dimanche 21 mars 2010

Poissongs


Si nous sommes aussi nombreux à jouer à Happy Aquarium, à connaître l'histoire de Christine et la Sardine (mais si!), à nous sentir comme des poissons dans l'eau, à trouver que le voisin est un thon même s'il est gentil, et par conséquent, à défendre la pérennité des thons rouges, à constater que la marine recrute, c'est parce que nous refoulons tous dans nos gosiers une truite d'eau vive qui ne demande qu'à s'exprimer.

Le poisson influe sur les comportements humains : aller à la plage, se faire hara kiri de la même manière qu'on coupe le ventre de l'esturgeon pour en retirer les oeufs, le look disco avec vestes réfléchissantes, faire le casting de la Nouvelle Star pour rivaliser avec les sirènes.. Mais il nous est difficile de le reconnaître. Si nous pêchons les poissons, si nous les conservons à notre merci dans des aquariums, n'est-ce pas pour mieux les tenir sous notre contrôle et nous donner l'impression de les dominer?

Rien ne nous trahit plus que la musique, à ce sujet. Appuyons-nous sur quatre exemples, choisis pour leur diversité. Vous les connaissez forcément, et si cela ne vous semble pas être le cas, c'est seulement parce que votre inconscient vous fait croire que vous avez oublié ces morceaux cultes, de peur que la sardine qui frétille dans votre cerveau ne reprenne le dessus.

1)Francis Cabrel - La Cabane du pêcheur

Contexte :

Une fille vient de se faire larguer ; pour cette raison, elle décide de venir communier avec la nature pour oublier sa peine. Comme elle pleure, sa vision se brouille et elle se perd, tel un petit chaperon rouge. Heureusement, elle rencontre le pêcheur qui range son matos dans la cabane au fond du jardin. Accueillant comme à son habitude, il lui suggère d'aller voir ailleurs si j'y suis, et de repasser d'ici trois quarts d'heure si elle veut vraiment en parler. Elle reste car elle veut en parler là, maintenant.

Il lui remonte donc le moral en lui disant que ce n'est que le début des embrouilles pour elle, et qu'elle n'est pas la seule dans ce cas, bref tous les mots qu'il est plaisant d'entendre dans ces moments-là. Il prononce alors la phrase clé de cette chanson dans laquelle le poisson nous semble curieusement sous-représenté : "si tu pleures pour un garçon tu seras pas la dernière, souvent les poissons sont bien plus affectueux". Elle est très significative de l'intérêt que l'humain porte au poisson, à sa sensibilité et à sa délicatesse : les hommes sont tellement pourris que même ces abrutis de poissons pas frais ont plus de tact ; enfin, "souvent", car il ne faut pas non plus exagérer...

N'oublions pas que le jugement porté par le pêcheur de la chanson n'est pas neutre : par définition, il est un chasseur des mers, un cow boy des eaux douces qui, la nuit, rêve de gérer un banc de maquereaux en migration monté sur un hippocampe. La rancœur accumulée contre tous ces brochets qui lui échappent déforment sa représentation du poisson en général. Etant donné qu'il apparaît comme l'entité bienveillante de la situation, puisqu'il tente de consoler la fille, le public est fortement tenté de cautionner son jugement. Une écoute et une lecture attentive du texte est donc à recommander.

Observations concernant le clip (the official, bien sûr).
Observation du 21 août 2017 : le clip original ayant été retiré de Youtube, je l'ai remplacé par la vidéo de la prestation de Francis Cabrel aux Vieilles Charrues en 2009. Du coup, le paragraphe suivant n'a plus aucun sens, mais je compte sur vos souvenirs nostalgiques des mercredis matins passés devant Boulevard des Clips. 

Il a inspiré à coup sûr le jeu Happy Aquarium. Même si le Magasin ne propose pas de décorations « squelette guitariste qui sort du coffre », l'esprit est le même : nous fixons nos regards sur l'atmosphère bleutée, pendant que nos poissons se courent après ou s'entraînent à affronter des plantes carnivores et des parapluies..On n'a pas encore de fille pour descendre les nourrir directement dans l'aquarium...


