samedi 21 août 2010

Chacun son Galen! (2)

… Dès mon arrivée au collège, j'avais tout de suite compris qu'il faisait régner la terreur dans l'établissement. La légende disait qu'il avait cassé sur la tête d'un gars sa méga équerre jaune, celle dont tous les profs de maths sont dotés pour leur plus grand malaise quand il s'agit de tracer une figure au tableau. Mais dans un aussi petit bahut, les bruits vont bon train et on a tôt fait d'exagérer, alors j'y croyais moyennement.

Or, c'était bien le gros sadique qu'on m'avait décrit. Les premiers cours me parurent plutôt drôles : il se foutait de notre gueule, en nous attaquant sur nos points faibles, physiques, moraux ou scolaires chacun notre tour. On tirait la tronche quand ça tombait sur nous mais on se tordait de rire quand c'était au voisin d'en prendre pour son grade. Quel blagueur ce prof de maths!

C'est rapidement devenu lourd : son humour n'était fondé que sur les moqueries qu'il proférait, excitait la méchanceté d'adolescents qui n'avaient guère besoin d'être montés les uns contre les autres, et n'apportait absolument rien d'un point de vue pédagogique.

Quand il était à cours de blagues, il frappait des garçons élus tête de turc au préalable, sans laisser de trace mais assez efficacement pour impressionner et déchaîner les rires des camarades.

Longtemps, je me suis dit que tout ça, c'était en partie dans ma tête, que j'avais dramatisé l'affaire quand l'avais 14 ans, et que je n'aurais pas la même lecture des faits à présent. C'est ce qu'on se dit quand on émet des doutes sur les pratiques d'un professeur, en heure de vie de classe, à la veille d'un conseil, et qu'aucun de vos camarades n'ose vous suivre. Mais j'ai croisé une ancienne prof depuis, et elle m'a confirmé, avec son regard d'adulte, ce qui m'avait interpelée : l'obstination à réveiller les tensions dans une classe, le silence fait sur son passage et à son sujet, par pure crainte. Bien sûr, il était aussi raciste et homophobe. La totale, quoi; et il l'est sans doute toujours.

Certains de ceux qui l'ont connu, et même parmi ses victimes favorites, diront que ses taquineries n'étaient pas méchantes, qu'on ne pouvait pas parler de violence verbale, qu'ils ont par la suite rencontré pire sur leur chemin. Ce n'est pas faux, même si je pense que ce type était assez malin pour endormir élèves et parents, et leur assurait qu'il agissait pour leur bien. Personnellement je n'ai jamais vu de brimade ou de baffe faire augmenter une moyenne, ni faire naître des compétences. Mais c'est ainsi, tout manipulateur trouve ses défenseurs.

Ce type n'était sans doute pas un monstre; c'était juste une catastrophe et une honte pour sa fonction, qui inclut à mon avis un certain nombre de responsabilités, dont la valeur d'exemple que doit avoir tout adulte face à un public jeune. Si vous êtes agressifs, moqueurs ou violents avec quelqu'un, vous vous exposez à des répercutions, pas forcément sur votre personne, mais sur son entourage. On suit un mauvais exemple aussi bien, voire mieux qu'un bon. Au moins, je peux le remercier d'une chose : grâce à lui je me suis découvert une capacité à haïr quelqu'un jusqu'à rêver de lui planter un compas de prof dans la carotide. S'il arrive que je tue quelqu'un, un jour, j'aimerais autant que ce soit lui. 

J'admets avoir sans doute imprimé quelques notions abordées avec lui, telles que la distributivité, qu'il avait une manière bien à lui de traiter. Il amenait 3 élèves à son bureau, demandait à l'un d'eux de foutre un coup de pied au cul aux deux autres placés devant lui, et concluait : «la distributivité, c'est ça! ».

Cependant je dois beaucoup plus à mon manuel scolaire de l'époque, aux collections parascolaires et à tous les autres profs de maths rencontrés avant et par la suite, qui ont été à la hauteur, eux, ou qui ont du moins essayé avec toute la force de leur conscience professionnelle.

