vendredi 30 avril 2010

Sandwich


Posted by Picasa

vendredi 23 avril 2010

Chronique d'une mort annoncée - Gabriel Garcia Marquez


Une histoire à rebondissements dont on connaît la fin dès les premiers mots, une poignée d'esquisses d'ivrognes et de commères parfois cruelles, mais c'est ça qui est bon, quelques passages bien gores et détaillés, Chronique d'une mort annoncée est idéal à lire au soleil, sur un banc, pendant que les voisins s'engueulent en jouant au foot ou à la dinette dans le parc, parés de maillots de bains.

Cette «chronique» retraçant les heures précédant un meurtre, rappelle que les lendemains de fête ont parfois des airs de mauvais rêves.


Dans un petit village, où l'on vient de célébrer un mariage en grandes pompes, tout le monde se réveille avec la gueule de bois. Peu nombreux sont ceux qui réalisent clairement que les frères de la mariée se sont lancés à la recherche du riche Santiago Nasar, armés de leurs couteaux de boucher, afin de le tuer. Toute la nuit, ils ont crié leurs menaces à qui voulait les entendre.

On leur a ri au nez, car ils sont bourrés, et surtout, il sont connus pour leur bon caractère. A vrai dire, eux-même ne sentent pas leur coup, et ne sont pas enchantés de devoir tuer ce type qu'ils connaissent bien et qui les impressionne, mais une histoire d'honneur ne leur en laisse pas le choix. Ils savent qu'étriper un homme leur salira moins les mains que rester le cul dans le fauteuil, aux yeux des voisins. En jouant les rebelles pour s'assurer de leur puissance, ils espèrent secrètement que leurs menaces arriveront aux oreilles de Santiago Nasar, et qu'il aura le temps de prendre la fuite.


Pourtant, malgré leur manque de discrétion, personne ne peut, ou plutôt ne veut réellement alerter l'homme traqué. Au lever du jour, c'est les mains dans les poches, et coiffé de son insouciance habituelle, que Santiago Nasar sort de son hacienda et va à l'encontre de son destin.

Chronique d'une mort annoncée - Gabriel Garcia Marquez - Trad Claude Couffon - 1981 - éd. Livre de Poche - 116p.

Le chien aboie, la caravane passe et écrase le chien

Un matin d‘été, pédalant difficilement sur la route coupant à travers la forêt, en direction de S., la Vieille passa devant l’aire réservée à une famille appartenant à la communauté des gens du voyage, sédentarisée cependant depuis plusieurs années. Son regard fut attiré par une brochette de très jolis petits fauteuils en osier que les plus adroits d’entre eux avaient fabriqué et qu’ils mettaient en vente en les exposant sur le bord de la route, entre le fossé et la clôture de leur terrain.

Elle se dit qu’elle aurait bien vu deux ou trois sièges de ce type dans son jardin. Par beau temps, avec une table d’extérieur assortie, la voisine et son fils, cet attardé amateur de génériques de dessins animés, en auraient été verts de jalousie. Cela tombait bien, pour une fois : même si elle ne s’en vantait pas, car les gitans étaient très mal perçus dans la région, y compris par elle, sa mère était issue de cette famille. En feignant de passer dire bonjour à une tante sans âge, elle réserverait un ou deux fauteuils, et les aurait peut-être même gratuitement.

Les deux gamins blonds à la peau brune qui alignaient non loin de là des paniers en bois, de confection artisanale eux aussi, refusèrent de lui donner le prix des articles convoités : elle n’avait qu’à jeter un œil sur la pancarte, c’était marqué dessus! Après tout, n’était-ce pas les gitans qui étaient censés ne pas savoir lire? Les gens d’ici, surtout les vieilles à cheveux gris, le disent bien souvent. Ils lui tournèrent le dos et disparurent dans les fougères. Peu importait leur impertinence : à leur place, à leur âge, elle aurait répondu aussi poliment, voire plus perfidement.

La Vieille enjamba le fossé, passa la barrière mobile _ car la famille gitane était rigoureusement parquée par la commune _ et partit à la recherche de la parente entre les caravanes, les voitures et des abris de jardins démontables, marchant à côté de son vélo mauve.

Sa tante, la doyenne, vint l’accueillit à bras ouverts; c’était une vieille dame qui tressait très bien les fauteuils en osier et les vendait encore mieux.

