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mardi 24 avril 2018

Le Fou et l'Assassin 4 - Le retour de l'assassin - Robin Hobb (2017)


En mars dernier, j'ai vu Robin Hobb au Salon du Livre de Paris. Pour de vrai, et pendant une pleine minute. Ouais, c'est encore difficile à réaliser, mais je me suis trouvée face au cerveau et au coeur qui ont fait naître Fitz, le Fou et tous les autres. Le moment était terriblement émouvant, trop pour que je puisse le raconter dans les détails aujourd'hui. J'espère ne jamais perdre une miette de ce souvenir.


En attendant de voir de quoi il retourne dans ce volume 5 dédicacé, il est nécessaire de faire le point sur le quatrième tome de la série : Le retour de l'assassin. 


"Encore une histoire de canassons ?!"

 Où est-ce qu'on en était ? 

Alors, pour être honnête, j'ai tourné les dernières pages du volume il y a facilement deux mois, donc je vais essayer d'être claire et de ne rien oublier de crucial.

Abeille a disparu, et son père, impuissant, tourne en rond comme une poule autour du seau d'eau dans lequel l'un de ses poussins se noie. Il aimerait partir à sa recherche mais n'a aucune idée de la direction à prendre. Cette fois-ci, ce n'est pas Umbre qui pourra le guider, et pour cause ! Le vieux mentor subit les conséquences physiques et mentales de ses passages trop fréquents à travers les piliers d'Art : il semble n'avoir plus toute sa tête et doit rester alité. Fitz lui-même porte encore des séquelles d'une dernière traversée magique bien périlleuse. 

Même son meilleur ami le Fou se montre peu coopératif car il est animé d'un désir de vengeance qui a tendance à le rendre égoïste. Que son Catalyseur se lance à corps perdu pour délivrer leur fille commune (ouais, longue histoire, cf. les tomes précédents) qui a sûrement été victime d'un enlèvement ne l'arrange pas : pendant ce temps-là, ses agresseurs se promènent toujours dans la nature.

Toujours enfermée avec Évite dans sa cage dorée, Abeille observe les tensions qui opposent la manipulatrice "blanche" Dwalia et le commandant Ellik. Parallèlement, elle prend conscience du dangereux pouvoir que détient Vindeliar, le violeur au visage d'ange capable de modeler à sa convenance la pensée et les souvenirs des malchanceux qui croisent son chemin. Si pour la petite fille, ces querelles d'adultes n'ont encore que peu de sens, Evite a bien compris que leurs désaccords pourraient être des failles à exploiter, si possible rapidement : le secret d'Abeille ne pourra pas être caché éternellement ! Tant que ses ravisseurs la prendront pour un garçon, tout ira bien. Mais après ?

En loup solitaire, Fitz aiguise ses armes ; il compte bien partir seul. Sans le Fou, qui le prendra mal, mais tant pis. Sans Lant, bien que le vieil Umbre peut-être pas si grabataire que ça, en fait ! le lui ait mis dans les pattes. Sans garde rapprochée, en dépit des recommandations de la famille Loinvoyant. Il sauvera Abeille et Evite, s'il est encore temps. S'il découvre qu'elles sont mortes, les malfrats paieront le prix fort. Mais quand, et dans quelle direction ? 

Un pas en avant, deux pas en arrière 


"La meilleure façon que je connaisse d'empêcher mes pensées de tourner en rond, c'est de prendre ma hache et d'essayer de tuer quelqu'un" 

C'est sur ces lignes que s'ouvre le quatrième tome de la série Le Fou et l'Assassin : Robin Hobb nous annonce la couleur ! est-on tenté de penser. Mais les 300 pages suivantes n'auront rien à voir avec cet avant-goût de boucherie. Fitz et ses amis vont énormément tourner en rond, pour ne pas dire stagner aux alentours du château de Castelcerf, parlementer, hésiter, tenter en vain de se mettre d'accord sur la gestion du clan d'art. Les fans de l'univers des Rivages Maudits et des guerres psychologiques y trouveront leur compte, mais tous les autres devront s'accrocher ! Les échanges de bons procédés entre l'Assassin Royal et ses amis, rythmés par des "non, je pars seul", des "mais c'est trop dangereux, il faut absolument que quelqu'un t'accompagne" et des "non mais c'est mon problème, je dois le régler seul, sans mettre en péril la vie d'innocents, après tout j'ai déjà tellement de morts sur la conscience !" ont de quoi agacer. En revanche, la peinture d'un personnage principal qui se sent vieillir et qui fait de son mieux pour s'adapter aux nouvelles contraintes fixées par son corps reste convaincante ! 