2)Scooter - How much is the fish?

Contexte :

Heu, c'est subtil. Faisons preuve d'imagination. Oui, d'abord, en cette période de crise, le poisson, c'est pas donné. Au passage, combien ça coûte le poisson? Peu importe, puisque pour Scooter, « the question is what is the question ». Que se passe-t-il dans cette chanson? Peut-être n'est-ce pas là l'essentiel.

Observations

La première phrase est la plus importante : «the chase is better than the catch », c'est à dire : c'est encore meilleur de poursuivre quelque chose que d'atteindre le but ; voilà qui décrit bien la place du poisson dans le monde, à savoir, un espace minime. Comme disent les pêcheurs du dimanche, le poisson on s'en tape, l'important c'est la pêche, le fait de passer des heures à attendre et à picoler avec des potes. Le poisson, c'est que du bonus, on n'a même pas besoin de lui pour s'éclater. Une forme de rejet de ces nageurs qu'on craint et qu'on envie plus qu'on ne veut l'admettre...

3)Diziz La Peste - Le poisson rouge

Contexte : "c'est pas moi, c'est l'autre!"

«Tout ça à cause du poisson rouge/à cause d'un putain de poisson rouge »

Diziz La Peste raconte l'embrasement de deux quartiers qui s'entrebouffent pour une histoire de trafic de poisson rouge pas payé : une femme a acheté une friture à une autre du camp ennemi, et ne lui a dit « j'te paierai plus tard t'inquiète ». Au bout de deux ans, poisson toujours pas payé, conséquences : les familles concernées règlent leurs comptes à coups de couteau et de crises de larmes «dans son monologue elle nous demande pourquoi/ pourquoi son fils de 17 ans a des trous dans le foie/ ».

Observations

Le poisson est dévalorisé « ça veut dire que tout ça, c'est à cause d'un poisson rouge? Je croyais que c'était un gars moi! _ eh non non non» Le jeune curieux qui veut connaître le pourquoi du bain de sang n'en revient pas. Il pensait que « Le poisson rouge » dont on parlait était le surnom d'un bonhomme, et non pas un animal. Est-ce donc possible que cette petite chose visqueuse à yeux ronds soit capable de quoi que ce soit? Le rappeur soulève ici l'absence de visibilité du monde aquatique dans la société.

Puis, une fois reconnu comme acteur à part entière, il est dénigré : « tout ça à cause du poisson rouge/ à cause d'un putain de poisson rouge ». Deux interprétations sont possibles : soit « à cause » signifie qu'on situe l'origine des hostilités à l'achat du goujon, soit c'est une manière de diaboliser la marchandise « le coupable, c'est le poisson rouge ». Sa seule existence a crée le trouble.

4)Boby Lapointe - La maman des poissons

Contexte de la chanson

Il est ici question d'une famille de poissons, vraisemblablement monoparentale. La maman des poissons, sous couvert d'admiration et de flatterie, fait l'objet d'une critique acerbe quant à sa manière d'élever ses mouflets.

Observations :

« La maman des poissons, elle est bien gentille » : il faut comprendre, elle est bien brave, pas très réactive, à la limite de l'irresponsabilité, parfois roublarde ! En effet, ne leur montre-t-elle pas comment on décroche les vers de leur patère ? Autrement dit, elle enseigne à sa descendance les rudiments du braconnage à l'hameçon .. Bravo ! Elle est bien gentille, mais on devrait quand même confier ses alevins à une famille d'accueil...

Dans cette dernière chanson, plus nettement encore que dans les trois premières, l'image du poisson en prend un coup : il boit, il crache partout, il bouffe à toute heure de la journée «et quand ça a diné ça r'dine » (jolii quand même, depuis la 6ème je ne m'en suis pas remise), et, pire, il rit quand il baise!

