard, pustules diverses et naissance de bouches sur le torse... Comme si l'adolescence n'était déjà pas assez dure sans ça ! 

Autant dire que ceux qui fautent sont grillés d'office, et contraints de se regrouper dans un bois en retrait de la société, tant pour se protéger du regard des autres que de leur malveillance. 

Parmi eux, figurent des spécimens plutôt sages, comme Keith et Cathy, des rockeurs et autres artistes un peu plus dévergondés comme Eliza et Rob ou encore des geeks mal aimés comme Dave. A travers leurs portraits, Charles Burns nous fait entrer dans les foyers américains de l'époque et dans les tumultueuses années de lycée aux relents d'alcool et d'herbe, sans rien édulcorer. 

Les différents chapitres sont présentés du point de vue de Keith, un garçon rangé qui, à force de vouloir aider les autres, va se retrouver dans la sauce, ou de Cathy, une élève studieuse qui va payer le prix fort de sa première expérience sexuelle. 

Une BD à connaître ! Un peu flippante _ qui a grandi avec l'ombre du SIDA, sera content de ne pas être tombé dessus à sa sortie..., avec du surnaturel, des passages oniriques, un peu d'horreur aussi. J'ai hâte de pouvoir la relire car je pense être passée à côté d'une partie de ses richesses. 

Le trait gras et sombre de Charles Burns apporte une lourdeur supplémentaire aux décors nocturnes et foisonnants dans lesquels les personnages semblent englués. Pas une grosse ambiance, comme vous l'aurez compris, mais le désir de vivre est bien là, caché lui aussi. J'ai trouvé fascinantes le jeu de l'auteur sur les mutations des lycéens, à la fois sources de dégoût et d'excitation. 

Public : Adultes, en tous cas pas moins de 15 ans. 


Sex Criminals - 1 - Un coup tordu 

Matt Fraction, Chip Zdarsky 

Glénat Comics (2015) 

Quand ils baisent, le temps se fige pour tout le monde, mais pas pour eux : du coup, ils en profitent pour aller braquer des banques ! 

Bon, c'est un peu plus compliqué que ça. 

Afin d'éviter la fermeture de la bibliothèque dans laquelle elle travaille, Suzie se démène au quotidien et tente de lever des fonds. Suzie est jeune, motivée... mais surtout, elle possède un pouvoir incroyable : lorsqu'elle a un orgasme, ça arrête le temps pour quelques minutes. Pendant ce "gel temporel" elle peut dire et faire absolument tout ce qu'elle veut. Au fil des années, Suzie a appris à tirer profit de cette particularité assez marrante et parfois utile ; cependant elle s'est toujours sentie seule face à ce phénomène qui semble ne se produire que chez elle. 

Pendant une soirée, elle fait la connaissance d'un banquier aspirant acteur nommé Jon, couche avec, et paf, ça fait des Chocapics ! elle découvre qu'il a les mêmes facultés. 

Suzie et Jon deviennent vite inséparables, heureux de s'être enfin trouvés. De leur union va naître un projet fou : profiter du laps de temps libre dont ils disposent pour voler de l'argent où ils peuvent, et ainsi sauver la bibliothèque. 

Certes, l'idée est astucieuse, mais c'est sans compter la police du sexe, ses combis moulantes et ses indics à face de périnée, toujours prêts à faire immersion dans le "Grand Calme" qui suit le feu d'artifice. 

Premier tome d'une série de 6, "Un coup tordu" est un BD très colorée qui vide bien la tête par son côté fun et WTF, mais qui met aussi en évidence les tabous autour de la sexualité, aux Etats-Unis comme ailleurs, encore aujourd'hui. Les planches grouillent de petits détails marrants et de dialogues improbables _notamment dans les scènes qui ont pour décor LE sex-shop de l'histoire. Si l'album se destine bien à un public adulte (aucun doute permis là-dessus) il arrive à parler de sexe de façon décomplexée sans être malaisant. 

C'est exactement le comic vif et divertissant dont j'avais besoin pour mettre le quotidien entre parenthèses l'espace d'une petite heure. Vivement que je chope la suite ! 

mardi 31 décembre 2024

[LECTURE DE VACANCES] Le fantôme des Cévennes - Isabelle Renaud (2024)

Le hasard des rencontres fait que, lorsque Mme Renaud est venue au collège pour animer un atelier d'écriture avec l'une de nos classes, et nous a fait découvrir par la même occasion son roman Le fantôme des Cévennes, elle a fait écho sans le savoir à des questions qui me sont familières : la vie loin de la ville, les Protestants en France (et leur difficulté à se faire une place), et surtout, dernièrement, la maladie. 