Heureusement que la rencontre de Fitz avec le détestable Ellik que nous avions rencontré à la fin des Cités des Anciens tient toutes ses promesses, frisant même le gore, et que les nouveaux personnages dévoilent leur complexité. On deviendrait presque plus curieux de l'évolution de ces as du travestissement que sont devenus Cendre, d'Abeille et le Fou revigoré, que du parcours du héros...

Dessin de Pénélope Bagieu (Culottées 1)
Dans la BD en question, il ne s'agit pas de travestissement mais de femmes barbues.
 Mais ça m'a quand même évoqué Cendre et le Fou.


Désolée par avance pour les imprécisions et oublis que vous pourrez lire dans ce billet ! Une fois n'est pas coutume, j'ai tardé avant de l'écrire. N'hésitez pas à laisser des remarques en commentaire. 

Robin HOBB. Le Fou et l'Assassin 4 - "Le retour de l'Assassin". J'ai Lu, 2017. 510 p. ISBN 978-2-290-14369-8

dimanche 28 janvier 2018

Le Fou et l'Assassin - 3 - En quête de vengeance - Robin Hobb (2016)


Le conseil du coureur du dimanche : brancher son casque ou ses écouteurs, et lancer la musique assez fort pour ne pas entendre les boulets qui se foutent de ta gueule, de ton survêt, de ta façon de courir, de ton rythme trop lent à leur goût... _alors qu'eux-même sont posés sur un banc, jouent aux boules ou marchent, tout simplement. Sachez que quand vous êtes une fille et que vous doublez un mec qui marche, jeune ou vieux, vous le contrariez plus ou moins consciemment dans sa virilité. Ouais ouais, je ne saurais pas vous dire à quoi je le vois, mais ça se sent.   

Cette astuce (qui aurait très bien pu être sponsorisée par Runtastic et par Deezer) est compatible avec bien d'autres situations de la vie courante !  




Bonne nouvelle ! Ce troisième volume _si l'on s'en tient à l'édition en poche_ marque le retour de la carte des Rivages Maudits en première page : une nouvelle expédition serait-elle prévue dans les chapitres à venir ? 

Où est-ce qu'on en était ? 



Attention, je vais spoiler une partie du tome 2. 
Passez votre chemin si vous comptez le lire... 



On se souvient qu'à la fin du tome 2, Fitz avait poignardé un clochard prêt à mettre le grappin sur sa fille Abeille, alors que celle-ci était sortie prendre l'air sur le seuil de l'auberge où ils s'étaient posés ; pas de chance, il s'agissait en fait du Fou, son meilleur ami dont on n'avait plus de nouvelles depuis des années. Enfin revenu dans les Six Duchés après des aventures éprouvantes au point de le rendre méconnaissable, cet accueil tout particulier avait bien failli l'achever. Fitz l'avait alors transporté en urgence à Castelcerf afin qu'il y reçoive les soins appropriés. Soucieux de réparer sa bévue au plus vite, il avait été contraint de laisser Abeille derrière lui en la remettant aux soins approximatifs de FitzVigilant, le jeune précepteur, et d'Evite, la mystérieuse petite protégée d'Umbre.

Peu de temps après, le domaine de Flétribois avait été mis à sac par un groupe d'hommes et de femmes aux cheveux blonds, à la peau diaphane et au coeur gelé. Ils avaient enlevé Abeille, qu'ils considéraient comme un précieux trésor, et embarqué Évite par la même occasion. Les habitants restés sur les lieux du saccage avaient subi un sort d'oubli et étaient bien incapables d'expliquer ce qu'ils avaient vécu. 




Au moment où commence En quête de vengeance, Fitz ne se doute pas de ce qui se passe chez lui. Il n'a qu'un objectif en tête : sauver le fou à l'aide du clan d'art et l'aider à se venger de ses agresseurs. Peut-être parce que, pour la première fois depuis bien longtemps, il peut déambuler dans Castelcerf dans se cacher et renouer avec les décors de son enfance, la petite Abeille lui paraît bien loin... Que Robin Hobb l'ait voulu ou non, elle fait de son héros un père curieusement détaché de sa progéniture. A le lire, on dirait qu'il se souvient seulement de temps en temps qu'une fillette de neuf ans attend son retour... Peu importe, on profite avec lui de la redécouverte des lieux, on retrouve avec joie des personnages vieillis, et on assiste à une scène qu'on n'avait pas vue venir : celle de la réhabilitation de FitzChevalerie, "le Bâtard au Vif", comme membre à part entière de la famille Loinvoyant et allié du Roi Devoir. Souvenons-nous que, pour beaucoup de Cerviens, Fitz avait acquis une réputation de sale traître coupé d'animal sauvage. Il semblerait que tout le monde ait retourné sa veste, à présent. Mais qui peut vraiment savoir ce qui se passe dans la tête des gens ?