A quand la chanson qui mettra le poisson à son avantage, valorisera la force de caractère de l'anguille électrique, l'exceptionnel sens de l'orientation du saumon, la solidarité du banc de maquereaux? Chacun gagnerait à changer d'eau le poisson qui se noie en lui !

Inutile d'essayer de les soumettre, ils étaient là bien avant nous!

Ceci est un délire total. Je ne cautionne pas la théorie du poisson humanoïde. Je dis juste qu'il vaincra.

lundi 22 février 2010

Le Rainbow Cloporte


(février 2009 - pour mes contacts facebook qui passeraient par là : OUI je sais je triche en ressortant des vieux trucs mais tant pis!)

Il était une fois une cloporte célibataire pas très belle qui voyait arriver la Saint Valentin avec un indescriptible effroi. Après l’avoir persuadé de se rendre à une de ces p… de soirées de célibataires, histoire de faire une, voire plusieurs rencontres concluantes, sa mère lui avait tricoté avec toute la force de ses quatorze pattes un très laid pull over aux couleurs de l’arc-en-ciel, pour finir ses pelotes de laine plus que pour lui porter bonheur.

La petite cloporte repéra la cohorte des insectes célibataires. Pour cette soirée spéciale organisée dans un bar de la ville, il y avait une musique de daube qu’on entendait depuis l’extérieur. Cela lui frappa les antennes, dès qu’elle descendit de son escargot décapotable garé au plus près de la grosse pierre de façon à ce qu’on ne vienne pas le lui rayer ni même gerber dessus. Quelques caillera-cloportes rôdaient sur le parking vêtus de blousons, qui n’allaient pas du tout avec leurs écailles latérales naturelles.

La petite cloporte passait pour un peu chochotte et ne savait pas trop si elle devait rester ou non, ou si elle devait essayer comme ses copines de se laisser coller par un sombre baveux buvant de l’alcool de fourmi puant et bien assommant. Elle avait les antennes flasques de dépit lorsque son regard tombait sur ses comparses en manque s’efforçant de s’amuser pour paraître sociables et se caser plus facilement. Ils étaient comme elle, et pourtant, si différents. Ca ne venait pas seulement du pull coloré. Elle sympathisa avec une jeune dépressive qui boudait son lait de limace dans un coin. Elle comprit sa solitude quand elle s’aperçut que c’était en fait une grosse bourge un peu hautaine: elle était venue là avec la tortue neuve de son père. Du coup, la cloporte au pull arc en ciel tout pourri, et pas du tout assorti avec la boule à facettes jetant des éclats marron clair ou très bruns, la trouva moins sympa.

Il était déjà plus que temps de se barrer de la taupinière. Qu’était-elle allée faire dans ce lieu plus perdu dans la nature?

De l’œil de bœuf elle entrevit la lune, très claire, trop sans doute pour être appréciée d’un cloporte, mais belle tout de même. En voulant revenir sur ses pas, elle se heurta à un grand cloporte aux cheveux longs. Ou une. Ou un. En fait Rainbow Cloporte n’arrivait pas à se décider sur le sujet. Je crois même que personne n’en sut jamais rien car, avouez que c’est délicat de poser ce genre de questions! Là n’est pas le propos de toute façon, et, puisque dans cette histoire il n’y a pas de scènes de castration ou de test de canards multifonctions (désolée…), nous l’appellerons le Transcloporte.

Le Transcloporte flasha sur le pull arc-en-ciel et lui demanda où la Cloporte l’avait trouvé. Elle avait endossé ce torchon en se disant que c’était comme un cagoule, laid mais efficace. Voilà qu’un excentrique venait le promouvoir à un niveau hautement esthétique. Ce drôle d'animal était éminemment décalé et semblait cacher quelque chose car il parlait peu. Le genre à sortir braver le soleil sans lunettes. C’est justement ce qui était bien. Il ne fallait même pas chercher à comprendre. Le fait-même de soupçonner le glauque et le secret général était excitant pour tout insecte un tant soit peu rangé. Alors qu’au fond, il ne cachait peut-être rien d'autre qu'une personnalité plate comme une tagliatelle. Au bout de quelques temps, la cloporte comprit que sa nouvelle (ou son nouveau) pote était venu crécher ici pour jeter un œil sur sa sœur, une petite pouffe à peine habillée qui s’éclatait comme une folle. La surveiller, c’était vraiment se faire mal aux yeux tant elle gesticulait et se plaisait à parcourir la piste de danse en tournant sur sa carapace.