On se prépare souvent à ce que ses parents soient confrontés à des problèmes de santé en prenant de l'âge, même si on n'y est jamais prêt, même si on espère que ça arrivera le moins souvent possible. Mais quand ça tombe sur sa jeune sœur qu'on a toujours vu comme un exemple de robustesse _et une mère de famille dynamique et irréprochable dans son hygiène de vie... On tombe de très haut.

Le fantôme des Cévennes a donc intégré le CDI il y a peu ; faisons une pause dans les lectures du Prix des Incorruptibles CM2 - 6ème pour en parler. 

Résumé

Depuis qu'il sait que sa tante Colette est atteinte d'un cancer, Gaby a pris ses distances avec elle : il l'adore, mais l'idée de la voir malade et diminuée de terrorise. Aussi n'est-il pas très emballé lorsqu'il apprend qu'elle l'invite, lui et sa petite sœur, à venir passer une semaine de vacances avec elle dans les Cévennes.

L'appréhension s'estompe une fois sur place : Colette est plutôt en forme, d'autant que sa femme est là pour veiller sur elle, et le coin montagneux et boisé où ils séjournent ne demande qu'à être exploré par des petits citadins. Gaby et sa soeur Avril ne tardent pas à faire connaissance avec la famille qui tient le gîte d'étape juste à côté de leur logement de vacances et notamment avec Elsa, la fille des patrons.

Une ombre se dresse bientôt dans le tableau champêtre : la nuit, Avril et Gaby sont souvent réveillés par des bruits suspects et ont l'impression que quelqu'un marche sur le toit. Pour Elsa, qui connaît l'histoire et les légendes de la région comme sa poche, cela ne fait pas de doute : un fantôme de protestant, ou "draket", hante les lieux. Gaby a tout intérêt à faire ce qu'il faut pour l'avoir de son côté, car il est possible qu'il soit mal intentionné. 

Gaby n'est pas plus superstitieux que la moyenne, mais les phénomènes inexplicables se multiplient, et il commence à vraiment flipper ! 

Avis

Un roman jeunesse fantastique vraiment sympa, qui sous ses airs d'"histoire de fantômes" classique, est très original dans les sujets qu'il aborde : l'héritage protestant des Cévennes, la quête des origines, la maladie (comment on vit avec, comment l'entourage l'accepte), les rapports ambigus entre les habitants à l'année et les touristes, les aléas d'AirBnb... 

CDI Collège : OK, à mon avis c'est la cible, même si la quatrième de couverture indique à partir de 9 ans. A mettre entre toutes les mains, dès que possible. 



Le fantôme des Cévennes 

Isabelle Renaud

Editions Thierry Magnier, Coll. "En voiture Simone" - 2024



vendredi 27 décembre 2024

[LIVRE DOCUMENTAIRE] Sexualité, ze big question - Magali Clausener / Jacques Azam (2014)

Sexualité, ze big question 

Magali Clausener 

Jacques Azam

De La Martinière Jeunesse, Coll. "Plus d'Oxygène", 2014

C'est pas la taille qui compte ! 

Sexualité, ze big question a beau être un livre documentaire tout petit format, il est très complet et facile d'accès pour les plus jeunes. Magali Clausener soulève les principales questions que peuvent se poser les adolescents sur les changements de leur corps à la puberté, sur leurs sentiments, et elle tente d'y apporter des réponses complètes et apaisantes. Mais surtout, elle évoque tout ce qui peut faire peur dans la #sexualité : les maladies, tomber enceinte, ce qui se passe dans la tête de l'autre, le consentement.


Si l'ouvrage débute et se termine par des explications qui vont recouper le cours de SVT de 4ème (la reproduction humaine, les règles, la contraception, les IST), les deux grands chapitres centraux intitulés "On a tous un sexe" et "C'est trop bon l'amour" peuvent vraiment aider les lecteurs à dédramatiser de nouveaux aspects de leur vie. 

La mise en page fun et les illustrations de Jacques Azam y contribuent beaucoup en apportant leur dose de légèreté. Au collège, ce sont elles qui intriguent les élèves, qui leur permettent d'assumer le fait qu'ils ont ce livre entre les mains _et qui explique ses disparitions fréquentes... Il me semble qu'elles favorisent vraiment la mixité : on est loin du Dico des Filles et de sa couverture à paillettes. 