Même s'il est devenu aveugle, le Fou recouvre peu à peu ses forces et parvient à raconter des bribes de son parcours tumultueux dès que son "catalyseur" revient à son chevet. Umbre, Ortie, Devoir, Lourd et Kettricken entourent le malade comme ils peuvent, tandis que Trame le vifier refait son apparition à la cour accompagnée d'une corneille rejetée par ses congénères pour qui il est urgent de trouver un compagnon de Vif.

Avant qu'il ait pu goûter son honneur retrouvé et sa gloire naissante, FitzChevalerie est finalement rattrapé par le drame qui a ravagé son domaine. Difficile de ne pas céder à la panique lorsque même Umbre, son mentor, perd toute contenance. Il faut dire que le vieil homme a lui aussi laissé des êtres chers à Flétribois, et il va être forcé de révéler quelques uns de ses secrets pour avoir une chance de les retrouver... La traque d'Abeille et d’Évite pourrait commencer... si seulement on pouvait savoir quelle direction prendre !

Pendant ce temps, Abeille est bizarrement chouchoutée par la troupe des "hommes blancs"qui la prennent pour une divinité _ et aussi pour un garçon. Ils avancent vers une destination que ni elle ni Évite ne connaissent. Pas de quoi se sentir en confiance...


Vignette extraite du premier album de Barbeük et Biaphynn


Le tome catalyseur 
  
Ce troisième tome de la série Le Fou et l'Assassin est riche en révélations ! Quelques masques tombent avec fracas, même si pour les lecteurs familiers des machinations de Robin Hobb, ce ne seront que des "confirmations" de ce à quoi ils s'attendaient. Au bout d'un moment, je crois bien qu'il n'y a plus que Fitz pour ne pas voir les liens évidents qui assemblent les figures clés de son entourage, et cela le rend d'autant plus attachant et/ou agaçant. Les fondations du petit monde qu'il s'était reconstruit tremblent plus que jamais : Umbre devient humain, Abeille peut être absolument n'importe ou, le Fou lui apprend que le lien qu'ils entretiennent a pris une dimension insoupçonnable, et même les pierres témoins ne sont plus sûres... Enfin, depuis le temps qu'il en abusait sans jamais subir le retour de bâton, il fallait bien qu'un jour le voyage se passe mal !

Bref, tout ça pour dire qu'on retrouve vraiment l'ambiance des tout premiers tomes de l'Assassin Royal, qui, il faut bien le dire, reste celle qui a su nous fidéliser. Il me semble que Robin Hobb réussit beaucoup mieux son coup ici quand dans le deuxième cycle de l'Assassin, mais je ne saurais dire pourquoi. Peut-être les autres fans ne partageront-ils pas ce point de vue. En tous cas : vivement la suite !


Robin HOBB. Le Fou et l'Assassin 3 - En quête de vengeance. Editions J'ai Lu, 2016. p. ISBN 978-2-290-13751-2. 
Illustration de couverture : Vincent Madras 


samedi 30 décembre 2017

Le Fou et l'Assassin - 2 - La Fille de l'Assassin - Robin Hobb (2014)


Heureusement qu'il ne s'agit pas d'une intrusion réelle !

Dans le silence tout relatif des élèves confinés, Naya a du m'entendre penser, puisqu'elle me demande à voix basse : "Mais madame, si ça arrive vraiment, on est tous morts ! Y a aucune porte pour sortir par derrière et on peut même pas s'échapper par les fenêtres à cause des barreaux". A ses côtés, une petite vingtaine d'élèves appuient sa remarque de murmures inquiets. Tout à l'heure, ils se sont assis au sol dans le coin lecture du CDI, conformément à la consigne donnée. Depuis, on attend...  




Nous sommes en train d'effectuer l'exercice "attentat - intrusion" du Plan Particulier de Mise en Sûreté. Pour ceux qui ne le sauraient pas, l'élaboration d'un PPMS est obligatoire dans tous les établissements scolaires : il détermine les comportements que doivent adopter les élèves et les personnels en cas de risque majeur, qu'il s'agisse d'une catastrophe naturelle, technologique (explosion, passage d'un nuage toxique) ou d'un attentat. Afin de voir si ce plan tient la route, on le "teste" au moins une fois par an _voire plus, faudrait vérifier ! pour s'assurer qu'il tient la route et pour mettre évidence les points à améliorer. 