Ils sortirent de la taverne, sous l‘œil dépité des fêtards qui avaient prévu de les chambrer et de faire sauter quelques mailles du pull arc en ciel avant le retour du soleil. Ils faut croire qu'ils avaient trouvé un terrain d’entente, puisqu’après 12 clopes chacun et autant de rhums coco ils étaient toujours dehors en train de se geler sur le parking à contempler la lune et à s’échanger en moyenne trois mots par minute. Ca leur suffisait largement pour démonter le monde et en refaire un autre. A tour de rôle, ils faisaient de brèves irruptions dans la salle de jeux pour refaire le plein de munitions. Aussi, ils avaient maintenant atteint bien malgré eux la même euphorie que ceux qu’ils avaient fui, elle ricanant sans raison, lui, enfin elle, enfin l‘autre, gloussant d‘un son gras. Autant dire qu'ils étaient complètement déchirés quand le reflet d’une lune sur le retour fit étinceler sur leur carapace la rosée du matin naissant.


De l’intérieur, les gais lurons qui commençaient à fatiguer se pointèrent sur le seuil de la boîte pour prendre l’air, encouragés par leur estomac à aller refaire un beauté à la tortue de la bourge, et entendirent les deux cloportes déchirés, recroquevillés sur eux-mêmes de fatigue, lassés de repartir en fou rire incontrôlable dès que leurs regards se rencontraient.

Un silence interrogatif se propagea quelques secondes dans le gang des normaux. Ils interprétèrent logiquement la scène comme significative de la naissance d’un nouveau couple et sortirent en riant, des bouteilles vides à la main (c’est vraiment tout ce qui restait) pour fêter ça. Rainbow et Trans riaient aussi en guise de réponse, mais dans un sursaut de lucidité, ils jugèrent bon de prendre la fuite, pensant que la meute de carapaces venait les lyncher, comme ça aurait sans doute été le cas dans des circonstances ordinaires. Ils n’eurent pas le temps de faire un pas que les insectes les avaient déjà coincés entre le mur et la tortue du père de la bourge, puis choppés de toutes leurs pattes réunies, l’une par le pull arc en ciel devenu couleur de fourmi broyée, l’autre pas sa touffe fluorescente. Ils hissèrent les deux cloportes atypiques sur le bolide pour leur célébrer un mariage improvisé, à eux qui ne pensaient même pas à sortir ensemble. Il suffisait de voir la manière avec laquelle ils se dévisageaient bêtement, à moitié surpris, à moitié abrutis, sans trop comprendre. Ceux qui possédaient encore quelques ressources tentèrent de retourner la tortue, comme ça, juste pour le plaisir. Après un vote à patte levée, pendant lequel les mariés filèrent en douce à dos d’escargot, ils trouvèrent un compromis et prirent la décision de gerber dessus de manière synchronisée.


Ainsi commencèrent bien malgré eux les aventures de Rainbow Cloporte la moche et de Transcloporte le bizarre.

Moralité : l’alcool rapproche.

Moralité 2 : n’empruntez jamais la tortue neuve de votre père sauf si c‘est pour faire les courses de votre maman.


La Cloche du Lépreux - Peter Tremayne (2009)


Ne faites pas comme moi, évitez de commencer par le tome 14 d’une série, c‘est moyennement pratique!