Ce numéro de la collection "Plus d'Oxygène" _ la nouvelle génération d'"Oxygène" est sorti en 2014 et il commence à dater : il y aurait plus à dire, aujourd'hui, sur les moyens de contraception masculins, sur la PMA, sur la façon dont la sexualité est représentée sur Internet et des réseaux. Mais il reste largement recommandable ! 

On apprécie que la prévention des dangers et des interdits (inceste, pédophilie, violences...) n'ait pas été oubliée.


Comme une merde

"Est-ce que tu peux me prendre en photo avec mon téléphone ?" 

"... Oui bien sûr... " 

La demande de Mme M. est insolite ; d'habitude, lorsqu'elle m'appelle, c'est pour me demander s'il faut recharger les flacons de gel hydroalcoolique, des paquets de lingette ou des sacs poubelles supplémentaires. Ou alors, un élève a laissé des saloperies dans un box ou sous un fauteuil du CDI, et elle tient à me le signifier. 

Appuyant quelques instants son balai contre le chariot qui l'accompagne partout, elle prend la pose contre le mur en m'expliquant : 

"Bientôt, j'irai à la Mecque, hamdoullah. Il faut que j'envoie des photos pour le guide. Tu sais, là-bas, c'est tellement grand et il y a tellement de monde qu'il faut y aller avec un guide." 

Je ne réalise pas trop, je sais juste que pour les musulmans, il est important de faire ce pèlerinage. On prend une première photo, elle tique un peu : "on refait, on refait". 

On refait. 

"Vous y allez avec votre famille ?

_ Oui, avec mon mari et ma fille !

Elle m'explique qu'ils ont failli partir deux ans plus tôt, mais qu'ils se sont fait planter au dernier moment. Elle espère que cette fois-ci sera la bonne.

C'a été la bonne ; en janvier, elle est revenue avec des photos et une grande satisfaction intérieure. 

J'aimerais beaucoup rester sur ce bon souvenir de Mme M., qui est décédée quelques mois plus tard, à la fin de l'été. 

Malheureusement, lorsque je pense à elle, ce n'est pas son bon visage amène et rassurant qui me vient en tête en premier, mais l'expression blasée et dégoûtée de quelqu'un qui doit se résoudre à nettoyer littéralement la merde des autres. 

On était alors rendus au mois d'avril. Un matin, au début de la récréation de 10h, le couloir du premier étage a commencé à résonner de cris stridents et de rires hystériques. La rumeur nous a vite appris que quelqu'un avait "chié dans le couloir", et que malheur à qui marcherait dedans. Déjà, plusieurs adultes avaient quitté leurs salles de classe ou leurs postes pour valider l'information. Ils furent formels : sur le sol, près de l'escalier, il y avait bien "ce qu'on pensait que c'était". 

Oh, il n'y avait pas de quoi faire tant de raffut : c'était en fait un tout petit étron qui gisait au sol et qui semblait pétrifié par tous ces profs venus l'encercler ; un.e élève un peu couillon.ne l'avait sans doute prélevé dans la couche du petit dernier, en prévision d'une bonne blague. On aurait pu régler l'affaire en trente secondes, en prenant un mouchoir (allez, deux-trois si on est une princesse) et en allant le foutre dans la première cuvette de chiottes qu'on aurait trouvé sur notre chemin. Mais non. On a préféré établir un périmètre de sécurité "afin que personne ne marche dedans" et évacuer la zone, le temps qu'une délégation puisse traverser le collège afin d'aller chercher... "un agent d'entretien pour s'occuper de ça". 

Mme M. arriva quelques minutes plus tard, avec son chariot habituel et un seau de sciure. Eh oui, l'incident avait eu lieu dans son secteur, alors c'était sur elle que retombait cette tâche ingrate (qui l'avait sans doute détournée d'une autre pas beaucoup plus valorisante). Elle s'en était acquittée rapidement, sans se plaindre, comme à son habitude, avant de repartir vaquer à ses occupations. 

"Regarde ce qu'ils font ! C'est méchant !", m'avait-elle lancé, de loin, pestant contre les gosses alors que je remettais les chaises du CDI à leur place, l'air de rien. J'étais mal à l'aise en pensant que les profs étaient sans doute en train de se remettre de leurs émotions devant un café, d'autant que je n'avais pas bougé le petit doigt, moi non plus.