Les plus petits tentent de se faire une place à peu près confortable au milieu des quelques grandes perches de 4° qui avaient squatté les chauffeuses du coin lecture dès le début de l'heure. Bien vu ! Comme à peu près tout le monde au collège, elles se doutaient que l'exercice aurait lieu en première heure de l'après-midi. Dans l'obscurité quasi totale, ça joue des coudes. 

"Eh ! c'était mon pied !"   

Quelle conne ! J'ai rabaissé tous les volets, alors que nous étions autorisés à laisser ouverts ceux donnant sur le chantier, pour assurer un minimum de lumière et éviter toutes ces blagues qu'on ne peut faire que dans l'ombre. Tant pis. 

Dernière vérification du SMS destiné au principal avant de l'envoyer, histoire de gicler d'éventuelles fautes et de voir si le nombre d'élèves tapis dans l'ombre est exact _il faut indiquer dans ce message son nom, le lieu où l'on se trouve, combien de gosses on abrite, etc... 

Pour l'instant, ça roule, les petits sont plutôt coopératifs, alors je laisse mon esprit sortir de sa cage quelques instants. La Fille de l'Assassin (Le Fou et l'Assassin 2) attend toujours sagement son tour sur le tapis. En refermant le livre, la dernière fois, j'ai laissé la petite Abeille errant dans les galeries secrètes du château de Flétribois, en quêtes de planques où elle pourrait se confiner, elle aussi, tandis que Fitz, son père, se battait inlassablement avec sa mauvaise conscience d'assassin professionnel...   

Moussa refuse de s'asseoir au sol à côté des autres. Il faut dire que certains d'entre eux se foutent de sa gueule car il vient d'exploser un carton de bouquins à ranger en s'asseyant dessus en mode pachyderme. Précisons que Moussa est un peu enrobé ; il n'en faut pas plus pour amuser la galerie. 


Voilà ce qu'on trouve quand on tape "carton défoncé" sur Google.
Je sors du coin lecture où je m'étais posée avec les petits pour ramener une chaise à Moussa, qui est chiant au quotidien, certes, mais qu'on va pas laisser se faire traiter de gros par les autres pour autant. D'autant plus que son père le fait déjà très bien, paraît-il. Après négociation, il s'installe sur une chaise un peu en dehors de la "zone de confinement", et se retrouve donc en plein dans l'axe de la porte. Tu vois la balle perdue, là bas ? C'est pour sa pomme, mon Moussa ! Enfin, comme il est assis et qu'il se tient à peu près, on va pas criser. Paye ton confinement.   

Les intrus factices arrivent enfin, avec force cris et coups dans les portes. Bien qu'ils n'aient pas donné l'impression d'avoir forcé outre mesure, ceux qui ont tenté d'ouvrir la porte du CDI en ont fracassé la poignée ; elle s'est échouée sur le lino humidifié par les allées et venues dans un bruit métallique qui surprend les élèves plus que de raison. 

"Madame, c'était quoi ce bruit ? Ahmed stresse à présent, alors qu'il était saoulé à l'idée d'avoir à subir cet exercice de prévention et faisait bien profiter son monde de ses soupirs blasés. 
_ Rien de grave, c'est seulement la poignée de la porte qui est tombée. Restez silencieux." 
Comme quoi, un faux attentat peut causer de vraies dégradations ! Bon, il est vrai que cette clenche était déjà en souffrance depuis quelques jours.     

Les "terroristes" s'éloignent, les opportunistes entrent en jeu. 

"Madame, vous voulez bien nous achetez des tickets de tombola ? 
_ Bah enfin, les filles, c'est pas le moment ! 

Damia et Aya sont mes chouchous, et elles le savent pertinemment. Lorsque elles se sont extraites du coin lecture au bout de deux minutes de confinement pour aller ramper sous une des tables de l'espace informatique, se cognant contre les chaises au passage, elles sont bien compris qu'elles ne pourraient pas m'énerver aujourd'hui. J'aurais du les sanctionner, mais j'étais déjà bien trop occupée à essayer de ne pas rire. 

_ Mais Madaaame c'est pour récolter de l'argent pour aider à payer les voyages scolaires des 5èmes ! 
_ Oui oui, je sais bien, mais on verra ça plus tard. 
_ Vous en achèterez hein ? 
_ On verra, on verra...  
_ Madame ? 