Heureusement, l’auteur Peter Tremayne a fait en sorte qu’on se sente à l’aise quel que soit le point d’entrée de son œuvre (un peu comme à Mollat, où on peut choisir sa porte), si bien que c’est à peine déstabilisant pour le lecteur d’atterrir en Irlande au milieu de l’hiver 667, dans l’agitation d’un couple qui bat de l’aile mais qui tente de rester un minimum synchro pour retrouver cette petite chose qu’ils ont en commun et qu’on vient de leur enlever : leur fils Alchù, 6 mois.

Evidemment, le contexte est plus compliqué que ça. Sœur Fidelma est la soeur du chef des Eoganacht, le peuple des gentils qui respectent tous les hommes, mais certaines plus que d‘autres, faut pas déconner non plus! Elle est avocate et religieuse. Histoire de faire dans l’exotisme et l’anticonformisme, elle se marie avec Frère Eadulf, un moine-touriste anglais. Oui, au VII°s, les religieux peuvent se marier, et ils ont même une période d’essai d’un an au cas où ils changeraient d’avis : la belle époque!

Forcément, le couple a tout pour plaire. Fidelma va pondre un gosse à moitié rosbif, sa meilleure copine est une ancienne prostituée, elle est religieuse par défaut, elle fiche son nez partout pour résoudre les mystères des alentours, elle tient tête au juge pré-retraité de la tribu, qui ne peut pas la sentir car elle est plus forte que lui en énigmes et que ça le vexe de se faire siffler la place par une fille. Comme toute bonne Eoganacht, elle crache sur le peuple ennemi des Ui Fidgente et en est détestée. Eadulf est étranger (ce qui est toujours une tare, on le sait bien), il parle plein de langues que personne ne maîtrise et défend le mariage des prêtres, pas encore interdit par Rome mais déjà fortement contesté.

Une nuit d’hiver, la nourrice d’Alchù est entraînée hors du château, vraisemblablement avec le bébé; elle est assassinée, l’enfant est enlevé. Personne n’a rien vu, tout le monde pourrait très bien être suspecté. Seul indice : un enfant muet, couvert d’une capuche (par excellence l‘accessoire du délinquant) et secouant devant lui une clochette est entré en contact avec le gardien des lieux.

Le lendemain, tout le monde s'affole et se lamente. Sœur Fidelma et Eadulf se rendent vite compte que leurs seuls amis fiables sont soit séniles, soit occupés ailleurs, soit cons. Ils décident alors de prendre les choses en main et de ratisser la verte lande à cheval, par leurs propres moyens.

La Cloche du Lépreux - Peter Tremayne - Trad. Hélène Prouteau - Ed. 10/18, Coll. Grands détectives - 352p.

mercredi 3 février 2010

Paranoïd Park - Blake Nelson (2006)




On m’a toujours assuré qu’il était bon de dire tout ce qu’on a sur le cœur, quand le fumier s’entasse dessus; ou à défaut, de l’écrire. Je doute que ça marche à tous les coups; mais pour le jeune héros de Paranoïd Park, le salut ne peut venir que de là.

L’important, c’est de savoir par où commencer : je n’ai qu’à commencer par le début, tranquillement, y aller à petits pas; pour le lycéen de Blake Nelson, un skateur talentueux mais dans l’ombre des meilleurs, tout est parti d’une conversation avec Jared, un prodige allumé mais cool de la planche à roulettes : s’ils allaient faire un tour à Paranoïd Park pour meubler une soirée de cette fin d’été?

Paranoïd Park, est un skatepark populaire et entièrement libre d’accès _sauf pour les bourges. L’atmosphère y est lourde de rois de la glisse et de squatteurs, alors mieux vaut ne pas se louper. Mais l’impression d’être chez les grands l’emporte, la soirée se passe bien pour les deux lycéens décident de remettre ça quelques semaines plus tard.

Sauf que, bien sûr, il fallait qu’une fille vienne se caler au milieu d’une amitié sans stress! Jared pose un lapin à son disciple le soir destiné à leur sortie à Paranoïd, pour aller passer la nuit avec une étudiante zarbi qui lui a fait tourner la tête. L’autre tire un peu la tronche : que faire, maintenant? Pas question d’aller seul à Paranoïd!