Alors bien sûr, les spécimens de cette espèce représentent une proportion minime du corps enseignant, voire ridicule si on la compare à celle des bons (comme les copines!!), des feignasses et des dépressifs. Pourtant elle existe et elle restera toujours trop élevée. Malheureusement, la réforme de la formation des profs n'inclut pas de détecteur à fachos pour l'instant. Dans sa scolarité, il faut croire que tout élève est un jour confronté à une « erreur de jury ».

Eh oui, il faut le savoir : en 2001, en France, il y avait encore au moins un professeur qui tapait sur les élèves, dans le but de se faire entendre!
Heureusement, on avait d'autres façons de se détendre!

Galen, dans l'adaptation en BD de l'Assassin Royal. 
L'image ci-dessus a été piochée sur le blog http://cherchefuturs.canalblog.com/, allez donc y faire un tour, il est chouette! 


Le Costume



Surprise de lire dans les programmes de la TNT (qu'on n'a toujours pas :p ) un extrait d'une pièce de théâtre vue il y a 4 ou 5 ans : Le Costume de Can Themba. Dommage, ça aurait été sympa de s'y frotter de nouveau, étant donné le taux d'alcoolémie de mes voisins de devant lorsque j'ai assisté à sa représentation un soir de 2003 (4?).

20:00 j'arrive devant le théâtre, il n'y a pas âme qui vive. Une partie de la classe est partie dîner chez Kim, une autre est allée boire chez Pierre . Plus sages, les autres sont retournés chez eux pour poser leurs affaires de cours.

20:15 les gens arrivent, dans l'ordre logique : ceux qui sont vraiment à jeûn, puis ceux qui ont mangé chez Kim et enfin ceux qui ont (beaucoup) bu chez Pierre. Alexandra se dirige vers moi comme elle peut et m'annonce glorieusement : «On a bu de la bière!». Elodie est moins euphorique mais son sourire satisfait en dit long. Pierre a l'oeil bovin et le regard de l'habitué.

20:20 Mme F, notre excellente prof de lettres, une de celles qui redonnent l'espoir quand on est au fond du trou, distribue nos numéros de places. Est-ce sa grande expérience des classes de terminale qui l'ont rendue aussi prévoyante? Ou est-ce le personnel du théâtre qui se méfie des groupes scolaires? Le fait est que toute la classe est dispersée aux quatre coins de la salle, sans possibilité de communiquer autrement que par sémaphore. Une démarche visant sans doute à éviter tout débordement (au sens propre comme au sens figuré, l'alcool aimant bien faire demi-tour à mi-chemin lorsqu'il rencontre quelques chips sur son passage). Déjà tout blanc, Benjamin n'est plus en mesure de lire son ticket, il ira à côté de Jérémy, qu'on le veuille ou non. Alexandra fixe ce curieux petit papier rouge et blanc avec quelque chose de noir et fin dessus, même que ça ressemble à des lettres, et elle ne tarde pas à exprimer l'émotion qu'il soulève en elle : «J'ai envie de pisser! C'est sûrement la bière».

20:25 Nous entrons en vainqueurs dans les locaux surchauffés. Benjamin se pose sur le premier fauteuil écarlate qu'il trouve; il en est d'autant plus pâle et fait figure de héros antique mourant dans un bain de sang : pourquoi cette impression? Les couleurs chaudes de la salle, le bois de la scène (C'est un très beau théâtre). Le gel desséché qui lui fait une chevelure de marcassin? Les gouttes de sueur sur ses boutons d'acné? Finalement, tout le monde décide de se placer où il veut, d'abord c'est nous qu'on choisit! Au début, on vient nous chasser, les autres spectateurs pestent; puis tout bourges qu'ils sont, ils se font une raison : ils ont bien vu que certains d'entre nous avaient l'haleine douteuse. Que faire contre cela, très chère? Cette liberté de placement, que je n'aurais pas revendiquée moi-même, me permet d'être bien accompagnée ^^, donc je ne vais pas m'en plaindre. Les alcooliques au pouvoir! Ah, c'est déjà le cas? Autant pour moi..