Malgré le chuchotement de rigueur, j'ai reconnu Fatoumata, et le ton excessivement poli et mielleux qu'elle prend lorsqu'elle a quelque chose à demander. 

_ Oui Fatoumata ? 
_ Je peux imprimer une image pour mon exposé, vite fait ? 
_ Non non, pas tant que l'exercice n'est pas terminé. 
_ Allez, Madame... Tout le monde sait que c'est pas un vrai attentat et puis les volets sont fermés ! Personne verra rien.  
Le froissement caractéristique d'un paquet de bonbons qu'on défonce en toute discrétion à l'abri d'un sac à dos vient agacer mes oreilles. 
_ Pour ceux qui l'auraient oublié : on ne mange pas et qu'on ne boit pas dans le CDI. 




Enfin, une annonce de la "sécurité" diffusée au mégaphone nous invite à lever le confinement. Mickaël Youn fait irruption dans mes pensées sans crier gare, avec sa fameuse "boîte à images". Il était temps. On rallume aussitôt comme si rester dans le noir nous avait pompé de l'oxygène et on se regroupe autour d'une table pour "évaluer" l'exercice à l'aide d'une grille prévue pour l'occasion. C'est alors que la porte s'ouvre, laissant entrer vent et crachin. Dans l'encadrement apparaissent un trio de 3èmes qui n'ont "pas réussi à trouver" de stage d'observation, ces petites feignasses. Ils ont donc été "embauchés" au collège pour la semaine, on dirait bien. 

 Ils portent un brassard fluorescent.   

"Euh, bonjour, on est la police. On vient vous dire que vous pouvez arrêter le confinement.
_ Mais apparemment, euh, ça va, vous étiez déjà au courant". 



Où est-ce qu'on en était ? 

A Flétribois, FitzChevalerie et sa fille sont encore sous le choc de la mort de Molly. Malgré leur tristesse, ils doivent continuer à vivre ; la famille, les amis et le rythme des saisons leur rappellent que le temps du deuil se termine et qu'il faut tourner la page. Pour eux, rien n'est plus dur à entendre, mais les mésaventures qui s'annoncent vont les forcer à aller de l'avant.

D'abord, Fitz recueille une mystérieuse messagère qu'il confond avec le Fou avant de s'apercevoir qu'il s'agit d'une jeune femme qui lui ressemble beaucoup. La malheureuse est aux portes de la mort. Volontairement infectée de vers pour avoir voulu effectuer sa mission malgré l'interdiction d'un ennemi obscur, elle aura à peine le temps de débiter quelques mots avant de tomber dans un délire irréversible. Elle ne laisse derrière elle qu'une sorte de "cape d'invisibilité" que la petite Abeille s'empresse de chaparder. Le message délivré laisse perplexe le maître de Flétribois, puisqu'il y apprend que le Fou a un fils, qu'il doit retrouver cette progéniture improbable et le protéger coûte que coûte d'un danger imminent !



Ensuite, son vieux mentor Umbre Tombétoile lui confie la sécurité de deux personnages encore mystérieux à nos yeux : l'insupportable Évite, nouvelle "apprentie assassin" beaucoup trop caractérielle et frivole pour être efficace, et FitzVigilant, un jeune premier aux origines floues officiellement envoyé à "Flétry" pour apprendre à lire et à écrire aux enfants du domaine. Comme s'il n'avait déjà pas assez de mal à s'occuper de sa fille correctement, il faut en plus qu'il joue les gardes du corps discrets pour deux jeunes gens qu'il ne connaît pas encore très bien mais qui lui laissent déjà une sale impression. D'autant plus qu'on ne sait jamais quels projets tordus le vieil Umbre a derrière la tête.

Une relation de confiance commence à s'établir entre Fitz, très convaincant dans le rôle du père dépassé, et de la petite Abeille, plutôt mûre pour son âge. Mais ce lien est encore ténu, même s'il se renforce au fil des situations périlleuses. Tous deux devront s'armer de patience et de courage pour le garder intact.


Le Fou ! Enfin ! 

Aussi étrange que cela puisse paraître, le Fou cause la séparation physique de la fille et du père ; elle était redoutée par Abeille, tandis que Fitz avait rejeté en bloc cette éventualité. Car oui ! Le Fou, le Prophète Blanc au teint diaphane, le gracieux Sire Doré, l'unique Bien Aimé au mille visages fait enfin son apparition ! Nous l'attendions tous depuis des centaines de pages, et, même s'il ne vient pas à notre rencontre sous son aspect le plus engageant, c'est quand même une joie de le retrouver : les choses sérieuses vont pouvoir commencer !