_ Mon neveu va te les livrer aussitôt. Il te ramènera chez toi avec la fourgonnette, en même temps, ou alors il te déposera où tu veux. Ah, que je te dise, Marcelle, c’est 20 euros le fauteuil. Donc 40 au total pour toi.

Le neveu acquiesça, _ il ne faut jamais contrarier les petites mamies _ tout en leur servant le café.

_ Bien, s’étrangla la Vieille, regrettant de ne pas avoir lu la pancarte avant, comme le lui avaient conseillé les enfants. Ah quand même, 40 euros! Mais, ne voulant pas montrer sa tendance radine, elle n’osa pas se rétracter, et elle prévint simplement la tante qu’elle ne paierait pas le jour-même. Les rapiats, ils auraient pu lui en faire un des deux gratos! D’accord, les temps sont durs, mais elle était un peu de la famille, tout de même, bien qu‘elle n‘aimât pas s‘en vanter habituellement.

_ Pas de problème, sourit la doyenne, je t’enverrai les gamins demain pour régler ça. Ils savent où vous habitez. Ils sont en vacances, ils n'ont que ça à foutre.

Mais elle n’avait pas l’intention de payer quoi que ce soit.

Le lendemain, à l’heure convenue, des petits coups secs firent vibrer la verrière : les gamins qu’elle avait croisés en allant acheter les fauteuils en osier étaient là, et faisaient passer toute leur rage enfantine sur la porte vitrée, affichant pourtant, cette fois-ci, un sourire commerçant. Ils venaient réclamer leur dû, au nom de la grand mère. Elle les fit entrer, un sourire en coin, et ils passèrent la porte sous le radar de ses yeux couleur eau de piscine. Ces petits chameaux avaient escaladé le grand portail coiffé de pointes sans même s’y empaler. Ca n’a vraiment peur de rien, à cet âge.

La cliente s’en alla chercher une enveloppe, dans laquelle elle fit glisser un vieux billet de cinquante francs qu’elle n’avait encore jamais réussi à refourguer. En la cachetant elle regretta de ne pas pouvoir être là au moment où la tante en sortirait la tête de Saint Exupéry. Le paiement fut confié aux djeuns, qu’elle gratifia d’une pièce de dix francs chacun, tellement similaire à une pastille de un euro qu’ils l’empochèrent sans se rendre compte de quoi que ce soit. De toute façon, il leur tardait tellement de vider les lieux qu’ils n’auraient peut être rien dit quand même.

Elle regarda partir les gosses, libéra de sa chaîne Tommy le fox terrier, encore assoupi, et ouvrit le portail dans l‘espoir qu‘il irait goûter leurs jeunes mollets.

Le soleil était encore haut dans le ciel. Au lieu de se ruer sur les enfants, Tommy avait poursuivi toute la matinée une chienne jusqu’à la sortie du village, et sur le coup de trois heures, il l’avait enfin sautée. Il aboyait à présent sa joie sur le bas côté, et il lui prit la folle idée de traverser la route au moment-même où un camping car faisait son entrée dans le village, après avoir quitté la nationale et dépassé l’usine de cosmétiques. Il transportait un couple d’Anglais venus passer trois semaines de vacances en Dordogne. Dans sa course, il heurta le coté de la caravane, vint s’y aplatir, passa sous les roues. Extrêmement vexé, car il savait que la femelle qu’il venait de quitter ne devait pas être très loin et avait du assister au spectacle, le fox terrier montra les dents, se releva, malgré une plaie ouverte au niveau du ventre, puis bondit, à la seule force de sa fierté, dans le but de mettre à mal au moins l’une des roues des deux VTT accrochés à l’arrière du monstre de fer. Il ne prit pas assez de hauteur pour atteindre son objectif, et ses mâchoires se refermèrent sur du vent. Ses entrailles en chute libre venaient en effet de lui rappeler les dures lois de la gravité, et lorsqu’elles touchèrent le goudron, son collier ainsi qu’une de ses tripes vinrent s’accrocher à une extrémité de la plaque d’immatriculation britannique. Il fut traîné sur plusieurs mètres, empalé sur la tranche de ferraille, la langue pendante. Il céda un dernier soupir, bien fâché d’avoir été ainsi trahi, tant par la domination humaine que par son intestin grêle. On n‘a vraiment rien d‘autre que notre âme pour nous.