Seule une collègue revenue dans sa classe entre temps l'avait remerciée furtivement en passant à côté d'elle. 

La solution facile serait de dire que "c'était son travail, après tout", mais j'espère que personne ici ne se risquera à le penser, car ce serait une ineptie : un agent d'entretien est là pour assurer l'hygiène des locaux, selon des techniques conformes à son intégrité. Pas pour gommer tout ce qui nait des esprits les plus tordus. 

La mort de Madame M. nous a surpris. Notre collègue était malade depuis quelques temps, mais est-ce qu'on le savait ? Non, et ça veut peut-être dire quelque chose. Pourquoi n'avons-nous pas été capables de nous mettre à la page et de la soutenir ? Parce que jamais nous ne l'avons regardée pour de vrai, et cela nous a empêché de remarquer et d'interpréter des signes de fatigue. Si on avait pris la peine de réellement s'intéresser à son sort, elle se serait peut-être sentie légitime de nous parler de son état de santé. Mais ce n'est pas ce qu'on a fait. Inutile de faire les choqués maintenant. 

Je le reconnais sans problème, j'ai été aussi utile qu'une pute vêtue d'une ceinture de chasteté, sur ce coup-là, et j'ai encore moins d'excuses que mes collègues profs qui, en tant qu'enfants de bourgeois/fonctionnaires pour la plupart, ne peuvent se représenter toutes les difficultés des métiers pénibles. Quasiment tous les matins depuis plus de quatre ans, je voyais Madame M. et j'échangeais quelques mots avec elle. Fin juin, elle m'a souhaité bonnes vacances et m'a laissé un peu de matériel de ménage que "je lui rendrais à la rentrée". Je ne l'ai pas questionnée sur le fait qu'elle ne soit pas là pour les permanences de juillet, comme c'était le cas d'habitude. Ca ne m'a pas interpelée, et ça aurait dû. 

Grand sourire étalé sur son bon visage rieur et serein, presque rassurant. RAS. 

Bien sûr, je ne me voyais pas écrire tout ce qui me pesait dans le livre d'or à destination de la famille qu'on avait déposé en salle polyvalente, à l'occasion de l'hommage rendu fin septembre. Ni quoi que ce soit d'autre : ma conscience ne m'y autorisait pas. 

J'ai juste regardé ses enfants endeuillés, de loin et de biais, alors que les personnels qui avaient bien voulu se sentir concernés présentaient leurs condoléances. Force était de constater que beaucoup n'avaient pas daigné bouger leur cul pour l'occasion. S'il avaient appris qu'un jour on avait sonné leur mère pour nettoyer les saloperies d'un crétin... ils nous auraient peut-être défoncé la gueule un par un, et franchement nous l'aurions mérité. 


jeudi 26 décembre 2024

Le Prix des Incorruptibles Surprise !! Sélection CM2 - 6ème

La principale adjointe de notre bahut nous a sorti du chapeau une inscription toute chaude au Prix des Incorruptibles pour l'une de nos classes de 6ème, ainsi que pour une classe de CM2 d'une école primaire du secteur, au nom de la liaison école-collège ! On ne va pas s'en plaindre... même si la façon de procéder lui aurait attiré les foudres de la plupart de mes collègues, ahah ! Enfin, tant que c'est profitable aux élèves, moi ça me va. 

Du coup, on va essayer de faire un petit focus sur chacun des titres de la sélection CM2 - 6ème de cette année, histoire d'être prêts à bosser en janvier ! 

1 - La Maison des mots perdus 

Kochka 

Flammarion Jeunesse, 2024


C'est l'anniversaire de Ravi, il a dix ans. En ce jour de fête, et malgré l'énorme gâteau que son père a fait livrer à l'école pour qu'il puisse le célébrer avec tous ses camarades, il n'a pas la pêche. Trop de questions se bousculent en lui depuis quelques temps : pourquoi sa mère, pourtant aimante, ne franchit-elle jamais la porte de la maison familiale ? pourquoi reste-t-elle mutique, sauf quand elle chante en bengali _une langue qu'il ne connaît pas ? pourquoi son père, un médecin réputé, est-il toujours aux abonnés absents ? On lui cache tout, on ne lui dit rien ! Mais à qui parler de tout cela, et comment ? Ses copains sont sympas, mais ils n'ont de toute évidence pas les mêmes préoccupations que lui. 