Alerte Spoiler : arrêtez-vous là si vous souhaitez lire le livre. 



Effectivement, le Fou apporte son lot d'informations, remettant en cause des savoirs que Fitz considérait comme certains. Les lecteurs qui suivent la saga depuis son commencement y trouveront un nouvel éclairage des événements passés. Si la connexion d'Abeille au Fou était plutôt prévisible, on sera très surpris de la requête faite par Bien Aimé à la fin de ce deuxième tome. Pendant des années le triste "Sire Blaireau" a bataillé avec le sort pour ne plus avoir à ôter des vies, mais il semblerait qu'à ce petit jeu il ait encore perdu.


Partage des voix 

On l'avait déjà relevé dans le Fou et l'Assassin 1, et c'est encore plus flagrant dans le 2 : pour la première fois depuis qu'on suit ses aventures, Fitz partage sa place de narrateur avec la petite Abeille.

C'est même du 50-50, puisque les chapitres racontés à la première personne par le père alternent avec ceux dont la fille tient les rênes. Le titre "la Fille de l'Assassin" rend justice à la place occupée par ce tout jeune personnage en pleine émancipation. Même si, physiquement, ça ne suit pas vraiment _ la fille de Molly a toujours l'air d'une toute petite fille malgré ses neuf ans_, elle apprend à composer avec sa petite taille et fait l'expérience de nouveaux sentiments : l'amour (vite fait), l'amitié, et surtout la jalousie. Elle ne prend pas seulement les rênes de la narration, puisqu'elle se résout à affronter sa peur et à monter à cheval ; en cela elle sera aidée par le jeune palefrenier Persévérance, qu'elle reconnaîtra vite comme l'une des seule personne en qui elle pourra se fier.




Pas facile de s'y retrouver quand on "éponge" toutes les magies, que ce soit le vent de l'Art ou le Vif, sans en posséder aucune. Pourquoi Abeille fait-elle des rêves réalistes.. tout en étant éveillée ? Qui est Père Loup, ce spectre d'Oeil de Nuit qui vient la délivrer de ses peurs paniques ? Et surtout, qui est-elle ? Pourquoi ressemble-t-elle si peu de ses parents ? Pourquoi son teint est-il aussi blanc, ses cheveux aussi blonds ? Bien des mystères soufflent encore sur la branche bâtarde de la famille Loinvoyant.


Si le deuxième cycle de L'Assassin Royal, que j'avais beaucoup aimé malgré tout, m'avait paru un peu lent au démarrage et moins haletant que les aventures du petit Fitz, Le Fou et l'Assassin tient toutes ses promesses. L'Assassin du roi a retrouvé son souffle, ses colères froides et sa tendance à tomber dans tous les pièges qu'on lui tend ! CQFD le bain de sang qui conclut ce deuxième volet de la série, hum hum... Ses boulettes nous auraient presque manqué...   


Robin HOBB. Le Fou et l'Assassin 2 - La fille de l'assassin. Editions France Loisirs, 2014. Coll. Fantasy.494 p. ISBN 978-2-298-10621-3


Sinon Joyeuses Fêtes !






lundi 30 octobre 2017

Le Fou et l'Assassin - 1 - Robin Hobb (2014)


"_Non, ce sera ouvert à partir de 13h, Amine. Et arrête de jouer avec la porte, vous n'entrerez pas plus vite pour autant ! Eh, mais ça me revient ! Pour toi la question ne se pose même pas ! Tu ne viendras pas aujourd'hui car tu as fait trop de bruit dans le CDI hier !
_ Mais je veux venir ! 
_ Bah, c'est la règle et je t'ai prévenu hier. Celui qui fait du bruit n'est pas accepté la fois suivante. 
_ Non, je veux venir, je bougerai pas d'ici ! 
_ Allez Amine, t'es en sixième maintenant ! Fais pas le bébé ! 
Les autres enfants rient, rangés près de la porte en attendant l'heure où je les ferai entrer.
_ Madame, Amine il est en cinquième. 
_ Ah, mais c'est vrai ! Oh excuse-moi Amine, mais comme tu viens toujours avec ta cousine qui est en sixième, j'ai tendance à vous mettre dans le même panier ! 
Amine regarde le mur, vexé comme jamais ; il faut que je rattrape le coup dans la minute, sinon je vais le perdre pour toute l'année. Les autres rient toujours ; décidément il en faut peu à cet âge-là. 
_ Oh c'est bon, je peux me tromper ! 
_ Madame, aussi c'est normal qu'on se trompe, il est tout petit !
_ N'importe quoi ! 
_Mais si, il est plus petit que beaucoup de sixièmes ! 
_ Bah regardez, sa cousine est plus grande que lui, même ! 
_ Bon Amine, vu que je me suis trompée, je veux bien te faire une fleur ! Tu peux venir au CDI mais attention, je t'entends pas !! 
_ ... 
Il a l'air d'accord. Vite, étouffons l'affaire avant qu'il n'essaie de négocier d'autres formes de compensation. 
_ Eh c'est pas juste Madame ! 
_ C'est vrai, c'est complètement injuste ! Mais fallait pas vous moquer !" 