Le soir, le Vieux fit le tour de la maison, du jardin, du quartier, du bourg. Le chien ne rentrait pas, ce qui ne lui ressemblait guère. Car, comme on dit, la faim fait sortir le loup du bois. Tommy avait un très petit estomac, aussi devait-il le remplir fréquemment. Il était impensable, même en période de chaleurs des femelles, qu’il passe un jour sans chercher ce qui était l’unique raison de revenir vers ses maîtres : sa gamelle. La Vieille ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher où elle avait rangé son vélo ce jour-là, fit tomber les deux jardinières de géraniums oubliées sur le rebord, et poussa le vélo à l’extérieur par cette voie. Elle enjamba elle-même l’encadrement et partit inspecter les environs; au bout d’une heure, elle découvrit le cadavre du chien, hésita à le ramasser, le souleva finalement par une oreille, seule partie demeurée intacte, le fixa sur le porte bagages à l‘aide de tendeurs. Les boyaux aplatis tombaient de toutes parts et elle dut s’arrêter plusieurs fois sur le chemin du retour car ils s’entravaient dans les rayons de la bicyclette.

La Vieille cogitait comme elle le pouvait, s’acharnant à voir un lien de cause à conséquence entre son arnaque du matin et le meurtre de son chien. C’était par cette route qu’on allait à S. Les gitans n’avaient pas traîné pour se venger. C’est vrai qu’ils n’avaient que ça à faire, ces feignants. La Vieille cogitait comme elle le pouvait, mais elle ne pouvait pas beaucoup et s’appuyait sur des idées trop générales pour être fiables. La reconstitution du drame était toute faite : leurs gosses avaient du attirer la bête avec du jambon pendant que les parents, ces sauvages, lançaient une de leurs maisons à roulettes à toute vitesse sur elle.

Douze heures plus tard, l’aire réservée aux gens du voyage était enfumée comme un soir de feu d’artifice. Pendant la nuit, un vandale avait mis le feu aux vêtements en cours de séchage, aux fauteuils en osier, en bref, à tout ce que les familles avaient l’habitude de ranger dans des abris de jardin démontables. Les dommages les embarrassait réellement pour les jours à venir mais pas assez pour qu’ils puissent engager de poursuites sérieuses. D’autant plus que leur style de vie ne jouait jamais en leur faveur auprès des autorités, bien qu’ils n’aient jamais volé rien d’autre qu’une vielle deuche et deux scooters.

La cloche que les Vieux avaient hissé sur leur portail de bourges tintait depuis trente secondes. Vêtue, si l’on peut dire, d’une chemise de nuit transparente, la Vieille passa une jambe par la fenêtre de la cuisine, hurlant au visiteur que «c’était ouvert». Elle contourna la maison et l’accueillit les pieds boueux.

Un retraité à cheveux gris et moustache blanche s’avançait timidement au-delà du portail. Il avait mis du temps à trouver leur adresse car il n’était pas d’ici : cet Anglais était seulement venu faire du camping pour les vacances. Il sentait l’importance d’indiquer que sa présence dans le village ne serait pas durable : se faire remarquer de la sorte, dès son arrivée, l‘ennuyait terriblement. D’autant plus que, comme chacun sait, tout bon habitant de la contrée voue une haine ouverte à ces envahisseurs d’Anglais qui rachètent les belles maisons pour en faire des restaurants. Venu dans l’espoir de se faire des amis de picole, il débutait mal, en écrasant un chien, qui plus le chien d‘un habitué des parties de chasse, ce sport que la mythologie locale établissait comme incontournable. Car il était inutile de passer par quatre chemins : pour le fox terrier, eh bien c’était lui. Vraiment désolé.
Le chien.

La femme en chemise Casper avait presque éjecté de sa mémoire ce bourreau des lapins, or elle couvrit son visage du masque de l‘abattement.

Le Rosbif ne savait où se mettre et tordait nerveusement les lambeaux du collier entre ses doigts.

Il n’avait rien vu, tout d’abord, sa femme avait à peine perçu un choc léger, qui aurait pu signifier tout autre chose : une irrégularité comme une autre sur une route de campagne, la branche d’un des noyers s’élevant à l‘entrée du village. L’accident n’avait même pas réveillé leurs petits enfants qui dormaient à l’arrière. Aussi ne s’en était-il pas préoccupé.

C’est seulement lors de son arrivée au camping qu’il avait constaté les débris sanglants de la plaque d’immatriculation, découvrant par la même occasion le collier déchiré au bout duquel pendait une plaquette cabossée. Alors il avait supposé un rapprochement entre la brève envolée pneumatique et les tâches de sang sur la carrosserie.