20:30 Lumière tamisée. Derrière nous, les langues de vipères anorexiques qui n'ont plus de venin à l'heure qu'il est. Devant nous : Pierre, Elodie et Alexandra. Ils ont fait le vide autour d'eux, plus ou moins volontairement.

20:32 La pièce commence. Lumière coupée. Tout le monde finit de s'asseoir à la hâte. Elodie et Alexandra se lèvent : où sont les toilettes? Elles s'élancent dans les ténèbres en gloussant.


L'histoire se passe dans un bidonville de Sophiatown, près de Johannesburg, pendant l'apartheid (enfin d'après mes souvenirs ^^). Depuis que Philémon, l'homme honnête et rangé, a épousé Matilda, la chanteuse, c'est un couple modèle qui est né, et leur entente fait beaucoup d'envieux. Lui prend soin d'elle à chacune des minutes qu'il ne passe pas au boulot, elle se tape en contrepartie les tâches ménagères (évidemment).. Mais elle n'est pas heureuse malgré l'attention qu'il lui porte, car pour lui elle a sacrifié sa vie d'artiste et sa vie sociale : coupée du monde, elle ne peut plus voir ses copines ni personne d'autre.. Mais un jour...

(Pierre fait tomber sa boîte de Frisk restée ouverte. Ses deux voisines et lui-même plongent sous leur siège, attirant davantage de regards que les acteurs. Maintenant, on en est sûr : Pierre voulait emballer l'une des deux, et on sait bien laquelle, sinon pourquoi des Frisk au théâtre, hein?)

Mais un jour, donc, Philémon va bosser. Il s'est levé de bonne heure, et, bien qu'il n'ait pas pu accéder aux (seules) toilettes du quartier, il a eu le temps de préparer son petit déjeuner à Matilda, avant son réveil. Deux minutes pleines de roucoulements intenses entre les deux jeunes mariés.

(Pierre, dans un éclair de lucidité, sans doute inspiré par la scène, s'incline le moins lourdement qu'il le peut, mais lourdement quand même, vers sa voisine de droite.)

Philémon prend le bus avec deux ou trois potes pour se rendre sur son lieu de travail. C'est une des scènes les plus réussies : pas de décor, pas de matériel précis, seulement un fond sonore de bus qui freine tous les trois mètres et un excellent travail des trois «passagers», qui se retiennent à une barre inexistante et feignent de perdre l'équilibre à chaque coup de frein fictif. C'est dans la qualité du mime, et dans la bonne utilisation des «bruitages», que réside toute la réussite de la pièce, ou une partie du moins, car l'intrigue et la chute ne manquent pas d'originalité.

(Alexandra se lève : re-envie de pisser, ce qui signifie que Pierre aussi doit se lever pour la laisser passer. Elodie l'accompagne, bien entendu, car une fille toute seule avec 200 spectateurs qui s'en fichent, c'est dangereux. Derrière, les vipères vocifèrent : «Eh beh ils sont pas chiants, ceux-là, au moins!»)

Tant pis pour elles, elles sont sur le point de louper le scandale de la pièce! Les potes de Philémon lui apprennent qu'il est cocu. D'abord il ne veut pas les croire. Le bus s'arrête, tous descendent. Après réflexion, il préfère rentrer chez lui histoire d'en avoir le coeur net, et trouve sa femme occupée avec un amant. Ce dernier ne demande pas son reste et saute par la fenêtre sans même se rhabiller, oubliant son costume dans la chambre de Matilda. On a l'impression d'être en plein dans la comédie, dans un motif de farce. Mais ça ne durera pas. Philémon ne va pas hurler à la mort comme un vieux barbon de Molière. Il va simplement saisir le costume de l'amant, posé sur une chaise...

(Enfin ça j'en sais rien, car c'est à ce moment que les filles ont fait leur grand retour parmi les frisks éparpillés aux côtés d'un Pierre somnolent. Soulever le costume de l'amant, c'est sûrement ce que Philémon a du faire.)