Quoique…pourquoi pas? Du moins, pourquoi ne pas y aller quelques minutes, histoire de sentir l’ambiance et de tromper l'ennui ?

Cette décision prise au hasard va changer sa vie.

Paranoïd Park, Blake Nelson - Hachette Littératures - 2006
Traduction Daniel Bismuth

Illustration JEFF - (Livre de poche)

Adapté au cinéma par Gus Van Sant Paranoïd Park 2007

Merci les filles pour ce beau livre :-)

dimanche 10 janvier 2010

L'Australie collée au cul


« L’amour nous rend parfois bien malin », pensait Bernard en regardant son derrière dans la glace, le visage retourné au point de s'en provoquer un torticolis. Lorsqu’il avait rencontré sa femme, au cours d’un voyage en Australie, sa vie avait basculé dans un mélange d’euphorie et de sérénité enivrante ; à tel point qu’un beau jour il avait décidé de se faire tatouer le cul d’une carte de la terre sacrée des koalas. L’opération avait duré plusieurs heures mais le résultat était là : madame était fort contente.


Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Quelques années plus tard, Bernard se retrouva seul et dut reconnaître que son arrière train customisé n’avait plus de raison de vouloir se distinguer des autres. Il était même devenu un peu trop personnalisé pour tout le monde, et il avait précipité à lui seul la fin de plusieurs idylles pleines de promesses ! En effet, les copines de Bernard se succédaient avec une cadence soutenue, car il n’était pas si laid, dans la force de l’âge, un peu déplumé du crâne, un peu moustachu, un peu alcoolique aussi… mais il paraît que les filles aiment bien ça ! Pourtant, elles étaient toujours effrayées la première fois qu’elles le voyaient sans son slip kangourou : pensant d’abord qu’il souffrait de problèmes d’ordre gastrique, elles osaient par la suite, un brin hésitantes, lui demander s’il vivait bien cette tâche de naissance qui s'étendait de part et d'autre de la raie. Aussitôt, le spectre de l’ex hantait la chambre pour une bonne partie de la nuit.

Evidemment, ça ne pouvait plus durer ! Bernard s’adressa à un spécialiste du décollage de tatouage, qui ne put rien faire, car l’Australie…C’est le jeu ma pauvre Lucette ! Tous les rayons laser du monde seraient sans efficacité, c'était écrit, et même dessiné!!

Heureusement, Roger, le meilleur pote de Bernard depuis toujours, était là ! Il avait momentanément disparu de la circulation après une opération de chirurgie esthétique, si l’on peut dire : Roger avait était gâté par la nature, puisqu’il était né avec un appareil génital sur la tête (en plus de l’autre placé comme il se doit), ce qui l’avait obligé à porter constamment un bonnet pendant toute sa jeunesse. Par chance, il avait rencontré un savant charlatan diplômé en médecines douces qui avait su alléger son poids. Un miracle ! Son crâne était tout lisse – il avait du sacrifier ses cheveux par la même occasion, mais c'était un moindre mal.

Peut-être pourrait-il aider Bernard, également!

Roger et Bernard se rendirent dans l’heure au cabinet, ou plutôt à la cabane au fond du jardin du digne charlatan. C’était un vieux bonhomme fort bavard et on ne peut plus accueillant. Il leur paya une bière maison et leur exposa l’issue possible au problème de l’homme au derrière colorié.

Le processus était simple : il fallait s’asseoir dans la neige pendant 4 heures d’affilée. Mais à certaines conditions ! Bernard devrait attendre la prochaine pleine lune, sortir par une nuit neigeuse et se poser au milieu du Miroir d’eau bordelais gelé et recouvert de flocons, de préférence, sur les coups de 2h du matin. Il était important qu’il ne bouge pas d’un poil jusqu’à 6h. Après ce traitement, le tatouage aurait entièrement disparu, c'était certain. Evidemment, il pouvait prévoir un thermos et de quoi passer le temps et éviter de s'endormir. Après leur avoir donné ces consignes, le savant leur raconta les bienfaits du froid – il leur assura entre autres qu’avoir des rapports sexuels dans la neige était un très bon moyen de contraception, car les spermatozoïdes étaient rapidement pris d’éternuements, ce qui les rendait inaptes à la fécondation pour telle et telle raison, etc...