Le soir, lorsqu’il était revenu sur ses pas, accompagné de sa femme, profitant de l’occasion pour étrenner leurs vélos et admirer les champs de maïs et l’usine de cosmétiques, il n’avait pas pu retrouver le cadavre _ et pour cause, la Vieille étant déjà passée par là avant eux _ , mais quelques touffes de poils avaient confirmé son impression.

«On m’a indiqué votre maison. Tentait d’expliquer le vacancier. Je suis allée à la mairie, la dame a dit, vous êtes le bienvenu. Je lui ai précisé que j’avais roulé sur votre chien, en montrant le collier, elle a lu le nom sur la plaque et à dit en riant : vous êtes doublement le bienvenu. Allez chez monsieur Jean Claude … au.. Vous allez devant l’église, vous prenez la route principale direction la gare, vous tournez sur la gauche juste après l’abri de bus, c’est le numéro…

C’était donc ça…

_ Vous avez fort bien fait, fit la Vieille en prenant sa posture de victime du troisième âge, peinée par la disparition de son chien, qui était parti dans la benne à ordures le matin-même. Il repose ici, fit-elle en désignant un coin du jardin où elle n‘avait absolument rien enterré récemment. Ses yeux se plissèrent, faisant gonfler les rides de ses joues. C’est qu’on s’y attache, à ces petites bêtes. Elle s’efforça de faire couler une ou deux larmes, mais son cœur n’était vraiment pas coopératif sur ce coup-là, et sa figure demeura aussi dure et sèche que les rondelles de bananes dans le muesli.

Moralité : le chien aboie, la caravane passe et écrase le chien.

dimanche 21 mars 2010

Poissongs


Si nous sommes aussi nombreux à jouer à Happy Aquarium, à connaître l'histoire de Christine et la Sardine (mais si!), à nous sentir comme des poissons dans l'eau, à trouver que le voisin est un thon même s'il est gentil, et par conséquent, à défendre la pérennité des thons rouges, à constater que la marine recrute, c'est parce que nous refoulons tous dans nos gosiers une truite d'eau vive qui ne demande qu'à s'exprimer.

Le poisson influe sur les comportements humains : aller à la plage, se faire hara kiri de la même manière qu'on coupe le ventre de l'esturgeon pour en retirer les oeufs, le look disco avec vestes réfléchissantes, faire le casting de la Nouvelle Star pour rivaliser avec les sirènes.. Mais il nous est difficile de le reconnaître. Si nous pêchons les poissons, si nous les conservons à notre merci dans des aquariums, n'est-ce pas pour mieux les tenir sous notre contrôle et nous donner l'impression de les dominer?

Rien ne nous trahit plus que la musique, à ce sujet. Appuyons-nous sur quatre exemples, choisis pour leur diversité. Vous les connaissez forcément, et si cela ne vous semble pas être le cas, c'est seulement parce que votre inconscient vous fait croire que vous avez oublié ces morceaux cultes, de peur que la sardine qui frétille dans votre cerveau ne reprenne le dessus.

1)Francis Cabrel - La Cabane du pêcheur

Contexte :

Une fille vient de se faire larguer ; pour cette raison, elle décide de venir communier avec la nature pour oublier sa peine. Comme elle pleure, sa vision se brouille et elle se perd, tel un petit chaperon rouge. Heureusement, elle rencontre le pêcheur qui range son matos dans la cabane au fond du jardin. Accueillant comme à son habitude, il lui suggère d'aller voir ailleurs si j'y suis, et de repasser d'ici trois quarts d'heure si elle veut vraiment en parler. Elle reste car elle veut en parler là, maintenant.

Il lui remonte donc le moral en lui disant que ce n'est que le début des embrouilles pour elle, et qu'elle n'est pas la seule dans ce cas, bref tous les mots qu'il est plaisant d'entendre dans ces moments-là. Il prononce alors la phrase clé de cette chanson dans laquelle le poisson nous semble curieusement sous-représenté : "si tu pleures pour un garçon tu seras pas la dernière, souvent les poissons sont bien plus affectueux". Elle est très significative de l'intérêt que l'humain porte au poisson, à sa sensibilité et à sa délicatesse : les hommes sont tellement pourris que même ces abrutis de poissons pas frais ont plus de tact ; enfin, "souvent", car il ne faut pas non plus exagérer...