L'histoire 

Ce nouveau cycle intitulé Le Fou et l'Assassin fait suite à celui de L'Assassin Royal et nous y retrouvons de nombreux personnages que nous connaissons bien : FitzChevalerie, le héros et narrateur de l'histoire, Molly, sa compagne de toujours, sa fille Ortie, Umbre son vieux mentor, le prince Devoir _devenu roi, d'ailleurs, et la reine Kettricken. On estime qu'une dizaine d'années s'est écoulée depuis la fin d'Adieux et retrouvailles, treizième et dernier volume de la série, et on suppose également que l'action succède aux événements survenus dans les Cités des Anciens, une autre saga de Robin Hobb se déroulant dans le même univers.   


Souvenons-nous. A la fin de l'Assassin Royal, Fitz retombait à peu près sur ses pattes et atteignait enfin son but : mener une vie calme et rustique auprès de Molly, le tout dans le confort de l'anonymat. Il faut dire que l'homme avait sacrifié sa jeunesse pour servir le trône des Loinvoyant et ses sombres desseins. Il était alors un jeune bâtard gênant pour les uns et utile pour les autres, fils non désiré d'une paysanne Montagnarde et du Prince Chevalerie. Umbre l'avait façonné pour qu'il devienne l'assassin officiel du roi, ainsi que son garde du corps, sa réserve d'énergie vitale, son messager, son couteau suisse... Conscient de n'être qu'un instrument pour la famille royale et lassé de devoir se cacher, il avait fini par se retirer de la société et de se faire appeler Tom Blaireau. Le petit domaine de Flétrybois qui lui avait été accordé sur le tard lui convenait parfaitement. 

Quelques années plus tard, nous retrouvons Fitz profitant toujours pleinement de sa tranquillité et préparant son manoir pour la grande fête annuelle, de manière à ce qu'il puisse accueillir un maximum d'invités et de ménestrels. Tout baigne, mais quelques ombres au tableau subsistent :

  • Déjà, le Fou ne donne plus signe de vie. Il faut savoir que le bouffon royal était devenu au fil des années plus qu'un ami, une véritable âme-soeur ; intimement relié au héros par une forme de magie, il l'avait gratifié, dans la seconde période de l'Assassin Royal, d'une déclaration d'amour qui n'avait guère trouvé d'écho. Depuis, et après moultes aventures et temps de réconciliation, leurs chemins s'étaient séparés et les ponts avaient été coupés. On peut le dire, l'absence du Fou a créé un vide dans le coeur de FitzChevalerie.        
  • Ensuite, Fitz et Molly ne vieillissent pas au même rythme ; Fitz voit sa femme saisie des affres de la ménopause tandis qu'il conserve son corps de jeune homme _dans ses précédentes mésaventures, il avait été guéri d'une blessure par l'Art, une forme de magie noble. Pour tous les deux, la transition est difficile à vivre. 
  • Le soir de la fête, une jeune femme à la peau et aux cheveux pâles est assassinée dans l'enceinte du château. Personne ne saura jamais de quoi il en retourne, et on conclura à un règlement de comptes entre ménestrels. 
Les mois suivants sont marqués par un événement tout à fait improbable : Molly est persuadée d'être enceinte, bien que cela paraisse biologiquement impossible. Fitz veut bien y croire, mais les semaines s'écoulent sans que sa compagne ne prenne de bidon et il doit se rendre à l'évidence : elle est en train de perdre la tête. Famille, serviteurs... à Flétrybois, tout le monde joue le jeu poliment et laisse la maîtresse de maison tricoter sa layette. Pourtant, après deux ans de manège, Molly accouche d'une minuscule petite fille au teint pâle... 