Heureusement, la petite école des Vosges où est scolarisé Ravi est chapeautée par un directeur attentif et bienveillant qui repère tout de suite un coup de mou de son élève : il est bien décidé à le débarrasser de la chape de plomb qu'il porte sur ses épaules ; il va mettre à contribution M. Akimasa, le jardinier de l'école. 

Alors, je dois dire que les premières pages m'ont filé quelques sueurs : un père alsacien en déplacement qui semble régler les problèmes avec des biftons, une mère indienne qui l'a eu à 18 ans, qui ne parle pas français, qui ne parle pas tout court, cloîtrée chez elle... Comment interpréter cette situation de départ ? 

Au fil du roman, le malaise s'estompe, laissant place à la poésie et à la douceur. Les mystères se dénouent petit à petit, les réponses arrivent, douloureuses mais nécessaires. Les adultes de son entourage proposent à Ravi d'extraire le positif de toute situation pour mieux faire face à la dure réalité, et j'avoue que j'ai un peu de mal avec ça... mais ça se défend. 

Cette lecture m'a fait penser au Garçon au pyjama rayé de Boyne, dans le sens où Kochka parvient à rendre compte de faits sordides en conservant un ton et un vocabulaire adaptés à la jeunesse. On se doute que l'exercice n'a pas dû être facile. 




Passage à Bordeaux...

2 - La Bête et Bethany - Tome 1 

Jack Meggitt-Phillips, illustrations d'Isabelle Follath

Bayard, 2022 

Couverture : édition Livre de Poche Jeunesse

La relève de Roald Dahl est assurée ! J'ai eu un vrai coup de cœur pour le premier tome de La Bête et Bethany, un roman jeunesse qui figure dans la sélection CM2-6ème du #Prixdesincos _et qui, ma foi, pourrait bien remporter la #bourriche !

Ebenezer est un gentilhomme anglais respectable et solitaire, aussi riche qu'égoïste. Il a 511 ans, mais il a le physique d'un jeune premier. Comment parvient-il à traverser les siècles sans prendre une ride ?

Tout simplement grâce à la Bête, une créature horrible et cruelle qu'il cache et nourrit dans son grenier, en échange de cadeaux et d'un élixir magique qui lui permet de garder la jeunesse éternelle. 

La Bête est gourmande, difficile, avide de mets toujours plus originaux ; souvent, Ebenezer doit de plier en quatre pour lui rapporter sa pitance, mais il y parvient toujours : c'est aussi dans son intérêt. Or, lorsqu'elle lui fait part de son envie de gober un enfant, les choses se compliquent ! Non pas que sacrifier un gosse pose un problème particulier à Ebenezer, mais bon, il voit bien qu'autour de lui, les gens ne cèdent pas si facilement les leurs... 

C'est à ce moment-là qu'il croise le chemin de Bethany, une petite terreur qui passe sont temps à retourner l'orphelinat qui l'a recueillie, à coups de mauvaises blagues et d'insolences. Il la ramène chez lui, pressé de s'en débarrasser, mais la Bête refuse de bouffer Bethany car elle est trop maigre : il n'a qu'à la faire grossir et la lui présenter dans quelques jours. En attendant, pas de potion, bien sûr. 

Ebenezer est bien embêté : lui qui aime le calme et le confort, il va devoir cohabiter avec cette peste qui défonce tout ce qui passe dans son champ de vision... 

Entre la Bête, Bethany et Ebenezer, trois êtres détestables à leur échelle, lequel est le plus monstrueux ?

Un cocktail bien traître avec un poil de BGG, de Mortelle Adèle, une pincée de Dorian Gray, un peu de #fantastique et deux litres de #thé. Sans oublier quelques gouttes d'amertume : les échanges entre Bethany et Ebenezer amènent subtilement des thèmes sérieux, comme la mort, le #vieillissement, l'#empathie, le bonheur.   

Pour finir, voici une interview très instructive dans laquelle Jack Meggitt-Phillips fait un lien entre son livre et le #boxingday justement, ahah. (Cette vidéo a été trouvée sur la chaîne de la Librairie Mollat). 

La lampe pierre de sel est un cadeau offert par ma sœur. 
Cela me touche qu'elle ait pris le temps de m'en faire un, car elle a un gros problème de santé à gérer actuellement.