N'oublions pas que le jugement porté par le pêcheur de la chanson n'est pas neutre : par définition, il est un chasseur des mers, un cow boy des eaux douces qui, la nuit, rêve de gérer un banc de maquereaux en migration monté sur un hippocampe. La rancœur accumulée contre tous ces brochets qui lui échappent déforment sa représentation du poisson en général. Etant donné qu'il apparaît comme l'entité bienveillante de la situation, puisqu'il tente de consoler la fille, le public est fortement tenté de cautionner son jugement. Une écoute et une lecture attentive du texte est donc à recommander.

Observations concernant le clip (the official, bien sûr).
Observation du 21 août 2017 : le clip original ayant été retiré de Youtube, je l'ai remplacé par la vidéo de la prestation de Francis Cabrel aux Vieilles Charrues en 2009. Du coup, le paragraphe suivant n'a plus aucun sens, mais je compte sur vos souvenirs nostalgiques des mercredis matins passés devant Boulevard des Clips. 

Il a inspiré à coup sûr le jeu Happy Aquarium. Même si le Magasin ne propose pas de décorations « squelette guitariste qui sort du coffre », l'esprit est le même : nous fixons nos regards sur l'atmosphère bleutée, pendant que nos poissons se courent après ou s'entraînent à affronter des plantes carnivores et des parapluies..On n'a pas encore de fille pour descendre les nourrir directement dans l'aquarium...


2)Scooter - How much is the fish?

Contexte :

Heu, c'est subtil. Faisons preuve d'imagination. Oui, d'abord, en cette période de crise, le poisson, c'est pas donné. Au passage, combien ça coûte le poisson? Peu importe, puisque pour Scooter, « the question is what is the question ». Que se passe-t-il dans cette chanson? Peut-être n'est-ce pas là l'essentiel.

Observations

La première phrase est la plus importante : «the chase is better than the catch », c'est à dire : c'est encore meilleur de poursuivre quelque chose que d'atteindre le but ; voilà qui décrit bien la place du poisson dans le monde, à savoir, un espace minime. Comme disent les pêcheurs du dimanche, le poisson on s'en tape, l'important c'est la pêche, le fait de passer des heures à attendre et à picoler avec des potes. Le poisson, c'est que du bonus, on n'a même pas besoin de lui pour s'éclater. Une forme de rejet de ces nageurs qu'on craint et qu'on envie plus qu'on ne veut l'admettre...

3)Diziz La Peste - Le poisson rouge

Contexte : "c'est pas moi, c'est l'autre!"

«Tout ça à cause du poisson rouge/à cause d'un putain de poisson rouge »

Diziz La Peste raconte l'embrasement de deux quartiers qui s'entrebouffent pour une histoire de trafic de poisson rouge pas payé : une femme a acheté une friture à une autre du camp ennemi, et ne lui a dit « j'te paierai plus tard t'inquiète ». Au bout de deux ans, poisson toujours pas payé, conséquences : les familles concernées règlent leurs comptes à coups de couteau et de crises de larmes «dans son monologue elle nous demande pourquoi/ pourquoi son fils de 17 ans a des trous dans le foie/ ».

Observations

Le poisson est dévalorisé « ça veut dire que tout ça, c'est à cause d'un poisson rouge? Je croyais que c'était un gars moi! _ eh non non non» Le jeune curieux qui veut connaître le pourquoi du bain de sang n'en revient pas. Il pensait que « Le poisson rouge » dont on parlait était le surnom d'un bonhomme, et non pas un animal. Est-ce donc possible que cette petite chose visqueuse à yeux ronds soit capable de quoi que ce soit? Le rappeur soulève ici l'absence de visibilité du monde aquatique dans la société.

Puis, une fois reconnu comme acteur à part entière, il est dénigré : « tout ça à cause du poisson rouge/ à cause d'un putain de poisson rouge ». Deux interprétations sont possibles : soit « à cause » signifie qu'on situe l'origine des hostilités à l'achat du goujon, soit c'est une manière de diaboliser la marchandise « le coupable, c'est le poisson rouge ». Sa seule existence a crée le trouble.

4)Boby Lapointe - La maman des poissons

Contexte de la chanson

Il est ici question d'une famille de poissons, vraisemblablement monoparentale. La maman des poissons, sous couvert d'admiration et de flatterie, fait l'objet d'une critique acerbe quant à sa manière d'élever ses mouflets.