Bernard n’était pas très chaud mais se sentait prêt à braver le froid pour retrouver son derrière d’origine. Les premiers jours de janvier furent froids, neigeux et pleine lunaires : toutes les conditions étaient réunies ! Une nuit, un peu avant 2h, Roger et Bernard longèrent les quais et marchèrent sur le Miroir d’eau pour choisir le lieu de congélation. Roger avait prévu une glacière avec des sandwichs, et des magazines à public ciblé, histoire de s'occuper un peu. Au bout d'un quart d'heure, il eut pitié de Bernard, qui ressemblait maintenant à un bonhomme de neige posé sur le trône. Alors, par pure solidarité, il se fit une place dans la neige et adopta la même position que son pote, bien qu’il n’eut aucun aucun tatouage à faire disparaître. Il voulait simplement que Bernard se sente moins seul dans sa souffrance.

Cette nuit là, entre deux et six heures du matin, certains purent s’étonner de voir deux gars assis à moitié à poil dans la neige, au beau milieu du Miroir d’eau, saupoudrés de flocons.

A six heures, Bernard se leva comme il put. Roger, qui luttait contre l’hypothermie et avait remis son bonnet, réagit à peine aux manifestations de joie de son pote : son cul était entièrement bleu, et, de fait, le tatouage avait disparu ! Quelle victoire ! Il faisait des petits tours sur lui-même en admirant sa réussite. L’autre ne se relevait toujours pas, et pour cause : par je ne sais quelle fait de la nature, son derrière avait gelé différemment et il était maintenant pris dans la glace et collé de force au miroir d’eau enneigé. Le moindre mouvement lui causait une douleur épouvantable.

Il fallait attendre que la glace fonde pour se relever, et ça prendrait peut-être plusieurs heures ! A moins qu’en versant un peu d’eau chaude dans la neige tout autour de lui…

« Bernard ! Tu pourrais aller me chercher un peu d’eau chaude ? Bernard ! Tu m’entends ? »

Mais Bernard avait vidé les lieux ! Il s’était rhabillé depuis longtemps et était déjà parti fixer un rancart à l’autre bout de la ville, sans se préoccuper du sort de Roger, chantant la joie de sa peau retrouvée! Il faut croire que ce bonheur-là ne se partage pas…

Morale de l’histoire : Régis est un con, mais Roger est trop bon trop con …

Morale sans rapport avec l’histoire : Qui baise dans la neige congèle un bébé.

mercredi 19 août 2009

Tubiche


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vendredi 7 août 2009

Les Pauvres Gens - Dostoïevski (1846)


Fin du XIX° siècle, à Saint-Pétersbourg : c’est déjà la crise. Un fonctionnaire d’âge mûr et une jeune bourgeoise déchue entretiennent une correspondance assidue et enflammée. L’attachement de la jeune fille, manifestement plus mesuré, contrebalance les folies de son soupirant, qui par amour dépense sans compter ce qu‘il n‘a pas, jusqu‘à tomber dans la misère la plus totale. Il faudra bien choisir entre sagesse et romantisme!


A travers les dialogues sentimentaux des deux héros, Dostoïevski dépeint la vie quotidienne du peuple russe, le système bureaucrate qui permet à peine de survivre, l’idiotie des codes sociaux incrustés dans l’âme de la multitude des fonctionnaires. Comme à chaque fois qu’on rencontre l’écriture de Dostoïevski, on a envie de dire : dépressifs, s’abstenir… pourtant, ce petit ouvrage, qui au passage n’est pas n’a un pavé et se lit très vite, nous est tellement actuel!