... il va saisir le costume de l'amant, et annonce à Matilda qu'il fera partie de la «famille», qu'il faudra le traiter comme une personne à part entière. Ce sera son châtiment. C'est un curieux ménage à trois qui se forme, d'abord plutôt drôle; le costume siège à table, les suit dans leur chambre.

(Fin d'effet de la bière. Alexandra est prête à demander le remboursement de ses trois euros tarif scolaire et fait part de son indignation à Elodie: « Mais c'est trop con c'te pièce, regarde, la femme parle à un costard, c'est complètement débile!» Bah faut suivre un peu. Derrière, un groupe de mâles d'environ 15ans, aux pantalons de survêts surmontés de chaussettes de sport trouve que la punition est un peu légère, que le mari est trop bon trop con.)

Et puis tout devient glauque et plus drôle du tout. Lorque le «gentil cocu» se fait tyran et oblige sa femme à promener le costume dans le quartier et à aller faire les courses avec, toute la salle plonge dans le mauvais rêve.

Les trois gais lurons ont définitivement perdu le fil. Elodie semble vouloir s'accrocher aux branches mais les questions existentielles n'attendent pas «Pierre, tu nous ramènes, après? _Ouais ouais.»

Le bon mari est devenu un monstre, c'est officiel. Mais est-ce le bon chemin à prendre pour regagner sa femme? Il ne s'est pas remis en question une seule seconde. Pourquoi faire, puisque dans sa petite tête il était convaincu d'avoir été parfait, alors qu'au fond il n'avait rien compris à la personnalité de sa femme. De toute façon, sa vengeance va s'avérer efficace, puisque ce traitement sera insupportable au point de la tuer. Sa victoire glorieuse: sa femme morte dans ses bras, qu'il n'a plus qu'à pleurer. «Au fond, avait conclu ma prof le lendemain en cours, cette femme était juste quelqu'un de libre». Elle n'avait pas tort : Matilda, c'est pas une salope, c'est juste une hirondelle dans une cage dorée, une fille qui n'a pas la même vision de la vie que le «sage» Philémon. Bon je fais ma féministe aussi...

La lumière est rallumée, trahissant la consternation générale. Place aux applaudissements.
_Pierre? Il te resterait pas des canettes par hasard?
_Ah, mais t'as encore des Frisks!
_J'ai envie de pisser!
Tout le monde est au bord des larmes, il y en a trois qui gloussent, inutile de dire lesquels. Benjamin, yeux clos, gueule ouverte, commence à gêner le passage des premiers spectateurs désireux de sortir. La prochaine fois, s'il y en a une, il rentrera manger chez lui, quitte à louper le début.

lundi 19 juillet 2010

Bad toucan




La phrase du mois :
"Accoucher d'un canard adulte, c'est que du bonheur"

A méditer!

Posted by Picasa

dimanche 11 juillet 2010

Pensée magique - Augusten Burroughs (2004)


Au départ, j'étais partie à la recherche du très connu et très apprécié Courir avec des ciseaux, d'Augusten Burroughs. J'ai finalement opté pour Pensée magique, un recueil de 27 facettes de la vie du même auteur. Une drôle de vie ponctuée d'événements insolites, parfois insignifiants mais toujours drôles, copieusement saupoudrée d'échecs.

Tout commence par une Pause publicitaire ; Augusten a 7 ans quand des représentants d'une agence de pub viennent dans sa classe recruter de jeunes acteurs susceptibles de vanter les mérites d'un soda à l'orange. C'est déjà le drame. Puis naîtra le constant déni d'une famille hystérique et dont il n'aura jamais l'impression de faire partie, persuadé d'avoir des gènes Vanderbilt. La fascination de la transformation des corps par la chirurgie esthétique s'étend lorsqu'il intègre une école visant à faire de lui un top model. S'il ne parviendra jamais à se débarrasser de sa maigreur, si les multiples lotions capillaires ne repousseront pas sa calvitie, il se fera pourtant une place de choix dans la création de slogans de pubs, et ses histoires sentimentales plus ou moins brèves, parfois tragiques, se succéderont : on retiendra notamment le croque mort, Marc le psy, Raoul, et bien sûr Dennis.