Observations :

« La maman des poissons, elle est bien gentille » : il faut comprendre, elle est bien brave, pas très réactive, à la limite de l'irresponsabilité, parfois roublarde ! En effet, ne leur montre-t-elle pas comment on décroche les vers de leur patère ? Autrement dit, elle enseigne à sa descendance les rudiments du braconnage à l'hameçon .. Bravo ! Elle est bien gentille, mais on devrait quand même confier ses alevins à une famille d'accueil...

Dans cette dernière chanson, plus nettement encore que dans les trois premières, l'image du poisson en prend un coup : il boit, il crache partout, il bouffe à toute heure de la journée «et quand ça a diné ça r'dine » (jolii quand même, depuis la 6ème je ne m'en suis pas remise), et, pire, il rit quand il baise!

A quand la chanson qui mettra le poisson à son avantage, valorisera la force de caractère de l'anguille électrique, l'exceptionnel sens de l'orientation du saumon, la solidarité du banc de maquereaux? Chacun gagnerait à changer d'eau le poisson qui se noie en lui !

Inutile d'essayer de les soumettre, ils étaient là bien avant nous!

Ceci est un délire total. Je ne cautionne pas la théorie du poisson humanoïde. Je dis juste qu'il vaincra.

lundi 22 février 2010

Le Rainbow Cloporte


(février 2009 - pour mes contacts facebook qui passeraient par là : OUI je sais je triche en ressortant des vieux trucs mais tant pis!)

Il était une fois une cloporte célibataire pas très belle qui voyait arriver la Saint Valentin avec un indescriptible effroi. Après l’avoir persuadé de se rendre à une de ces p… de soirées de célibataires, histoire de faire une, voire plusieurs rencontres concluantes, sa mère lui avait tricoté avec toute la force de ses quatorze pattes un très laid pull over aux couleurs de l’arc-en-ciel, pour finir ses pelotes de laine plus que pour lui porter bonheur.

La petite cloporte repéra la cohorte des insectes célibataires. Pour cette soirée spéciale organisée dans un bar de la ville, il y avait une musique de daube qu’on entendait depuis l’extérieur. Cela lui frappa les antennes, dès qu’elle descendit de son escargot décapotable garé au plus près de la grosse pierre de façon à ce qu’on ne vienne pas le lui rayer ni même gerber dessus. Quelques caillera-cloportes rôdaient sur le parking vêtus de blousons, qui n’allaient pas du tout avec leurs écailles latérales naturelles.

La petite cloporte passait pour un peu chochotte et ne savait pas trop si elle devait rester ou non, ou si elle devait essayer comme ses copines de se laisser coller par un sombre baveux buvant de l’alcool de fourmi puant et bien assommant. Elle avait les antennes flasques de dépit lorsque son regard tombait sur ses comparses en manque s’efforçant de s’amuser pour paraître sociables et se caser plus facilement. Ils étaient comme elle, et pourtant, si différents. Ca ne venait pas seulement du pull coloré. Elle sympathisa avec une jeune dépressive qui boudait son lait de limace dans un coin. Elle comprit sa solitude quand elle s’aperçut que c’était en fait une grosse bourge un peu hautaine: elle était venue là avec la tortue neuve de son père. Du coup, la cloporte au pull arc en ciel tout pourri, et pas du tout assorti avec la boule à facettes jetant des éclats marron clair ou très bruns, la trouva moins sympa.

Il était déjà plus que temps de se barrer de la taupinière. Qu’était-elle allée faire dans ce lieu plus perdu dans la nature?

De l’œil de bœuf elle entrevit la lune, très claire, trop sans doute pour être appréciée d’un cloporte, mais belle tout de même. En voulant revenir sur ses pas, elle se heurta à un grand cloporte aux cheveux longs. Ou une. Ou un. En fait Rainbow Cloporte n’arrivait pas à se décider sur le sujet. Je crois même que personne n’en sut jamais rien car, avouez que c’est délicat de poser ce genre de questions! Là n’est pas le propos de toute façon, et, puisque dans cette histoire il n’y a pas de scènes de castration ou de test de canards multifonctions (désolée…), nous l’appellerons le Transcloporte.