Attention spoiler ! Si vous voulez lire le livre, arrêtez-vous là !





Abeille

Parce qu'elle est très petite, et peut-être aussi parce que sa mère manipule la cire depuis l'enfance, les heureux parentes décident de l'appeler Abeille. Abeille est une Loinvoyant, même si elle n'est pas née à la cour de Castelcerf et ne risque pas d'y mettre les pieds de sitôt. Fitz a bien saisi les enjeux de cette descendance imprévue : sa fille pourrait, comme lui autrefois, susciter la jalousie et de mauvaises intentions. 

Peu après sa naissance, Umbre s'entretient avec son disciple de l'avenir qui se dessine pour la petite fille ; mais il relâche la pression en penchant sa tête au-dessus du berceau : le bébé ne vivra pas, il en est convaincu, car il lui semble trop petit et trop passif. Son avis est partagé par beaucoup de monde, d'autant plus que le développement de la petite fille sera particulièrement lent, autant sur le plan physique que sur le mental. Elle ne marchera et parlera que très tard, entretenant avec sa mère une relation fusionnelle tandis qu'elle rejettera longtemps le contact de son père.

Cependant, alors qu'on s'en désintéresse et qu'on la condamne par avance à un avenir de simple d'esprit, Fitz distingue peu à peu des dons exceptionnels de mémoire et de graphisme chez sa fille... Quoi qu'il en soit, Abeille est et restera une personne "différente" des autres, on le sent venir. Elle-même, lorsqu'elle prend les rênes de la narration _voilà qui est nouveau, jusqu'à présent c'était FitzChevalerie qui tenait immanquablement le fil conducteur, se perçoit comme décalée par rapport aux autres enfants de la maison. Ces derniers ne se privent d'ailleurs pas de la maltraiter au nom de son étrangeté.




Grandir et vieillir 

Dans ce premier tome du cycle Le Fou et l'Assassin, l'action ne se lance pas vraiment ; oh, pas d'inquiétude, ça viendra bien assez vite ! Dans un premier temps, Robin Hobb a voulu planter le décor, nous familiariser avec les personnages et nous permettre de prendre la mesure du temps qui passe. Pour la première fois depuis le tout premier chapitre de L'Assassin Royal, on lit un livre dont l'action s'étend sur plus de dix ans _des années précédant la conception d'Abeille jusqu'aux neuf ans de la fillette. Comme on l'a évoqué plus haut, et c'est à mon avis l'idée la plus importante de ce début d'histoire, le temps passe et creuse ses sillons sur les hommes. Or, tout le monde ne réagit pas de la même façon à ses agressions et ceux qui "restent jeunes" d'apparence ne sont pas forcément les plus heureux. En effet, ils voient les autres se fatiguer, vieillir et ne avoir assez de force pour poursuivre le chemin à leurs côtés. C'est le cas de Fitz et de l'inusable Umbre. On verra Molly s'éteindre petit à petit, comme une bougie. Dans l'autre sens, le fait que la petite Abeille ne grandisse pas la relègue dès ses premiers jours de vie dans la catégorie des "faibles", des "non viables" et des demeurés. Pourtant, elle ne fait rien de moins qu'évoluer à son rythme.

Le Fou et l'Assassin est plein de promesses... d'autant que le Fou n'a pas encore fait son apparition dans ces premiers chapitres ! Voici la grande surprise du début : pendant 400 pages, je me suis attendue à un retour fracassant, ou au moins alambiqué de ce ménestrel androgyne qu'on appelle le Prophète Blanc, mais rien n'est venu. Bon, ne nous voilons pas la face, il est bien là, d'une certaine manière : il suffit d'ouvrir l'oeil.. Vivement qu'il arrive en chair et en os, tout de même !

A mon avis, mais je peux me tromper, ce cycle s'adresse davantage aux fans des cycles de L'Assassin Royal qu'à des lecteurs novices de Robin Hobb, qui pourraient ne pas être emballés par le manque de road trips et de bastons. Pour les premiers, les nouvelles aventures de FitzChevalerie sont l'assurance de passer un bon moment ; sinon, ce peut être une lecture intéressante pour tous ceux qui aiment savoir ce qui se passe dans un cerveau, et pour les amateurs de situations d'espionnage. Commencer Le Fou et l'Assassin sans connaître l'histoire des personnages principaux ne me paraît en revanche pas très sensé...

A suivre !




Robin Hobb. Le Fou et l'Assassin 1. J'ai Lu SF, 2014. Trad. A. Mousnier-Lompré. ISBN 2290118400