Raconter sa vie personnelle et professionnelle, quand on est un publicitaire homo, alcoolique repenti et insatisfait de son corps, n'est sans doute pas chose facile. Surtout quand on l'a déjà fait dans deux romans... Pensée magique n'a pas seulement une vocation autobiographique; le recueil de nombreux épisodes suit un ordre chronologique, certes, mais les anecdotes ne sont pas forcément liées. On constate même quelques redondances entre elles. Ici, c'est une critique de l'environnement de l'auteur qu'il faut sans doute lire, de la dérision et surtout de l'autodérision; au fil de cette lecture, vraiment fraîche et verte dans ses images, j'ai pensé à ce que diraient certains profs de lettres de Bordeaux III (ils diraient : « c'est de la merde, jetez-moi ça »). Qu'ils essaient d'abord de surpasser la « branlette caritative » effectuée par Augusten auprès d'un partenaire petitement équipé et pourtant persuadé d'en avoir une grande, ou encore la « Sainte Pipe » dont il a bénéficié en compagnie d'un prêtre, et quelques images choisies : « Malgré moi, je songe que s'il était face à un jury composé de mes amis et relations, ils s'empresseraient en chuchotant d'écrire « imbuvable » sur leurs tablettes. »

La question qu'on se posera cependant : pourquoi le titre, « Pensée magique »? Une définition de l'expression est affichée en ouverture du recueil, comme une clé de lecture. La pensée magique est donc ici le fait de croire que certains de nos actes, souvent les plus involontaires, ont une influence sur l'ordre du monde. Hormis trois ou quatre des 27 chapitres (dont celui intitulé Pensée magique, évidemment), il n'est pas beaucoup question de ce phénomène ! Pas de manière explicite, en tous cas. Il est vrai que j'ai lu les ¾ de l'ouvrage dans le train, pendant mon déménagement, et que j'ai sans doute manqué quelques éléments d'importance qui m'empêcheront à jamais de profiter pleinement de tout l'art de l'auteur, mais... c'est quand même bizarre comme titre.

Augusten BURROUGHS. Pensée magique. 10-18, 2008. Coll. Domaine étranger. Trad. Philippe Rouard. 286 p. ISBN 978-2-264-04839-4
Première édition : 2004 


mercredi 23 juin 2010

Cadeau d'anniversaire

Il paraît que cet objet permet de faire de jolis rêves; pour l'instant je ne sais pas si c'est efficace ou pas, car je ne me souviens pas de ce dont j'ai rêvé, mais c'est très joli en tous cas!!
























Encore merci!!!! :-D

Mise à jour juillet 2019 : cet attrape-rêves a été assez rapidement bouffé par le chat, qui l'avait confondu avec un oiseau mort. 
Mais Bubulle ne l'a jamais su.

samedi 19 juin 2010

90 minutes pour souffler


En cette période de coupe du monde de football, et face à la diffusion intensive des matchs à la télévision, le grand Robert a constaté plusieurs types de comportements chez ses congénères. Ceux qui subissent en frôlant l'overdose, ceux qui arrivent tant bien que mal à y échapper, ceux qui ont succombé au matraquage et qui décident subitement de s'intéresser à l'actualité footballistique. Enfin il y a ceux qui hument sur l'écran vert pomme la bouffée d'air pur qui leur manquait tellement.

Robert est de ces derniers. Pour lui, le football, c'est bien plus que 22 éternels gamins qui se disputent une balle. Bien plus que des comédiens spécialistes du ratage de la marche d'escalier invisible dans la surface de réparation.
C'est presque un médicament pour oublier sa vie et le temps qui passe, qu'il prend sous forme de divertissement.