Le Transcloporte flasha sur le pull arc-en-ciel et lui demanda où la Cloporte l’avait trouvé. Elle avait endossé ce torchon en se disant que c’était comme un cagoule, laid mais efficace. Voilà qu’un excentrique venait le promouvoir à un niveau hautement esthétique. Ce drôle d'animal était éminemment décalé et semblait cacher quelque chose car il parlait peu. Le genre à sortir braver le soleil sans lunettes. C’est justement ce qui était bien. Il ne fallait même pas chercher à comprendre. Le fait-même de soupçonner le glauque et le secret général était excitant pour tout insecte un tant soit peu rangé. Alors qu’au fond, il ne cachait peut-être rien d'autre qu'une personnalité plate comme une tagliatelle. Au bout de quelques temps, la cloporte comprit que sa nouvelle (ou son nouveau) pote était venu crécher ici pour jeter un œil sur sa sœur, une petite pouffe à peine habillée qui s’éclatait comme une folle. La surveiller, c’était vraiment se faire mal aux yeux tant elle gesticulait et se plaisait à parcourir la piste de danse en tournant sur sa carapace.

Ils sortirent de la taverne, sous l‘œil dépité des fêtards qui avaient prévu de les chambrer et de faire sauter quelques mailles du pull arc en ciel avant le retour du soleil. Ils faut croire qu'ils avaient trouvé un terrain d’entente, puisqu’après 12 clopes chacun et autant de rhums coco ils étaient toujours dehors en train de se geler sur le parking à contempler la lune et à s’échanger en moyenne trois mots par minute. Ca leur suffisait largement pour démonter le monde et en refaire un autre. A tour de rôle, ils faisaient de brèves irruptions dans la salle de jeux pour refaire le plein de munitions. Aussi, ils avaient maintenant atteint bien malgré eux la même euphorie que ceux qu’ils avaient fui, elle ricanant sans raison, lui, enfin elle, enfin l‘autre, gloussant d‘un son gras. Autant dire qu'ils étaient complètement déchirés quand le reflet d’une lune sur le retour fit étinceler sur leur carapace la rosée du matin naissant.


De l’intérieur, les gais lurons qui commençaient à fatiguer se pointèrent sur le seuil de la boîte pour prendre l’air, encouragés par leur estomac à aller refaire un beauté à la tortue de la bourge, et entendirent les deux cloportes déchirés, recroquevillés sur eux-mêmes de fatigue, lassés de repartir en fou rire incontrôlable dès que leurs regards se rencontraient.

Un silence interrogatif se propagea quelques secondes dans le gang des normaux. Ils interprétèrent logiquement la scène comme significative de la naissance d’un nouveau couple et sortirent en riant, des bouteilles vides à la main (c’est vraiment tout ce qui restait) pour fêter ça. Rainbow et Trans riaient aussi en guise de réponse, mais dans un sursaut de lucidité, ils jugèrent bon de prendre la fuite, pensant que la meute de carapaces venait les lyncher, comme ça aurait sans doute été le cas dans des circonstances ordinaires. Ils n’eurent pas le temps de faire un pas que les insectes les avaient déjà coincés entre le mur et la tortue du père de la bourge, puis choppés de toutes leurs pattes réunies, l’une par le pull arc en ciel devenu couleur de fourmi broyée, l’autre pas sa touffe fluorescente. Ils hissèrent les deux cloportes atypiques sur le bolide pour leur célébrer un mariage improvisé, à eux qui ne pensaient même pas à sortir ensemble. Il suffisait de voir la manière avec laquelle ils se dévisageaient bêtement, à moitié surpris, à moitié abrutis, sans trop comprendre. Ceux qui possédaient encore quelques ressources tentèrent de retourner la tortue, comme ça, juste pour le plaisir. Après un vote à patte levée, pendant lequel les mariés filèrent en douce à dos d’escargot, ils trouvèrent un compromis et prirent la décision de gerber dessus de manière synchronisée.


Ainsi commencèrent bien malgré eux les aventures de Rainbow Cloporte la moche et de Transcloporte le bizarre.

Moralité : l’alcool rapproche.

Moralité 2 : n’empruntez jamais la tortue neuve de votre père sauf si c‘est pour faire les courses de votre maman.


La Cloche du Lépreux - Peter Tremayne (2009)


Ne faites pas comme moi, évitez de commencer par le tome 14 d’une série, c‘est moyennement pratique!

Heureusement, l’auteur Peter Tremayne a fait en sorte qu’on se sente à l’aise quel que soit le point d’entrée de son œuvre (un peu comme à Mollat, où on peut choisir sa porte), si bien que c’est à peine déstabilisant pour le lecteur d’atterrir en Irlande au milieu de l’hiver 667, dans l’agitation d’un couple qui bat de l’aile mais qui tente de rester un minimum synchro pour retrouver cette petite chose qu’ils ont en commun et qu’on vient de leur enlever : leur fils Alchù, 6 mois.

Evidemment, le contexte est plus compliqué que ça. Sœur Fidelma est la soeur du chef des Eoganacht, le peuple des gentils qui respectent tous les hommes, mais certaines plus que d‘autres, faut pas déconner non plus! Elle est avocate et religieuse. Histoire de faire dans l’exotisme et l’anticonformisme, elle se marie avec Frère Eadulf, un moine-touriste anglais. Oui, au VII°s, les religieux peuvent se marier, et ils ont même une période d’essai d’un an au cas où ils changeraient d’avis : la belle époque!

Forcément, le couple a tout pour plaire. Fidelma va pondre un gosse à moitié rosbif, sa meilleure copine est une ancienne prostituée, elle est religieuse par défaut, elle fiche son nez partout pour résoudre les mystères des alentours, elle tient tête au juge pré-retraité de la tribu, qui ne peut pas la sentir car elle est plus forte que lui en énigmes et que ça le vexe de se faire siffler la place par une fille. Comme toute bonne Eoganacht, elle crache sur le peuple ennemi des Ui Fidgente et en est détestée. Eadulf est étranger (ce qui est toujours une tare, on le sait bien), il parle plein de langues que personne ne maîtrise et défend le mariage des prêtres, pas encore interdit par Rome mais déjà fortement contesté.

Une nuit d’hiver, la nourrice d’Alchù est entraînée hors du château, vraisemblablement avec le bébé; elle est assassinée, l’enfant est enlevé. Personne n’a rien vu, tout le monde pourrait très bien être suspecté. Seul indice : un enfant muet, couvert d’une capuche (par excellence l‘accessoire du délinquant) et secouant devant lui une clochette est entré en contact avec le gardien des lieux.

Le lendemain, tout le monde s'affole et se lamente. Sœur Fidelma et Eadulf se rendent vite compte que leurs seuls amis fiables sont soit séniles, soit occupés ailleurs, soit cons. Ils décident alors de prendre les choses en main et de ratisser la verte lande à cheval, par leurs propres moyens.

La Cloche du Lépreux - Peter Tremayne - Trad. Hélène Prouteau - Ed. 10/18, Coll. Grands détectives - 352p.

mercredi 3 février 2010

Paranoïd Park - Blake Nelson (2006)




On m’a toujours assuré qu’il était bon de dire tout ce qu’on a sur le cœur, quand le fumier s’entasse dessus; ou à défaut, de l’écrire. Je doute que ça marche à tous les coups; mais pour le jeune héros de Paranoïd Park, le salut ne peut venir que de là.

L’important, c’est de savoir par où commencer : je n’ai qu’à commencer par le début, tranquillement, y aller à petits pas; pour le lycéen de Blake Nelson, un skateur talentueux mais dans l’ombre des meilleurs, tout est parti d’une conversation avec Jared, un prodige allumé mais cool de la planche à roulettes : s’ils allaient faire un tour à Paranoïd Park pour meubler une soirée de cette fin d’été?

Paranoïd Park, est un skatepark populaire et entièrement libre d’accès _sauf pour les bourges. L’atmosphère y est lourde de rois de la glisse et de squatteurs, alors mieux vaut ne pas se louper. Mais l’impression d’être chez les grands l’emporte, la soirée se passe bien pour les deux lycéens décident de remettre ça quelques semaines plus tard.

Sauf que, bien sûr, il fallait qu’une fille vienne se caler au milieu d’une amitié sans stress! Jared pose un lapin à son disciple le soir destiné à leur sortie à Paranoïd, pour aller passer la nuit avec une étudiante zarbi qui lui a fait tourner la tête. L’autre tire un peu la tronche : que faire, maintenant? Pas question d’aller seul à Paranoïd!

Quoique…pourquoi pas? Du moins, pourquoi ne pas y aller quelques minutes, histoire de sentir l’ambiance et de tromper l'ennui ?

Cette décision prise au hasard va changer sa vie.

Paranoïd Park, Blake Nelson - Hachette Littératures - 2006
Traduction Daniel Bismuth

Illustration JEFF - (Livre de poche)

Adapté au cinéma par Gus Van Sant Paranoïd Park 2007

Merci les filles pour ce beau livre :-)