Attention, le grand Robert ne joue pas. Trop physique pour lui, ce sport implique de plus qu'il sache ce que ses coéquipiers ont dans la tête pour se déplacer là où il doit, et non là où il veut. Tout va trop vite pour lui. Il préfère laisser faire les pros et les observer de haut, depuis son écran, ou depuis la tribune.

Il est de ceux que l'on appelle communément « footballeur de canapé ». Mais sans la bière et sans la pizza : on n'est pas là pour rigoler, ni pour se gratter les couilles. Et surtout sans le maillot de l'équipe de France. On n'est VRAIMENT pas là pour rigoler.

Là, il regarde Ghana – Australie. Il est très concentré.

Lorsque le coup d'envoi est donné, il arrive enfin à oublier que la fille qu'il aime se fait passer dessus par quelqu'un d'autre, peut-être en ce moment-même, d'ailleurs! En temps normal, il se demanderait pourquoi ça lui bouffe les tripes à ce point, pourquoi cette idée lui est aussi insupportable, alors qu'elle est moche et a un caractère détestable. Un caractère de fille, tout simplement.
En temps normal, oui, mais pas maintenant.

Parce que maintenant, un corner est accordé au Ghana. Les Australiens, qui ont l'avantage de ne pas partir favoris, ont pris à la gorge l'équipe d'Essien sans Essien dans les premières secondes. Mais le jeu s'est équilibré.

Il oublie que dans quelques minutes, sa sœur va faire irruption dans la salle à manger, deux chats dans les bras, après une après-midi toorride avec son cher Patriiiiick. Elle va le regarder, lui qui est assis sur le canapé, droit, tendu au moins autant que les deux gardiens, elle va lui dire qu'il pue, bien qu'il se soit douché le matin-même sans lésiner sur son gel douche Axe Lendemains Difficiles...

But pour l'Australie. Il n'a rien vu venir. Ca lui apprendra à rêvasser!

... Elle va aussi lui dire qu'il faut qu'il pousse ses grandes pattes poilues de là. Elle va rouler des yeux et les lever au ciel, comme la mère, dans la pub pour la lessive, celle où les gosses rentrent de l'école tout crados : « oh mais coomment je vais faire pour rattraper ces tâches »? Elle va soupirer et le foutre plus bas que terre, comme ça, gratuitement. Mais peu importe, les mots ne tuent pas; ils ne sont rien d'autre que de l'air brassé, même s'ils sont parfois puissants...

Pas aussi puissants que la main de l'Australien Kewell dans la surface de réparation sur une frappe ghanéenne ... Carton rouge et pénalty. Personne ne proteste vraiment. Après tout, on n'est qu'au début du match! But pour le Ghana, marqué par leur attaquant Gyan.

...Tout de même, ça perturbe de se faire attaquer de la sorte. Bien sûr qu'il n'est pas beau, pas spécialement génial, ennuyeux à mourir dans une conversation, pas très bavard. Mais comme on lui rappelle toujours ces défauts de personnalité à coup de blagues vaseuses ou de regards exaspérés, il n'a pas envie de changer. Au contraire, il se fond dans sa caricature, pour emmerder son monde. Chacun sa tactique, la sienne fonctionne bien.

Mieux que celle des Ghanéens!
Ils ne jouent pas mal, pourtant ce sont les Australiens qui ont les meilleures occasions. Heureusement, la circulation de balle de l'équipe africaine est tout à fait fluide, ce qui leur permet de partir en contre et de remonter très vite la balle vers le but adverse. Seulement, quand ils ont fait le plus dur, qu'ils se retrouvent tout près des cages, ils frappent au-dessus. Donc forcément, ils perdent confiance malgré leur supériorité numérique.

Trop de stress tue le stress. Faute ghanéenne inutile à 25 mètres de leurs buts. Du gâchis. L'Australien Emerton se trompe de jeu et frappe une pénalité au lieu d'un coup franc. Double gâchis.

Score final : 1-1.
Le grand Robert se dit que le football est un peu le reflet de sa vie : beaucoup d'occasions qui se présentent, peu qui aboutissent, un goutte de chance et beaucoup de déchets.

vendredi 4 juin 2010

Slurp